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CHÉRIR SA DESTINÉE PLUS QUE SA VIE

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 octobre 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Serviteurs inutiles ou serviteurs utiles ? J'avoue que cet évangile m'embarrasse car mes oreilles sont pleines de la plainte de tous ceux qui se sentent inutiles dans ce monde. Et Dieu sait qu'ils sont nombreux, ceux qui se sentent inutiles et qui s'en plaignent. Ce couple de mots, utile, inutile, apparaît comme une impasse radicale en notre vie.

En fait nous essayons de combler un certain sentiment d'inutilité par un investissement, par un don de nous-mêmes, mais nous sentons bien qu'au fond, notre vie ne vaut pas très cher. Et nous tentons de combler cette inutilité par une recherche d'éclat, de gloire, par quelque chose qui pourrait nous aider à compenser ce sentiment d'inutilité personnelle de nous par rapport au monde. Sentiment que nous pou­vons éprouver parfois malgré nous, ne serait-ce que par notre impuissance face au mal qui se déploie. Nous ne servons à rien, puisque nous sommes tout à fait remplaçables. Mais peut-être que l'évangile veut nous ouvrir l'esprit sur le thème de la gratuité.

Mais j'aimerais, pour y arriver, tenter de sa­voir pourquoi nous admirons certains personnages. Qu'est-ce que cette admiration nous apporte ? qu'est-ce que cette admiration fait naître en nous ? et pour­quoi nous qui nous sentons inutiles, dotons ces gens d'une certaine utilité, au moins pour notre cœur et notre esprit. Et comme je suis un peu snob, et que j'appartiens à Saint Jean de Malte, je parlerai davan­tage de Maria Callas que de Madonna ou Mikaël Jackson. Et je voudrais d'ailleurs utiliser l'éloge qu'en fait un autre personnage que j'admire également, qui s'appelle Hector Bianciotti, un argentin qui écrit fran­çais mieux que les français et qui décrit la rencontre qu'il a faite de Maria Callas en 1955, à Milan : "Une silhouette gracile, long cou dégagé, bras intermina­bles, visage émacié où maintenant ressortaient son nez antique, ses lèvres charrues et placides, et que dominait la tranquille majesté d'une présence sou­cieuse de plénitude. Sa voix ? La première note était la matière même du souffle retenu, gros d'une émo­tion qui ne peut plus rester enfouie, et celles qui sui­vaient la première, le chant de l'oiseau qui enferme la nuit, le silence de la nuit et, dans la continuité de la mélodie, exprime une douleur impersonnelle, aveugle, de nature désespérée, libérée par la musique, obéis­sant à la mesure, mais prenant en charge le corps tout entier. Elle flambait noir, sa voix, dans le grave, pour ressusciter dans l'aigu, de l'autre côté de la conscience, et tout d'un coup pour nous emporter avec elle dans une déflagration de fureurs, exauçant les nôtres, emprisonnées, et à l'instant, jamais détim­brée, elle devenait un murmure, une confidence, et l'on aurait dit que quelque chose en nous, d'informe, d'ignoré, l'attendait depuis l'enfance pour y couler sa peine."

Un peu plus loin, il continue sa description : "Le destin de Maria Callas fut de lutter contre le des­tin, pour devenir dans la réalité tangible une autre, l'autre. Peut-être la seule bonté du sort à son endroit fut-elle de lui permettre de mourir avant que n'affleu­rât, surgissant des profondeurs où elle la gardait, assoupie, la grecque primitive, la terrienne, la grosse fille boudeuse, mal attifée qui lui avait fait le don des mystères et des infinis qu'elle recelait : dans ses der­nières années, n'apercevait-on pas que ce duvet pro­pre aux Méditerranéennes tendait à repousser sur le méplat des tempes, à la naissance des cheveux, en haut de l'oreille ? "

Maria Callas a lutté toute sa vie, elle s'est souvent plainte qu'on lui avait volé son enfance et qu'elle avait toujours travaillé, pour faire de sa vie cette voix unique. Sa destinée était sa voix. Aussi si notre vie ne vaut rien et que nous avons du mal à l'aimer, peut-être avons-nous à prendre un autre che­min, je fais l'hypothèse que le chemin propre du chré­tien est non pas d'aimer notre vie, mais de préférer notre destinée, ce qui veut dire que nous avons avan­tage, non pas à aimer la vie en tant que telle, dans laquelle nous nous heurtons sans arrêt à nos imper­fections, nos limites, à tout ce "duvet méditerranéen", mais que nous avons à tenter d'aller au-delà, comme Maria Callas l'a souvent dit d'elle-même qu'elle avait tant et tellement travaillé pour devenir cette voix et qu'elle avait lutté contre une pauvre vie pour qu'elle en devienne une grande destinée. Et personne ne re­proche à Callas d'avoir eu une grande destinée, d'avoir voulu être cette grande voix en ce monde. Et je pense que, comme Bianciotti lui-même - l'auteur du livre dont je tire la citation et qui s'intitule :"Le pas si lent de l'amour", et qui a aussi une grande destinée, vous découvrirez que ces deux personnages se sont retrou­vés parce qu'ils avaient suffisamment méprisé leur vie pour donner tout leur amour à ce qu'ils pensaient être leur propre destinée.

Et nous, chrétiens, nous avons à tant chérir notre propre destinée, ce qui nous permettra de moins aimer notre vie. Et chérir cette destinée, c'est accepter de vivre sous un nouveau régime, pas simplement le régime de la vie, le régime des jours et des nuits, le régime du quotidien, mais le nouveau régime qui commence à venir qui doit présider notre vie, et qui est celui de la grâce. Ne pas aimer notre vie, mais chérir notre destinée, c'est accepter que quelqu'un d'autre en soit actuellement le moteur, l'acteur pro­fond et que nous sommes faits pour dépasser cette vie et que nous sommes faits pour la transformer et que nous sommes là parce que nous avons devant nous un grand destin à vivre.

Certes nous ne serons pas ni Bianciotti ni Callas, j'allais dire nous ne serons que pauvrement nous-mêmes, mais ce pauvrement nous-mêmes, aidés, attendus, comme si Dieu attendait de nous qu'enfin nous nous révélions le plus profond de nous, la plus grande gloire qui gît au fond de nous, ce qui est le plus caché et pourtant le plus beau. Et souvent les événements douloureux de notre vie en sont un peu les révélateurs, ils favorisent la tombée des écorces, la levée de la graine qui est au fond de nous et qui est notre propre beauté. Car souvent cette beauté inté­rieure, cette destinée qui commence à jaillir, et lors­que nous aimons quelqu'un c'est que nous percevons, que nous sentons la beauté intérieure de quelqu'un. Et ce quelqu'un nous est si cher que nous sentons que cette personne a devant nos yeux une destinée in­croyable. C'est pour ça que nous aimons et que nous avons, nous chrétiens, à être des gens qui sont tendus vers la destinée qui est la nôtre et qui est de vivre avec, pour et en Dieu, et que nous avons en quelque sorte à mépriser toute vie qui serait sans Lui.

Vous comprenez bien que nous ne parlons pas ici de comportement, que Dieu ne viendra pas en nous si nous sommes dignes d'une certaine morale ou conformes à une certaine loi. Mais il y a là comme un appel de notre être à être au-delà de nous-mêmes, qui est comme un appel à Dieu pour dire : "maintenant Tu peux venir en moi, car je suis capable d'embrasser à l'avance la destinée que Tu me promets". Le problème de la grâce, le problème de la vie sous la grâce que nous vivons, c'est que nous pouvons la vivre, y croire, mais nous ne pouvons jamais en vérifier les effets.

Nous les chrétiens, nous sommes des gens qui déjà percevons la vie future, la vie de demain, la vie de l'au-delà qui commence à naître en nous et que les effets ne se voient guère en nous et que nous avons du mal à prouver par nous-mêmes, en notre propre vie justement, que cette grâce a commencé à agir. Par contre, par notre amour de la destinée qui est en nous, de ce destin que Dieu nous a caché, je veux dire qu'Il nous a gardé comme un trésor. Alors nous pouvons témoigner au monde que nous sommes faits pour une nouvelle vie, que commence à naître en nous une vie de grâce, une vie étonnante. Je pense qu'il y a derrière la vie de la grâce une autre idée : c'est que nous de­vons apprendre et que notre vie entière est une école, est une douce ou douloureuse école, et que nous avons à apprendre à vivre comme quelqu'un qui ne connaît pas l'air ambiant, qui ne sait pas utiliser ses membres pour marcher, pour parler avec sa langue et pour tenir avec ses mains, il nous faut découvrir la façon d'être dans cette nouvelle vie qui commence à naître en nous. Et nous ne pouvons la recevoir que de Dieu, et donc des autres.

Et quelque part votre conjoint, votre conjointe, nos familles, nos amis, ma communauté, notre communauté, ma fraternité m'ont été donnés pour que j'apprenne à vivre sous ce nouveau régime de la gloire, de la grâce, parce que eux croient en ma destinée ou tout au moins ils essayent, comme je crois en la leur. Enfin ils essayent. Et le problème de la vie fraternelle, conjugale, amoureuse, c'est que nous croyons suffisamment en la destinée de l'autre pour, sans arrêt, le tirer du puits du quotidien dans lequel il s'embourbe pour lui dire : "Tu vaux la lumière que tu désires, tu n'es pas encore cette lumière". Et l'espé­rance que porte l'autre à mon égard est comme un tremplin d'espérance qui me montre l'espérance que Dieu a de moi et qui n'est jamais éteinte et qui est incessante et qui n'est jamais épuisée et qui ne se fati­gue jamais et qui n'est jamais déçue. Et si vous relisez votre vie, vous trouverez mille et une façons que Dieu a choisies de vous redire l'espérance qu'Il a de vous, l'espérance incroyable.

Quelque part, Il a une si haute idée de la per­sonne que vous êtes, sans que vous fassiez pour au­tant la une des journaux. Premièrement : chérir sa destinée, deuxièmement, accepter d'apprendre, troi­sièmement, une fois qu'on est sous l'apprentissage de la grâce, c'est de l'écrire, c'est de la confier, c'est de la donner, c'est de trouver un moyen d'exprimer aux autres la belle destinée qui est en moi.

Vous, vous avez trouvé la vie conjugale, la vie familiale, l'amour de vos enfants, la vie dans la cité, les aumôneries, la catéchèse, autant de moyens d'expression qui sont de dire, même si effectivement vous êtes un petit peu en retard ou un petit peu en avance, cette destinée qui est la vôtre, de dire la desti­née qui est celle des autres. Et nous avons les uns aux autres à dire la destinée qui est celle des chrétiens, qui est de vivre en Dieu, totalement, définitivement, sans hésiter.

Frères et sœurs, il est vrai que Dieu avance si lentement en nous, ou du moins nous avançons si lentement vers Lui, et comme le dit si justement ce titre : "le pas si lent de l'amour", que souvent nous nous arrêtons sur le chemin de cet amour en disant : "quand je serai mort, on comblera le chemin qui n'a pas été fait". Et pourtant il y a peut-être une urgence, une urgence immédiate, une urgence j'allais dire d'Eglise, d'homme, de destin, à reprendre le chemin de l'espérance que Dieu a pour nous, à revêtir la des­tinée. Combien d'ennuis, combien de peurs nous im­mobilisent sur le chemin, combien de scrupules nous empêchent d'avancer alors que nous sommes destinés à Dieu.

Frères et sœurs, que le sacrement qui nous est offert, qui est toujours cette porte qui s'ouvre du ciel vers la terre, remette en nous, nous fasse découvrir l'espérance qui anime le cœur même de Dieu, efface en nous cet ennui source de vice, cette peur source d'immobilité, de paralysie et nous remette en marche parce qu'au fond de nous est écrite intacte cette desti­née que Dieu nous a réservé, qui est que nous sommes faits pour porter l'amour, pour le dire, pour le procla­mer au monde qui en a tellement besoin.

 

 

AMEN

 

 
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