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HOMME ET FEMME : UNE LOI OU UN SENS ?

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 octobre 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C'était pour le mettre à l'épreuve. On pose des questions très embarrassantes concernant le divorce, la répudiation, le couple et autres choses semblables. Je crois qu'aujourd'hui si on vou­lait mettre dans l'embarras l'Église ou mieux encore un prêtre, on lui poserait des questions sur le mariage, sur le divorce, sur les divorcés remariés, sur les cou­ples mono-parentaux, sur les couples un peu bizarres qui veulent quand même adopter des enfants, et sur­tout si en plus on doit prêcher là-dessus dans ces cas-là tout le monde sera peut-être un peu plus attentif parce que si on ne parle que du mariage, du couple, sans parler des divorcés, des divorcés remariés, des séparés, les veuves, les célibataires consacrés, les célibataires qui n'ont pas choisi d'être célibataires ou autres choses semblables, et tout ce monde-là serait peut-être suspendu aux lèvres du prédicateur pour savoir s'il ne va oublier personne et s'en sortir. C'est donc une mise à l'épreuve.

Mais j'aimerais m'arrêter justement aujour­d'hui avec vous, sur le fait que pour Jésus, c'est une mise à l'épreuve que de répondre à ce genre de ques­tions. Et finalement au temps de Jésus, ce n'était pas plus simple de régler la question qu'il n'est simple aujourd'hui de donner des réponses. Autant dire que ceux qui arriveraient, y compris certains membres de l'Église, à avoir des réponses toutes faites sur ce genre de problèmes, honnêtement je leur tire mon chapeau, parce qu'on peut toujours écrire des choses sublimes derrière un bureau, mais quand on a à faire face à des gens qui vivent des situations difficiles, c'est autre chose, ce qui signifie que, si pour Jésus, c'est une mise à l'épreuve, c'est parce qu'il ne va pas de soi que ce qui touche le couple et la famille soit si facile à vivre, c'est tellement peu facile à vivre que chacun d'entre nous pourrait parler des blessures de la fa­mille, parce que chacun d'entre nous, même s'il n'est pas marié, est issu au moins d'un père et d'une mère, d'un homme et d'une femme, enfin jusqu'à présent, ce qui signifie quand même que, plus ou moins, nous sommes touchés par ce genre de problèmes et de questions.

La manière d'ailleurs dont on pose la question à Jésus est intéressante parce qu'on Lui demande tout de suite : "est-ce qu'il est permis ?" Et d'ailleurs, quand on pose sur des problèmes matrimoniaux, à des prêtres, ce genre de questions, c'est formulé ainsi : "est-ce qu'il est permis" ? Alors bien sûr on voudrait toujours avoir un assentiment du prêtre qui représente l'Église, comme il est intéressant pour les pharisiens d'avoir la réponse de Jésus, parce que la réponse de Jésus sera d'autant plus intéressante qu'elle s'adressera aussi au premier personnage de la Judée, en l'occur­rence Hérode, pays dans lequel se trouve Jésus au moment où on Lui pose la question. Cet Hérode vient tout simplement de répudier sa femme pour en épou­ser une autre, tant et si bien que Jean-Baptiste va en perdre la tête, non pas parce qu'il ne sait pas quelle réponse donner, mais parce qu'il a trop justement dit à Hérode que ce n'était pas bien. On retrouve cela d'ailleurs dans l'histoire de l'Église puisque l'anglica­nisme est quand même né à cause de la répudiation par un roi d'une femme pour en épouser une autre, et Dieu sait que Henri VIII ne s'est pas arrêté là puisqu'il en a eu six.

Donc vous le voyez, si la réponse était claire et simple, Jésus aurait dit : "oui, c'est permis" ou "non, ce n'est pas permis". Alors que fait-Il ? Il renvoie à la Loi. Pourquoi renvoie-t-Il à la Loi ? Eh bien tout simplement parce qu'on Lui a posé une question de Loi : "est-il permis ? n'est-il pas permis ? ", que dit la Loi ? Donc à la limite ne posez plus de questions aux prêtres ou à quiconque. Nul n'est censé ignorer la loi, y compris la Loi de l'Église. Cela dit, si c'était aussi simple, et bien tous les problèmes seraient résolus. Mais Jésus va ajouter quelque chose à la Loi. D'abord cette Loi donnée par Moïse permettait, les temps étaient certainement plus cléments, de répudier sa femme pour certaines raisons. Pourquoi était-il permis de répudier sa femme ? Par exemple si elle était prise en flagrant délit d'adultère, ou bien même si on soupçonnait qu'elle était adultère, j'ai l'impression que cela ne valait pas pour les hommes, c'était la tendance la plus stricte. Ensuite on pouvait répudier sa femme, c'est la tendance un peu plus souple lorsque l'un et l'autre étaient fatigués de l'un et de l'autre, donc on admettait qu'on pouvait se séparer Il me semble qu'aujourd'hui, sans forcément aller jus­qu'à l'adultère, c'est exactement le genre de motif qui pourrait servir d'explication et d'excuse à des sépara­tions, à des divorces ou à d'autres choses.

Mais Jésus va aller plus loin, Il ne se contente pas de la Loi, puisqu'Il dit : finalement la Loi, c'est fait pour nous tous qui recherchons peut-être des réponses toutes simples ou bien tout simplement qui ne voulons pas aller plus loin. Jésus ne va pas répondre par la Loi, mais Il va répondre par le sens. Et c'est très différent. Il me semble qu'aujourd'hui, là où nous nous égarons, c'est que trop souvent nous essayons de régler nos problèmes matrimoniaux en vis-à-vis de la Loi, et non pas vis-à-vis du sens que c'est d'être homme, d'être femme, de s'aimer, de fonder un foyer, et cela devrait même si nous ne fondons pas de foyer, être l'explication et le sens de ce que nous faisons. Ainsi Jésus fait référence au Livre de la Genèse, livre de la Genèse qui, dans le premier récit, vous le savez, à chaque fois que Dieu fait quelque chose, Il est toujours très satisfait de Lui, Il dit et Il vit que cela était bon. Et Il finit même par le couple en disant que cela était très bon.

Dans le deuxième récit de la Genèse que nous avons écouté. Il commence par l'inverse : Il dit : "il n'est pas bon", et il n'est pas bon que l'homme soit seul. Et c'est cela, je crois, qui est important, c'est que Jésus montre tout de suite que l'homme, en général et en particulier aussi, ne peut pas être seul, il doit être en communion, il doit être en relation avec quelqu'un d'autre. Est-ce que la relation avec Dieu n'aurait pas suffi ? certes peut-être qu'elle aurait pu suffire, mais entre le monde divin, le monde même de Dieu et le monde humain, celui du premier homme, il fallait comme le sacrement, c'est-à-dire le signe et le moyen pour l'homme de saisir ce qu'il était appelé à vivre, en tant qu'homme, image et ressemblance de Dieu, or Dieu, comme nous le confessions, n'est pas un Dieu solitaire, parce qu'il n'est pas bon pour le Dieu des chrétiens que Dieu soit seul, mais nous confessons un Dieu d'Amour, donc un Dieu de relation, un Dieu qui vit à la fois la communion puisqu'Il est Unique, nous confessons un seul Dieu, et qu'Il est Trinitaire en trois Personnes, ce qui signifie que cette relation est le cœur de leur unité. Il fallait aussi pour l'homme s'il est à l'image et à la ressemblance de Dieu qu'il ait un autre lui-même. C'est ce qu'Adam va dire lorsqu'il va s'écrier : "Pour le coup c'est l'os de mes os, la chair de ma chair, celle-ci sera appelée femme". Bien sûr, en hébreu cela prend son sens puisque homme si dit "ish", et femme se dit "isha", donc c'est la même ra­cine avec quelque chose de plus pour la femme, contrairement à ce que l'on croit c'est la femme qui a quelque chose de plus et qui donne à l'homme d'être fini, il y a ce "a" qui fait qu'elle est vraiment ish, elle est comme l'homme et elle donne un parachèvement à cet homme en étant femme.

Et il me semble que ce qui est important, ce que révèle l'hébreu, c'est qu'en associant toutes ces lettres, on a justement le Nom de Dieu qui est traduit dans la Bible par Yahweh, ish et isha forment ainsi vraiment l'image et la ressemblance avec Dieu, parce que ce n'est pas nous personnellement qui sommes image et ressemblance de Dieu, c'est l'homme et la femme qui sont image et ressemblance, ce qui signifie que, pour tout être vivant, s'il veut être image et res­semblance avec Dieu, il doit avoir cette relation dont le signe par excellence nous est donné par l'union de l'homme et de la femme. Et cette femme est donnée à l'homme pour qu'elle lui soit une aide assortie, c'est-à-dire pour mener jusqu'à terme, jusqu'au bout et bien l'action qu'il lui est demandé de faire, et ainsi de montrer que tout ce que le couple va pouvoir vivre participe à cette oeuvre grandiose de Dieu qui a donné vie, naissance et qui poursuit sa Création par l'œuvre et l'action même de l'homme que la femme lui donne d'achever et d'amener à sa perfection.

Ainsi c'est pour cela que Jésus Lui-même re­prend à son compte ce projet. En effet, même si c'est parfois une des difficultés à expliquer pourquoi le mariage est sacrement, car Jésus ne s'est pas marié, Il n'a pas célébré de mariage et Il n'a pas dit de marier, Jésus a vécu cette réalité du mariage dans sa vie même, dans le fait que Lui-même a ressaisi l'humanité pour en faire son épouse, en faire la nouvelle Eve, la mère des vivants, Lui-même étant le Nouvel Adam, le nouvel Homme, et que par cette image et ce signe-là, l'Église devenant son Epouse serait le cœur même de la communion de tous les hommes, pour qu'ils renais­sent à la Vie de Dieu, qu'ils y grandissent et s'y nour­rissent, pour qu'il y ait un sens même à ce que l'homme recherche tout au long de sa vie, le bonheur et l'amour, et que du coup le mariage, ou en tout cas l'union d'un homme et d'une femme soit l'archétype, c'est-à-dire le modèle même (en employant un mot savant on dirait le paradigme) de ce qu'est l'union de Dieu et des hommes, ce que doit être notre vie, une vie de relation, de communion et d'amour. Et c'est ainsi que Jésus dit : "Il quittera son père et sa mère, il s'arrachera à une réalité importante pour se donner à quelqu'un, pour se donner à un autre". Et en l'occur­rence l'homme et la femme disent le mieux, encore aujourd'hui quand ils s'unissent, c'est eux qui disent le mieux ce qu'est Dieu pour l'homme, et ce que l'homme doit être vis-à-vis de Dieu.

Il me semble donc du coup que si nous nous posons des questions, qui que nous soyons, surtout si la vie matrimoniale nous a blessés, surtout si juste­ment notre mari, notre compagnon, notre épouse ou celle que nous avons aimée nous a quittés, surtout si des catastrophes se sont enchaînées dans notre fa­mille, nous voyons bien que ce n'est pas la loi qui va régir tous les problèmes, comment pourrait-elle les résoudre, mais c'est bien parce que nous sommes tou­chés au cœur que, seul le sens que nous pouvons mettre et donner à cette réalité du couple fera com­prendre pourquoi nous sommes blessés, et pourquoi cela est un mal, et pourquoi cela nous appelle toujours à reconsidérer ce que nous allons poser comme acte quand nous sommes confrontés à de telles situations. Et cela va bien au-delà de ce que la sagesse populaire disait lorsqu'on parlait d'un homme en disant : "il va se mettre la corde au cou" lorsqu'il va se marier puis­que l'homme a toujours l'impression qu'en s'unissant à une femme, et bien il perd un peu de sa liberté. Mais rappelons-nous : "il n'est pas bon que l'homme soit seul", pas plus que lorsqu'on disait d'une femme que "la pauvre, elle n'est pas arrivée à se caser", comme si le mariage était simplement une sorte de placement dans une banque.

Nous sommes bien au-delà du fait que la femme a ce désir encore peut-être d'être complète­ment dans une fusion totale avec l'homme, comme lorsqu'elle était dans la côte d'Adam. Vous vous ren­dez bien compte que cela va bien plus loin, c'est que le couple lui-même, s'il est image de Dieu, est image de cette tendresse, de cette miséricorde l'un envers l'autre, de ce pardon que nous devons nous donner les uns aux autres, de cette proximité et en même temps de ce respect l'un pour l'autre, en tout cas de ce sens que nous devons donner à ce qui va être l'objet même d'un sacrement, c'est-à-dire le fait que tout mon être, corps et âme, appelé à dire l'image et la ressemblance de Dieu peut participer à cette image et à cette res­semblance de Dieu parce qu'il y a un don qui est fait au plus profond de moi-même pour l'autre.

Que la réponse de Jésus nous rappelle, quelle que soit notre situation, que si nous en restons à la Loi, nous ne trouverons pas de réponse, mais que si nous écoutons Jésus, alors nous accepterons que ce qu'II nous dit et ce qu'Il a vécu soit pour nous encore objet de grâce, c'est-à-dire peut-être fragilité. Mais c'est la seule chance qui soit donnée encore à l'homme aujourd'hui d'être cette image et ressemblance avec Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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