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LE BRUIT DE LA PLUIE SUR LA VITRE

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (2 octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Comment se fait-il que nous nous attachions à tel ou tel et non pas à tel autre ? Quel est le lien mystérieux qui nous pousse à choisir telle personne pour un moment ou pour toute la vie ? De son visage, de son comportement, de sa parole, de sa pensée, qu'avions-nous retenu de si précieux qui nous a incité à l'avoir choisi, celui-ci plutôt qu'un autre ?

Il me semble que lorsqu'on choisit quelqu'un pour lui offrir son cœur, c'est qu'on a trouvé en lui non pas le repos pour poser ce cœur mais on a trouvé en lui une porte qui s'ouvrait sur un ailleurs. Il me semble, quand on aime quelqu'un, qu'on aime à puiser incessamment ce qu'il semble signifier et qu'on sait ne jamais épuiser même lorsqu'il parle, lorsqu'il chante, etc ... Lorsqu'on aime quelqu'un c'est qu'on a décou­vert que pouvait jaillir de lui un mystère, un quelque chose d'autre qui est derrière, à peine caché, que mes oreilles, mes yeux, ma langue ont appris à goûter, à apprécier, à recevoir. D'ailleurs les belles amitiés sont en général celles qui permettent aux amis d'être "au plus beau" d'eux-mêmes et de savoir faire jaillir ce mystère qui est en eux, qu'ils ne connaissent que par l'autre.

Il me semble que par l'amitié nous avons ac­cès à ce qui est essentiel dans la vie chrétienne, à sa­voir que les réalités qui nous entourent, les personnes comme les choses, ne s'arrêtent pas à elles-mêmes. Elles ne se contentent pas d'être posées là, un point c'est tout. Elles sont un signe, elles disent autre chose, elles ouvrent la porte sur ce que la vie ne dit pas en­core, mais va commencer à dire. Et il est vrai que dans le monde dans lequel nous vivons, nous avons plutôt tendance à penser l'inverse, les choses sont posées là et nous définissons nos rapports avec ces réalités comme dans un rapport d'utilité, elles nous sont utiles ou inutiles, elles sont nécessaires ou nuisi­bles, mais elles ne parlent pas, elles ne me parlent pas. Nous avons plutôt un rapport d'agression ou de com­plicité avec ces réalités, mais finalement nous ne leur permettons pas d'être elles-mêmes.

Quand un cinéaste comme Kieslowski nous montre un verre, nous fait entendre le bruit de la pluie, nous montre à qui ressemble une chevelure mouillée sur un fond rouge et que nous pressentons par là que ce n'est pas que la chevelure sur le fond rouge, que ce n'est pas que le verre, que ce n'est pas que le bruit de la pluie, mais qu'il est dit autre chose de bien plus grand à travers ce verre, la vitre ou le visage d'une femme. Nous retrouvons la trace que notre vie s'enrichit des signes qui l'entourent, que notre vie finalement est sans arrêt stimulée par nos sens, par tout ce qu'elle voudrait bien nous dire et qu'il faut simplement que je me mette aux aguets, en veille pour pouvoir l'entendre, le goûter et le voir.

Il est certain que nous sommes un peu sourds à ce genre de discours et que nous entendons, nous voyons mal. Mais avez-vous fait l'expérience comme moi, frères et sœurs, en des moments de repos, en vacances où les choses semblent s'apaiser et tout d'un coup la lumière, la parole d'un ami, je ne sais quoi, quel morceau de musique semble davantage parler qu'à d'autres moments et l'on se sent comme en phase avec ce morceau de musique, avec ce visage, avec cette lumière ou ces grains de sable que vos pieds portent sur une plage. Peu importe. Dieu se sert absolument de tout pour dire toutefois qu'Il est "autre" et pour signifier toute réalité de ce monde. Son mystère s'insinue en toutes choses, des plus banales aux plus merveilleuses, des plus médiocres aux plus grandioses. Mais nous avons perdu un peu l'acuité nécessaire à nos sens pour les recevoir. Nous avons perdu l'envie, le goût, comme si l'homme d'aujourd'hui avait perdu un peu son "flair spirituel". Actuellement les hommes voient le monde comme cloisonné, il y a d'une part le discours technologique, le discours scientifique, un discours de maîtrise qui vise une croissance au bien-être de l'homme, il y a le discours psychologique qui tente de régler ces horri­bles choses qui montent de l'inconscient, il y a le dis­cours de l'Église qui tente de régler ce qui concerne­rait l'âme, la vie éternelle, l'au-delà de la vie. Et fina­lement nous sommes, à force de voir ce monde comme cloisonné, nous sommes nous-mêmes morce­lés et nous ne croyons plus du tout que quelqu'un puisse tout savoir et tout dire, et donc "se dire".

Je crois que fondamentalement lorsque nous venons ici c'est pour reprendre appui sur cette certi­tude que toute vie porte en elle un ailleurs, qu'en toute vie puisse jaillir la totalité du mystère de Dieu, inces­samment comme un jaillissement éternel qui n'a pas de fin, qui ne s'épuise pas. Dans la Genèse lorsque Adam nomme les animaux, il leur donne un nom, en quelque sorte il les assoit dans l'être face à lui, droma­daire, dauphin, papillon, etc ... Il dit ce qu'ils sont, ce qu'ils doivent se contenter d'être. C'est tout à fait différent pour celle qui n'a pas encore de nom. D'ailleurs elle va naître après une espèce d'arra­chement, elle sort de lui. Il ne dit pas : femme, il dit et chante et il tente de dire à travers un chant ce qu'il ne pourra jamais totalement nommer puisqu'elle est à la fois complètement presque comme lui-même et tout à fait différente. Il fait l'expérience de ce que j'appelle le signe. Elle est pour lui en ce matin du monde, en ce premier chant qui s'élève au début de la Création, elle est elle-même, pleinement elle-même et en même temps elle est plus qu'elle-même et elle dira toujours plus qu'elle-même.

Quand on entend des fiancés parler les uns aux autres ou au prêtre qui les prépare au mariage, j'entends parfois cette expression : "Je l'ai dans la peau". D'ailleurs c'est ce que disait Adam mais d'une autre façon. "Chair d'une chair" ou "je l'ai dans la peau", ce serait intéressant de demander à ce garçon ou cette fille de m'expliquer ce que cela veut dire qu'avoir quelqu'un dans la peau. Mais il répondrait mais c'est quand elle bouge, quand elle se retourne, quand elle se lève, quand elle se coiffe, quand elle ... je ne sais pas moi tout ce qu'elle peut faire. Ce qui fait que je suis attiré, que j'ai envie de m'attacher à elle et je sens qu'en m'attachant à elle je serai de moins en moins attaché à elle et que plus je m'attacherai à elle, plus j'ouvrirai en elle cette source, c'est moi qui le dis, qui jaillit d'ailleurs. Et ainsi quand on aime quelqu'un, c'est bien pour faire jaillir de cette personnalité posée là quelque chose qu'elle pourrait bien dire et qui n'at­tend que cette rencontre fortuite pour être dit, être signifié.

Si nous étions donnés les uns aux autres pour dire plus que nous-mêmes, c'est peut-être cela l'espé­rance. C'est la charité chrétienne d'attendre de l'autre qu'il dise vraiment totalement Dieu et de s'arranger pour "le rendre signé". Évidemment il y a les visages des gens qu'on rencontre et puis un jour ils ne vous "disent" plus rien, ça ne vous "parle" plus. On ne trouve plus l'accès du cœur ou ils ont cessé de signi­fier pour vous, non pas qu'ils cessent de signifier en soi, mais une surdité momentanée, partielle fait que vous n'entendez plus ce qui se dit dans cette personne. Et comprenez bien, frères et sœurs, c'est ainsi que nous pourrions exercer nos sens à la vie spirituelle, c'est ainsi que nous pourrions agrandir notre person­nalité humaine à ce que Dieu veut que nous enten­dions de Lui. Ce n'est pas tellement des activités sup­plémentaires à faire, mais c'est de l'ordre des sens.

Il y a dans le Livre du Siracide, dans l'Ecclé­siastique un commentaire intéressant de ce Livre de la Genèse. Le Seigneur a tiré l'homme de la terre comme Lui-même, Il les a revêtus de puissance et c'est à son image qu'Il les a fait. Il leur donna le conseil et la langue et les yeux, des oreilles et le cœur pour penser. Il les remplit de science et d'intelligence, leur fit connaître le bien et le mal. Et écoutez cette phrase : Il plaça dans leur cœur son œil pour leur montrer la grandeur de ses œuvres, leurs yeux virent la grandeur de sa gloire, leurs oreilles entendirent la gloire de sa voix et Il leur dit : "gardez-vous de tout mal" et re­commanda à chacun son prochain.

"Il plaça dans leur cœur son œil". Voir ou du moins aimer avec la manière dont Dieu voit ! Je tente d'expliciter. Lorsque dans l'étape catéchuménale qui précède le baptême, on reçoit un enfant, l'un des rites d'entrée consiste à marquer son front du signe de la croix pour que ses pensées soient celles de Dieu, consiste à marquer ses yeux pour qu'ils voient les merveilles de Dieu, consiste à marquer de la croix ses oreilles pour qu'elles entendent la parole de vie, consiste à marquer ses mains, ses pieds, ses mains pour qu'elles travaillent, ses pieds pour qu'ils mar­chent sur les chemins de Dieu, comme si nous de­mandions à chaque sens de retrouver sa véritable vo­cation, non pas qu'il faille chercher Dieu en tout mo­ment comme des illuminés, mais comme si l'humanité était de ne jamais accepter de s'attacher au rideau ou à l'apparence qui nous empêche de voir au-delà, comme si la qualité, la dignité, la grandeur de la vie humaine sous la grâce de Dieu était d'aller toujours, de percer toujours ce qui semble faiblement nous séparer de ce qu'on ne voit pas encore.

Et si l'Église a pensé, par le baptême, com­mencer à ouvrir les yeux, à ouvrir les oreilles et tous les sens de l'enfant pour qu'il ne s'arrête pas aux pre­mières impressions, aux premières informations mais qu'il dépasse ces informations, c'est que justement nous sommes faits avec la capacité d'aimer Dieu, la capacité de désirer Dieu, c'est d'exercer en nous nos sens au-delà même de ce que nous pourrions com­mencer à faire dans un premier abord. Et là, la pein­ture, la danse, la sculpture sont bien des portes d'en­trée incroyablement géniales qui nous font pressentir à un moment donné que les choses ne s'arrêtent pas là mais qu'elles signifient autre chose.

Frères et sœurs, le lieu où l'on apprend à goûter, à recevoir ces signes, c'est la famille, le lieu où l'on apprend effectivement à ne pas s'arrêter aux apparences des choses mais à ouvrir ses yeux, à en­tendre différemment, à goûter différemment, c'est bien la famille où tout à la fois les enfants s'exercent à vivre le quotidien, à s'attacher à ces choses très maté­rielles que sont l'entretien de leur corps, les connais­sances à acquérir, l'amour des parents et en même temps comme si on laissait en suspens l'idée : tu sais un jour tu partiras, tu nous quitteras parce que ce qu'on te donne là ce n'est que les premières notes de ta vie et il faut que tu exerces les sens que tu as com­mencé à exercer parmi nous, au-delà et que toi-même tu ailles chercher d'autres visages, d'autres réalités dans ta vie pour que tu développes ces sens et que tu entendes le grand chant de Dieu qui se tient juste der­rière l'apparence des choses. Il est peut-être là l'éloge fondamental de la famille que nous pouvons faire quand nous sommes chrétiens, c'est de dire que la famille ouvre totalement à ce que Dieu est et que la famille dit la totalité de cette plénitude du mystère de Dieu.

Frères et sœurs, retrouvez dans votre vie et dans votre expérience la trace, j'allais dire, des passa­ges de Dieu que ce soit le verre d'eau ou le bruit de l'eau sur la vitre ou le visage de votre épouse ou de votre époux ou ceux de vos amis ou la voix entendue ou une pensée que vous affectionnez, ils ont com­mencé à dire Dieu dans votre vie. Retrouvez leurs traces, alors vous retrouverez la plénitude des sens que Dieu vous a donnés et vous entendrez la totalité du mystère de Dieu. Alors peut-être, comme vous, nous découvrirons que Dieu a vraiment mis dans no­tre cœur son œil.

 

 

AMEN

 

 
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