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INUTILES ...

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 octobre 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Entre nous, frères et sœurs, strictement entre nous, si j'étais à votre place, je serais très vexé et j'aurais quitté cette église à la fin de la lec­ture de cette page d'évangile, parce qu'il est vraiment vexant quand on a réussi à organiser l'emploi du temps du dimanche matin pour pouvoir venir en fa­mille à la messe à saint Jean de Malte, et Dieu sait que ce n'est pas facile. Pour Monsieur, il faut qu'il renonce à son parcours de santé ou à son jogging ou à ses trente kilomètres rituels de vélo autour de la Sainte-Victoire. Pour Madame, il faut quand même qu'elle arrange la toilette des enfants et mette au point le repas de midi en fonction de cette fichue messe des familles. Vous arrivez ici, finalement assez contents de vous, et l'on vous dit tout simplement de la part de Dieu : "Mes chers amis, vous êtes des serviteurs inutiles, vous n'avez fait que ce que vous deviez faire et Dieu n'a aucun compte à vous rendre". Cela frise l'insulte, vous ne trouvez pas ?

Mais cela ne s'arrête pas là : vous vivez dans un monde dans lequel vous essayez d'avoir la foi, et là aussi ce n'est ni spontané, ni facile, même en se pre­nant la tête pour rassembler les quelques bribes de catéchisme qui vous restent dans la mémoire, vous faites donc des efforts terribles pour rester, redevenir ou devenir de bons croyants, et la Parole de Dieu vous dit froidement : "Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde et chacun sait que c'est une toute petite graine," vous diriez à ce mûrier, il ne s'agit pas des ronces mais de l'arbre du mûrier : "dé­racine-toi et jette-toi à la mer !" Eh bien cela marche­rait ! " Je sais bien que tout ce que vous avez fait ce matin pour organiser votre dimanche est peut-être moralement plus compliqué et titanesque que l'effort de déraciner un arbre et le jeter dans la mer, c'est bien probable. Mais il n'empêche que là encore, c'est assez vexant de se voir reprocher les limites de sa foi.

Alors si je tire un premier bilan de cet évan­gile, j'entrevois deux résultats assez amers :

1° que nous sommes inutiles,

2° que nous n'avons pas la foi, en tout état de cause, pas autant que nous pourrions l'avoir ... Pour­tant si on y réfléchit, ce n'est pas si faux que cela, parce que dans ces paroles, le Christ veut expliquer une des choses les plus difficiles et les plus originales de la foi chrétienne. Mais cela exige, pour être compris, que nous acceptions d'être en quelque sorte dépaysé par rapport à nos réflexes modernes.

Vous le savez, dans la vie courante aujour­d'hui, la valeur la plus essentielle sur laquelle nous fondons notre vie, c'est l'action. Que de fois n'avez-vous pas entendu dire à l'intérieur de la vie familiale, dans le cadre de la vie professionnelle, ou même de la vie privée quand on se retrouve avec ses amis : "Après tout ce que j'ai fait pour lui, il n'est pas capable de me rendre la questions fondamentales : "Qui suis-je ?" et "Que suis-je ?" Ce sont deux questions différentes. Qui suis-je ? le frère Daniel. Que suis-je ? Je suis vicaire coopérateur à la paroisse Saint Jean de Malte. Vous me direz : "C'est pratiquement la même chose : ce sont deux étiquettes sur le même flacon !" Apparemment oui, mais ça ne recouvre pas les mêmes choses, les mêmes domaines de vie relationnelle et d'activité. Qui suis-je ? je m'appelle Jules Herbenaud. Que suis-je ? employé à la RATP. Monsieur Herbenaud n'a pas exactement les mêmes comportements quand il se retrouve en famille avec Madame et les enfants que lorsqu'il va voir son chef du personnel pour le dépôt d'autobus auquel il appartient. C'est fondamental, c'est le seul moyen qu'on a trouvé pour faire fonctionner les sociétés.

Cette distinction toute simple et assez courante dans notre vie est à l'origine de réactions telles que : "Si vous ne me comprenez pas, c'est parce que vous ne savez pas qui je suis". Il s'agit du mystère même de la personne, c'est-à-dire de ce quelqu'un unique et singulier, sujet d'une histoire, d'une sensibi­lité, d'une volonté et d'une intelligence. Quand on passe au point de vue du "que suis-je ?", on se situe dans un autre domaine, celui de l'action, à offrir des service, à réaliser des produits ou des activités. Et dans l'action, même si c'est bien moi qui agis person­nellement, d'une certaine manière, je ne rejoins jamais le "qui suis-je ?", soit de moi-même, soit des autres.

Quand un fiancé ébloui par la gentillesse et le charme de sa fiancée pose cette action très importante et significative d'aller chez le joaillier pour acheter une magnifique bague, c'est vrai que, par le geste qu'il pose, il vise le cœur de celle qui l'aime, le "qui es-tu ?"qui le passionne et le fascine, mais en même temps, l'acte qu'il pose, si généreux, si gratuit, si beau soit-il, n'arrivera jamais à dire exactement ce qui le meut au plus profond de son cœur et le cadeau ne lui permettra pas de pouvoir atteindre cette réalité mystérieuse et insaisissable de la personne de sa fiancée. Jamais notre action ne nous amène exactement à la hauteur et à l'intimité du secret de la personne de l'autre. Il s'agit bien de la même réalité mais sous un double aspect : quand je dis à quelqu'un : "J'ai tout fait pour toi", je peux lui dire en même temps : "Pourtant je ne suis arrivé qu'au seuil du mystère de ta personne et tout ce que j'ai fait cherchait à atteindre cette réalité mystérieuse que tu es et que je n'ai pu ni ne pourrai jamais atteindre ici-bas sur la terre".

Je crois que nous touchons là une des clefs de lecture essentielle de ce texte de l'évangile. Nous sommes êtres inutiles, c'est vrai, nous essayons par tous les moyens, avec plus ou moins d'enthousiasme de manifester à Dieu, par un certain nombre de gestes qui vont des gestes les plus humbles et les plus quoti­diens de la vie personnelle et familiale en gros ce que nous classons dans le registre de l'amour du prochain, jusqu'aux responsabilités que l'on peut prendre dans la vie sociale et politique et, bien sûr, jusqu'aux mani­festations très significatives et à forte connotation religieuse, mais qui restent cependant des actes posés publiquement, comme l'acte que nous posons actuel­lement ensemble, la célébration de l'eucharistie, aller à la messe. Dans tous ces actes, nous essayons de dire, de manifester et de mettre en œuvre notre rela­tion aux autres et à Dieu, mais on ne peut jamais at­teindre le cœur même de Dieu ou d'autrui d'une façon immédiate et limpide, dans l'état actuel des choses, ce n'est pas possible. Et c'est précisément parce que nous n'arrivons jamais à mettre en œuvre cette relation personnelle de façon limpide et achevée, parce que nous n'arrivons jamais, si je puis dire, à atteindre le secret du cœur même de celui à qui l'on veut mani­fester notre amour et notre confiance, qu'il faut passer par une inépuisable chaîne de gestes qui sont autant de relais pour tisser et approfondir cette relation. Si, sur ce plan humain, on n'arrive jamais à atteindre la pure transparence, à plus forte raison sur le plan de notre vie et de notre relation de foi et d'amour avec Dieu, c'est encore plus difficile et "ça ne marche ja­mais comme on le voudrait" : avec Dieu, on n'arrive jamais ni à cette pure transparence de notre propre cœur avec lui, ni à connaître ici-bas en plénitude ce que Dieu a dans le cœur pour nous. Il y a bien quel­ques occasions où l'on se donne le sentiment d'avoir fait quelque chose. Mais, tout compte fait, on s'aper­çoit qu'on n'y arrive jamais et que l'on se retrouve exactement dans la situation des serviteurs inutiles. C'est le mystère même du cœur de Dieu qui, dans le mouvement même où il se livre et se rend présent, nous fait percevoir qu'il est celui sur lequel nous ne pourrons jamais avoir prise, que nous ne pourrons pas saisir ni étreindre. C'est à mon avis, le sens de l'ex­pression : "serviteur inutile", qu'il faut entendre ainsi : "Je vis pour Toi, mais je n'ai pas de prise sur toi, je serai toujours en dette vis-à-vis de toi, car je ne puis faire de toi ma possession, mon bien privé". Autre­ment dit, le Christ, dans cette parabole, nous rappelle la gratuité absolue de notre relation avec lui : je peux faire tout ce que je veux, tant que ce n'est pas Lui qui, un jour, me prendra auprès de Lui et me comblera de sa tendresse et de sa gloire, je n'aurai aucun droit au repos, ni aucune revendication à faire valoir en face de lui. On le remarque déjà au plan de la relation hu­maine dans la vie familiale, vous-mêmes, comme parents, vous savez très bien que ce n'est pas facile de faire découvrir cette dimension de la relation humaine personnelle à vos enfants, car ce n'est déjà pas facile d'essayer de le découvrir et de le vivre entre vous comme homme et femme.

Et vous vous rendez bien compte, par exem­ple au bout de quelques années de mariage, que tout ce qu'on était au début l'un pour l'autre et tout ce que l'on essayait de faire l'un pour l'autre pour fonder et construire un amour dans sa vérité et sa bonté, tout ce que l'on a essayé de "faire" et qui est très certainement bon, courageux, généreux et souvent magnifique, tout cela est encore insuffisant, en tout cas tout cela ne dispense pas de continuer à aimer et à donner. C'est aussi la même chose dans le comportement avec les enfants : vous êtes les premiers à savoir comme il est difficile de construire en eux une relation aux autres qui ne soit pas basée sur l'intérêt immédiat, les ré­compenses et les échanges de bons procédés. Mais le fait que notre effort se heurte toujours aux mêmes limites n'est pas une raison pour démissionner com­plètement. Sinon, il n'y aurait plus sur la terre de re­lais vraiment personnels entre les êtres. Tant au plan humain que religieux, nous touchons là le secret de toute vraie relation humaine, et tant que nous n'avons pas éprouvé la force absolue de cet appel et son ai­mantation permanente vers le secret le plus intime de la personne d'autrui ou de Dieu, du "qui suis-je ?" de toute créature spirituelle et de Dieu lui-même, ce que je fais, tout ce que j'essaie de réaliser pour Lui, nous ne pourrons pas comprendre la parabole du serviteur inutile dans son sens pleinement positif : la reconnais­sance humble et lucide que nous sommes appelés à découvrir le secret profond de Dieu dans sa relation personnelle avec chacun de nous.

Frères et sœurs, qu'en ce début d'année cette parabole ne soit pas "inutile", qu'elle révèle et réveille en nous la vraie dimension de notre inutilité : qu'au plan de la vie humaine déjà, elle nous aide à voir dans toute personne ce secret inatteignable, mais réel et vrai qui la constitue comme personne et qu'au plan religieux de cette relation personnelle avec Dieu qui s'appelle justement la foi, nous sachions aussi recon­naître cette exigence de gratuité dans tous nos gestes et toutes nos attitudes vis-à-vis de lui. Et que les deux registres ne soient pas séparés : car si nous nous de­mandons : "qui suis-je ?", il faut que cela nous amène à nous demander "qui est Dieu ?" C'est donc l'occa­sion de nous demander comment nous vivons de la foi. Est-ce simplement un bagage de culture religieuse qui nous permet d'avoir certaines convictions ou cer­tains principes qui permettent à Dieu de "reconnaître les siens" ? Ou bien, est-elle pour nous le moyen de redécouvrir la possibilité d'une relation jamais satis­faite et jamais satisfaisante, mais qui est le seul moyen de garder en nous l'espérance et laisser à Dieu le véritable espace de sa grâce et de son salut ?

 

AMEN

 

 
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