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NOUS SOMMES DES SERVITEURS INUTILES

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 octobre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Les paroles de Jésus dans cet évangile traitent successivement de deux thèmes. D'une part aux apôtres qui Lui demandent d'augmenter en eux la foi, Jésus répond par une brève parabole : "Si vous aviez de la foi gros comme un grain de sé­nevé, c'est-à-dire comme une toute petite semence, presque minuscule, vous pourriez dire à ce sycomore de se déraciner et d'aller se planter dans la mer et il vous obéirait". Il paraît que le sycomore est considéré comme un arbre pratiquement indéracinable. Bien sûr cette parabole est, comme toute parabole, excessive et ceci pour piquer notre attention, elle veut dire que rien n'est impossible à la foi.

Puis dans une deuxième partie, et c'est là que je vous propose de vous arrêter, Jésus prend une se­conde parabole : celle du maître dont le serviteur a travaillé dur toute la journée en labourant, en gardant les troupeaux. Quand il rentre le soir, le maître ne lui dit pas : "Je vais te servir à table parce que tu as beaucoup travaillé", il lui dit : "Sers-moi et tu mange­ras après". Allusion aux mœurs un peu rudes de l'époque de Jésus, mais qui ne sont peut-être pas tout à fait dépassées aujourd'hui, même si on n'oserait sans doute pas parler sur un tel ton à ses domestiques, à supposer qu'on en ait encore. Mais ce que Jésus veut nous dire en piquant encore une fois notre attention par cette dureté du maître à l'égard de son serviteur, nous est exprimé par la dernière phrase : "Ainsi de vous, lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites : nous sommes de pauvres servi­teurs, nous n'avons fait que ce que nous devions".

Si vous le voulez bien, c'est sur cette phrase que portera notre méditation. Tout d'abord "de pau­vres serviteurs" est une traduction un peu édulcorée, un peu facilitante. Le mot grec est beaucoup plus fort et il fait choc exprès : "dites : nous sommes des ser­viteurs inutiles, nous sommes des serviteurs incapa­bles, des serviteurs inefficaces". Pourtant le serviteur de la parabole n'a pas été inutile, ni inefficace : il a gardé les troupeaux et labouré et de même Jésus nous demande de nous considérer comme inutiles alors que nous avons fait tout ce qu'Il nous a commandé. Il y a donc là un paradoxe volontaire : si nous faisons tout ce que le Seigneur nous demande, même en ayant accompli tous ses commandements, nous sommes encore des serviteurs inutiles, voire des serviteurs inefficaces. Serait-ce donc que le Seigneur se moque de nos efforts, qu'Il ne prend pas au sérieux tout ce que nous faisons chaque jour pour essayer, tant bien que mal et malgré notre pauvreté, de répondre à ses commandements, de vivre selon sa Loi, selon sa vo­lonté ? Est-ce que le Seigneur considérerait que tout cela est nul et non avenu et que, malgré notre bonne volonté, malgré nos efforts, nous ne servons à rien et que nous sommes de mauvais serviteurs ?

Remarquez bien : le Christ ne dit pas "de mauvais serviteurs", Il dit : "des serviteurs inutiles". C'est un peu différent. Ce que Jésus veut nous faire comprendre, c'est que tous nos efforts, tout ce que nous faisons dans notre vie n'a de valeur que parce que cela vient en réalité de Lui. Tout ce que nous faisons ne vient pas de nous, nous n'avons pas en nous une force spirituelle suffisante pour accomplir la vo­lonté de Dieu. La volonté de Dieu nous dépasse de tous côtés, elle est infinie. Et si nous voulons corres­pondre à la volonté de Dieu, tous nos efforts ne pour­ront pas suffire. Seule la grâce, seul le don de Dieu, le don gratuit de Dieu peut nous permettre de corres­pondre à sa volonté.

C'est donc une exigence d'humilité que le Seigneur nous donne dans cet évangile. Ne croyons pas que la vie morale consiste à accomplir un certain nombre d'exigences, de devoirs, et ensuite à se tenir pour quitte, à avoir l'impression d'avoir accompli ce qui nous était demandé et de mériter récompense. Il n'y a pas dans la vie chrétienne de comptabilité exacte parce qu'il y a une disproportion totale entre ce que Dieu veut, ce qu'Il veut de nous et ce que nous som­mes capables de faire par nous-mêmes, à nous seuls.

Si nous voulons correspondre à la volonté de Dieu, il est certes nécessaire que nous fassions des efforts, que nous y mettions toute notre bonne vo­lonté, tout notre cœur, mais notre cœur n'est qu'un cœur humain, c'est un cœur petit, étroit. Et il est in­dispensable qu'à la base de tout ce que nous ferons il y ait d'abord la grâce de Dieu, le don gratuit de Dieu. Si Dieu ne nous venait pas en aide, nous ne pourrions pas accomplir sa volonté infinie.

Ne croyez pas cependant que cette volonté de Dieu soit infinie par la dureté de ses exigences, par sa sévérité qui voudrait nous contraindre à un certain nombre d'obligations inaccessibles et arbitraires. Si la volonté de Dieu est infinie, c'est parce que c'est une volonté d'amour infini et que nous ne sommes pas capables d'adhérer à cet amour parce que nous savons si mal aimer. L'infini de la volonté de Dieu, l'infini de l'exigence de Dieu, c'est l'infini de son amour pour nous et pour nos frères. Et c'est en face de cet amour immense que nous sommes démunis, que nous som­mes pauvres, inefficaces parce que n'avons pas une capacité d'aimer qui puisse répondre à ce que Dieu nous demande, à ce que Dieu veut pour nous, pour notre bonheur, pour notre joie et pour le bonheur et la joie de ceux qui nous entourent. Alors il faut que nous nous laissions prendre en profondeur par cette force de Dieu qui est plus grande que nos pauvres forces et qui nous conduira au-delà des limites de ce dont nous sommes capables.

Nous sommes des serviteurs inutiles non pas parce que Dieu mépriserait nos efforts, au contraire, nous sommes des serviteurs insuffisants parce que nous avons besoin de ce surcroît d'amour, de ce sur­plus de puissance d'aimer que Dieu seul peut mettre dans notre cœur pour, en quelque sorte, en faire écla­ter les limites trop étroites. C'est pourquoi nous n'avons pas à nous glorifier car tout dans la vie spiri­tuelle est gratuit. Dieu nous donne gratuitement son salut, son amour, son Pardon. Dieu nous donne gra­tuitement la force d'aimer avec la puissance de son propre cœur. Dieu nous donne gratuitement non pas une récompense, non pas un salaire, mais de nous faire entrer dans sa joie, dans sa fête qui dépasse tout ce que nous pouvons mériter et même tout ce que nous pouvons désirer et imaginer. Il faut que nous cessions d'avoir une conception un peu comptable de notre vie, comme s'il y avait d'un côté ce que nous devons faire : notre devoir, ce que nous devons ac­complir et puis d'un autre côté la réponse de Dieu qui serait une récompense pour ce que nous avons fait. Il faut que nous nous mettions dans la perspective de Dieu qui est une perspective de gratuité : Il nous donne gratuitement, nous devons à notre tour vivre, donner, agir gratuitement.

Dieu nous appelle à la liberté, c'est-à-dire à entrer avec toute la gratuité de notre agir dans la gra­tuité de son amour. C'est pourquoi je voudrais vous relire l'oraison qui était au début de cette eucharistie et à laquelle sans doute vous n'avez pas eu le temps de prêter attention, mais qui nous donne la clef véritable de cette gratuité positive et non pas arbitraire de Dieu. Voici ce que nous disions en commençant cette messe : "Dans ton amour inépuisable, voici l'infini de Dieu, l'infini de Dieu c'est l'infini d'un amour qui n'a pas de limites, "dans ton amour inépuisable, Dieu éternel et tout puissant, Tu combles ceux qui T'implorent. Tu combles ceux qui T'implorent", il faut que nous sa­chions implorer Dieu, supplier Dieu parce que préci­sément nous ne sommes pas capables par nous-mê­mes de faire, non pas seulement ce qui nous est pres­crit, mais ce qui seul peut donner à notre vie son sens et la plénitude dont elle a besoin.

"Tu combles ceux qui T'implorent bien au-delà de leurs mérites et de leurs désirs". "Bien au-delà de leurs mérites" : nous n'avons pas de mérites, nous en avons si peu ou ceux que nous avons, c'est en quelque sorte Dieu qui nous les donne par surcroît, pour nous faire la grâce de participer nous-mêmes à notre propre salut, non pas parce que nous en serions capables, mais parce qu'Il ne veut pas nous laisser les mains vides. "Tu combles ceux qui T'implorent bien au-delà de leurs mérites et de leurs désirs". Car non seulement nous ne pouvons pas mériter le bonheur, non seulement nous ne pouvons pas mériter de ré­compense, mais nous ne sommes même pas capables d'avoir le cœur assez grand pour désirer le don de Dieu, ce don qui nous dépasse de toutes parts, qui dépasse notre imagination et qui seul est capable de tout combler.

"Dans ton amour inépuisable, Tu combles ceux qui T'implorent bien au-delà de leurs mérites et de leurs désirs. Répands sur nous ta miséricorde", cet amour miséricordieux, cet amour qui tient compte de notre pauvreté, de notre misère et qui, précisément parce qu'Il connaît notre pauvreté et notre misère, ne nous rejette pas, mais au contraire vient au-devant de nous, répand en nous sa richesse et la comble. "Ré­pands sur nous ta miséricorde en délivrant notre conscience de tout ce qui l'inquiète". Oui, nous som­mes sans cesse angoissés, inquiets de réussir, d'ac­complir, de faire ce qu'il faut, d'aller jusqu'au bout de notre devoir. "Délivre notre conscience de ce qui l'in­quiète", de toute façon le but est au-delà de nos capa­cités. Ce n'est pas la peine de nous inquiéter, il faut nous abandonner à cette miséricorde que Dieu répand en nous. "Répands sur nous ta miséricorde en déli­vrant notre conscience de ce qui l'inquiète en donnant plus que nous n'osons demander".

Oui, si nous prenions conscience de ce que nous sommes et de notre fragilité, nous n'oserions pas demander. Mais Dieu nous donne bien au-delà de ce que nous pourrions vouloir, bien au-delà de ce que nous sommes capables de désirer. Alors, frères et sœurs, devant cette apparente inutilité de nos efforts, ne nous désespérons pas, bien au contraire. Mais que nos efforts ne soient pas misérablement inadéquats à un but que nous nous proposerions, que nos efforts soient simplement la manière d'ouvrir notre cœur à l'amour de Dieu, de dire à Dieu, si pauvrement que ce soit, que nous voulons essayer de répondre à son amour par notre amour, que nos efforts soient la bonne volonté qui nous met au diapason de l'amour de Dieu afin que, malgré nos limites, malgré notre ineffi­cacité, malgré le peu de résultat de nos efforts, Dieu puisse nous combler au-delà de tout ce que nous ose­rions espérer.

 

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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