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JUBILÉ 2000 : NOUVEAU REGARD SUR LA VIGNE

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (3 octobre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"En vérité, je vous le dis, le Royaume de Dieu vous sera retiré à vous pour le donner à un autre peuple qui lui fera porter du fruit".

Frères et sœurs, vous avez sûrement entendu, ou peut-être vous vous êtes sûrement fait une fois ou l’autre cette réflexion, (je l’ai déjà entendue si sou­vent que j’imagine que cela peut arriver à tout le monde), qui est à peu près celle-ci : Moi, je suis chré­tien à cause du Christ, son enseignement : parfait, vingt sur vingt ; sa manière d’agir : parfaite, claire, toujours des positions nettes vis-à-vis des difficultés, intelligente, subtile, ne se laissant jamais prendre ; son attitude vis-à-vis de la vie : courageuse ; vis-à-vis de la mort : n’en parlons pas ! Son message vis-à-vis de l’humanité, cela vaut bien Gandhi et les sagesses orientales ; sur tout le parcours, j’allais dire : parcours sans faute ; Jésus-Christ, bravo, c’est parfait. Se ré­clamer de Jésus-Christ, ça, va. Mais alors l'Église ? alors là, je ne vous dis pas ! L'Église, vous connaissez ? C’est l’Inquisition, voyons, c’est évident, quand vous parlez de l'Église, on vous sort immédiatement l’Inquisition. Quand on parle de l'Église, oui, il y a le Pape, et le Pape décide tout. L'Église, c’est les curés, et les curés, qu’est-ce qu’ils connaissent à la vie ? Et puis, cette Église, cela fait vingt siècles qu’elle existe, elle finit pas se traîner un peu, elle est vraiment maintenant à la remorque des sociétés, et puis l'Église, c’est le désir d’avoir le pouvoir sur les so­ciétés civiles, c’est le désir de contrôler tout, c’est la confession, une sorte de subtile démarche KGbiste qui consiste à contrôler le comportement des pénitents et des fidèles, l'Église, voyons, c’est l’horreur. Donc, c’est très simple, moi je suis chrétien à cause de Jésus-Christ, mais l'Église, je ne supporte pas ! Et éventuellement comme on ne peut pas faire autrement pour arriver à former religieusement les gens, on confie son enfant à l'Église pendant quelques années en espérant que le système de catéchèse est à peu près correct, et qu’on ne va pas leur enseigner des vérités ringardes, mais en réalité, on en prend, on en laisse, avec l'Église on fait ce qu’on veut. Autrement dit : Jésus-Christ et l’évangile, d’accord, l'Église, il faut réviser la copie.

Alors, le débat est d’autant plus grave qu’il faut bien admettre que l'Église, et là, je plaide presque coupable, a donné une sorte d’impression de renou­veau et de souffle dans les années soixante, qui ne se souvient pas du sourire de Jean XXIII, à ce moment-là on s’est dit, ça y est, c’est ce qu’on appelait "l’aggiornamento" à l’époque, aujourd’hui, on ne sait même plus ce que c’est, en réalité, cela veut dire la mise à jour. En fait de mise à jour aujourd’hui, on a un peu l’impression que c’est la mise à jour des années précédentes, mais ce n’est plus la mise à jour d’aujourd’hui. Donc, l'Église a essayé de faire la mise à jour, mais aujourd’hui, regardez comment sont ac­cueillies les encycliques, je n’ose même plus dire par la révolte ou le mécontentement, je dirais le "plouf" de l’indifférence. Qui d’entre vous a lu la dernière : Foi et Raison, Fides et Ratio ? Ne levez pas le doigt. Donc c’est un peu le silence, on dirait qu’elle fait profil bas. Alors, est-ce que c’est vrai tout cela ? Est-ce qu’on a raison de penser ainsi ? Je crois qu’on a gravement tort, je vous le dis tout de suite et je vais défendre ce que certains d’entre vous considèrent comme l’indéfendable.

Et je veux revenir à la parabole qu’on vient d’entendre, les fameux vignerons, apparemment, cela ne vous vous concerne pas, ce sont les juifs qui ont tué le Christ et nous, on est indemne de ce péché, déjà curieuse manière d’envisager le problème, enfin, on connaît les conséquences que cela a pu provoquer. C’est faux, toute l’humanité est responsable de la mort du Christ, donc, en tout cas, vignerons homicides cela ne nous concerne pas. Oui, mais il faut y voir de plus près. Regardez cette parabole, essayez de repérer le ressort de pensée des vignerons : pourquoi au fond, ces vignerons en sont-ils venus à tuer le fils et l’héritier qui de façon obvie est Jésus-Christ, c’est clair. Il n’y a qu’une seule raison et elle est de taille : ils ont tué Jésus-Christ à cause de la manière dont ils considéraient la vigne. De quoi s’agit-il ? C’est un contrat de travail : le maître dit venez travailler dans ma vigne, allez-y vous êtes mes employés. On dit bien au début de la parabole : "le maître était le propriétaire de la vigne". Dans la conception de l’époque qui n’est plus tout à fait celle d’aujourd’hui, ce n’est plus dans les chartes d’éthique des entreprises, rassurez-vous, on considérait généra­lement que non seulement le terrain et la production appartenaient au maître, mais également l’outil de travail, et à cette époque-là, l’outil de travail c’étaient les vignerons, depuis, on a remplacé par des tracteurs et des machines à égrapper la vigne automatiquement, mais à l’époque les vignerons font partie de la famille, ils appartiennent au maître, et donc normalement, ce n’est pas la doctrine sociale habituelle, mais ces vi­gnerons devraient être contents non seulement d’avoir du travail, mais surtout d’être des hommes qui tra­vaillent pour ce maître auquel ils sont profondément liés. Il n’y a pas encore de lutte des classes à l’époque, et donc, les vignerons devraient être heureux de participer au processus de production de cette vigne pour le maître, en fait, c’est un peu le slogan : tous attelés à la même tâche. Les vignerons devraient se sentir partie prenante de l’intérêt de la vigne du maître, du propriétaire. Or, quel est leur péché, il faut appeler les choses par leur nom, c’est qu’ils se disent : cette vigne, elle devrait être à nous, et c’est de là que tout vient. A partir du moment où les vignerons ont faussé leur regard sur la vigne, ils ne sont plus capables de reconnaître qui est le propriétaire, qui sont les envoyés, qui est l’héritier. C’est un malentendu permanent, c’est la crise sociale dans la vigne du Seigneur, parce qu’ils ont complètement inversé les données du problème, parce qu’ils ont mal considéré la vigne, comme une chose qu’ils voulaient s’approprier et gérer à leur manière, à partir de ce moment-là, le regard faussé sur la vigne leur a faussé le regard sur le propriétaire, sur les prophètes et finalement sur l’héritier. Elle leur a tellement faussé le regard qu’ils sont capables de dissocier l’intérêt de la vigne de l’intérêt du maître. Ils sont capables de dire : "nous on va faire fonctionner la vigne, à notre profit, mais pas pour le profit du maître, le profit du maître, on s’en moque, on ne veut pas lui appartenir, on ne veut plus travailler pour lui". Autrement dit, c’est la rupture entre la vigne et son vrai propriétaire qui est la cause du péché des vignerons. Et en fait, cette parabole si on y réfléchit c’est la rupture du regard de l’humanité sur la création qui change l’histoire de l’humanité. Là où Dieu crée l’homme en lui disant : "Je te mets dans le Jardin pour le cultiver", c’est exactement la même situation, sauf que semble-t-il que dans l’histoire du paradis terrestre, ce n’est pas une vigne, une certaine tradition a voulu y voir des pommes, je ne sais pas pourquoi ! C’est le même problème : Dieu met l’homme pour cultiver le monde, la création, et à un moment donné, l’homme dit : la création, le lieu même où je vis, et moi-même, ça m’appartient, je me le prends, je me le garde". Et à partir de ce moment-là, tout est faux, c’est le péché. Et c’est aussi le problème d’Israël. En effet, le problème d’Israël ce n’est pas qu’il ait pris Jésus en haine de façon gratuite, délibérée, comme on nous l’a parfois représenté, c’est totalement faux, le problème d’Israël, c’est de dire nous sommes le peuple élu, mais nous le sommes rien que pour nous, donc, nous récupérons notre vigne bien-aimée pour nous et nous la gérons comme nous voulons. Et si le Fils vient dire : c’est pour tout le monde, non. Voilà le problème.

Et l'Église, c’est exactement ce que je vous disais au début de notre réflexion : quand nous com­mençons à dissocier le destin de l'Église de son ap­partenance au propriétaire, même si nous disons de bonnes paroles assez flatteuses au propriétaire, en disant : le Christ, je suis d’accord, si nous commen­çons à dissocier le regard sur l'Église du regard sur le Christ, cela commence à sentir le roussi et à être faux et injuste, et cela peut finir mal.

C’est exactement la pointe de cette parabole : comment distinguer le Créateur de la créature, comment distinguer le Sauveur du peuple des sauvés qui est l'Église, comment distinguer celui qui est le Maître de la totalité du monde et de l’humanité qui lui appartient ? Comment les dissocier? Dès qu’on disso­cie, il y a quelque chose qui ne va plus. Alors, vous comprenez pourquoi c’est si délicat de dire : Jésus-Christ d’accord, mais la vigne, je m’en fiche. C’est en réalité, encore une manière de s’approprier la vigne par le mépris que de penser comme ça. C’est même de dire : finalement, je n’ai plus besoin de vigne, or, où peut-on manifester son lien et son appartenance au maître sinon dans la vigne, sinon en aimant la vigne, si on se mettait dans le midi à cultiver la vigne comme les champs de betteraves dans le nord, ce se­rait la catastrophe, ça ne se cultive pas comme ça à grands coups de charrue et de remuement de terre, ça se cultive avec amour, avec attention et avec délica­tesse, c’est pour cela que ça donne du vin et non pas du sucre de betterave. Donc vous voyez le problème. Quel est notre regard sur l'Église, quel est notre re­gard sur le Christ ? Si nous essayons de voir l’un sans l’autre ou l’un contre l’autre, c’est fichu. Alors, vous allez me dire ça y est, on va rentrer dans l’espèce des docilités des béni-oui-oui, tous dans le même sens, les oreilles dans le sens de la marche et le docilité abso­lue, le pape dit quelque chose et immédiatement, hop j’obéis ! C’est plus compliqué que cela. Mais fonda­mentalement, ce qu’il faut d’abord, c’est changer no­tre regard sur l'Église ? Or, il va y avoir une occasion qui nous est proposée : c’est une occasion assez sin­gulière qui est ce que le Pape Jean-Paul II a proposé en prenant les devants par rapport aux marketings et aux publicitaires, et qu’il a appelé le grand jubilé de l’an deux mille. Ca peut paraître une sorte de coup de pub de l'Église pour essayer de se rajeunir, quoique ce n’est pas toujours très chic de raconter qu’on a deux mille ans, ça fait un peu désir de lifting, mais en fait, c’est exactement la démarche. Qu’est-ce qu’a voulu Jean-Paul II ? Je crois que comme tous ceux qui exer­cent des responsabilités dans l'Église, et l'on peut dire qu’il est assez bien placé, il s’est aperçu qu’une des difficultés de la foi chrétienne aujourd’hui, c’est qu’elle est tellement privatisée, elle est tellement sin­gulière, elle est tellement vécue chacun pour soi en privé, que finalement, c’est très difficile de faire l'Église, (vous allez me dire, ici on est quand même quatre ou cinq cents, d’accord, reconnaissez qu’on se donne du mal pour y arriver, c’est parce que c’est le dimanche des familles, mais autrement, c’est moins), donc, c’est vrai qu’il y a une sorte de désaffection "soft" pour l'Église, on a passé les coups de feu du petit père Combe avec l’anticléricalisme, mais on n’a pas nécessairement retrouvé une véritable commu­nauté de nos communautés chrétiennes. Et je crois que quand Jean-Paul II propose le Jubilé, il propose exactement cela, il dit : changeons notre regard sur le monde, sur la création, sur l'Église et sur nos commu­nautés. C’est ça d’abord son appel à la conversion, c’est un appel à retrouver au fond de nous, là où est le mystère de l'Église pour y retrouver la présence du maître de la vigne, c’est un appel à changer notre cœur, à nous dire que l'Église n’est pas à l’extérieur de moi-même, je n’en parle pas à la troisième per­sonne, l'Église, c’est moi, c’est nous, l'Église c’est ma famille, l'Église ce sont mes amis, l'Église c’est ma paroisse, l'Église c’est mon diocèse, l'Église c’est l'Église dans laquelle j’ai été baptisé, l'Église univer­selle. C’est cela ce que nous invite à faire le pape. Vous voyez, ce n’est pas nécessairement d’aller dé­penser des lires italiennes ou des euros à Rome l’an prochain, vous pouvez le faire, c’est même recom­mandé pour gagner l’indulgence, c’est encore mieux, mais c’est d’abord de faire cette démarche, et vous remarquerez que le pape a pris soin que cette année de démarche de l’année sainte puisse s’accomplir aussi bien à Rome que dans les églises particulières, c’est quand même un signe d’ouverture de la part de Rome, ça mérite d’être noté, donc, on peut faire la démarche de pèlerinage également dans son diocèse, ce n’est pas si mal. Mais pourquoi tout cela, c’est précisément pour retrouver et redécouvrir le sens même de notre appartenance à l'Église.

Je voudrais terminer par deux choses. La première, c’est que les enfants, tout à l’heure vont revenir dans l’église en portant ce qui est pour cette année du Jubilé le logo de l’an deux mille, vous en avez la reproduction dans votre bulletin de cette se­maine, vous voyez qu’on a très bien fait les choses du point de vue publicitaire, je vous l’explique briève­ment. La boule bleue, c’est le cosmos ou la terre, si vous voulez, peu importe, c’est la création, dessus il y a la croix, on n’a pas pu le reproduire parce que le bulletin n’est pas encore en couleurs et en quadri­chromie, mais ça viendra peut-être un jour. La croix, elle est elle-même colorée des couleurs des cinq continents telles qu’on les trouve sur toutes les map­pemondes, au centre de la croix, il y a un espèce de cercle qui ressemble à un soleil, en fait, ce sont cinq colombes schématisées, symboles de la paix, qui s’imbriquent les unes dans les autres, les cinq conti­nents les cinq parties de l’humanité, pour faire une seule humanité au cœur même de la croix du Christ. C’est donc un logo finalement assez beau et tout au­tour, il y a la formule : Jubilé an deux mille et Jésus-Christ hier, aujourd'hui, et à jamais, on aurait préféré qu’on traduise "pour toujours", parce que pour les enfants "jamais" évoque plutôt quelque chose de né­gatif. C’est la première chose. Donc, tout à l’heure, quand les enfants rapporteront cela vous comprendrez pourquoi et quel est le rapport profond avec la para­bole de la vigne, c’est que lorsqu’il y a la parabole de la vigne, c’est le fait que nous sommes effectivement le peuple des colombes, des oiseaux sauvés par le Christ qui sont rassemblés autour de la croix qui fait l’unité.

Et la deuxième chose, je voudrais vous lire brièvement quelques petits passages de la "bulle" on appelle ça une bulle, parce que le sceau ressemble à une boule, une bulle, qui proclame le début de l’année sainte du Jubilé de l’an deux mille, pour que nous comprenions dans quel esprit Jean-Paul II nous de­mande de le vivre : "Le temps du Jubilé nous introduit dans le vigoureux langage qu’emploie la pédagogie de Dieu pour le salut, il incite l’homme à la conver­sion et à la pénitence, principes de sa réhabilitation et conditions pour retrouver ce que tout seul il ne pourrait atteindre par ses propres forces, l’amitié de Dieu et sa grâce".

Cela c’est pour l'Église, pour chacun d’entre nous, démarche de conversion. Vis-à-vis du monde, intéressant.

"L’entrée dans le nouveau millénaire encou­rage la communauté chrétienne à élargir son regard de foi vers des horizons nouveaux pour l’annonce du règne de Dieu".

Donc, ouvrir un peu les écoutilles, et il dit : tout cela le Concile Vatican II peut nous y aider, car "cette prise de conscience engage la communauté des croyants à vivre dans le monde en sachant qu’il faut être le ferment et pour ainsi dire l’âme de la société humaine, il reprend une expression d’un Père de l'Église, il y a déjà mille sept cents ans, qui est desti­née à être renouvelée dans le Christ et a être trans­formée en famille de Dieu". Vous voyez que les en­jeux ne sont pas mince. Et enfin, ce que je trouve très beau pour vous, familles, c’est éminemment adapté : "Toute année jubilaire est comme une invitation à la célébration de noces. Nous accourons tous des diver­ses communautés ecclésiales répandues à travers le monde, vers la fête qui se prépare, nous apportons ce qui nous unit déjà, et le regard fixé uniquement sur le Christ, nous permet de grandir dans l’unité qui est le fruit de l’Esprit".

Que cette année scolaire qui s’ouvre sur le Jubilé de l’an deux mille soit véritablement pour cha­cun et chacune d’entre nous là où nous sommes, dans nos familles, dans le milieu des amis, le travail, celui où nous vivons, que ce soit l’occasion pour nous de retrouver cette joie des noces, la joie d’être épousés par le Christ, d’être sauvés et de travailler à sa vigne au cœur de ce monde.

 

 

AMEN

 

 
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