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LA FOI, CE DON OFFERT A DES SERVITEURS INUTILES !

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 octobre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Père, quand j'ai appris que vous veniez présider notre Eucharistie dominicale, et surtout quand j'ai lu les textes, je me suis dit que cela devrait être à vous de nous parler de la foi, car je crois que vous et votre communauté, et les communautés d'Afrique, vous avez ce privilège extraordinaire de revivre actuellement la grande aventure et l'épopée de la foi d'une manière originelle, vous en êtes à "l'épo­que patristique". Au fond, vous les évêques africains, vous êtes tous des saint Augustin, des saint Ambroise, des saint Irénée, qui voient s'épanouir et se dévelop­per dans le cœur des croyants, des communautés, des cités africaines, cette merveille de la foi et j'avais très envie que vous nous en parliez. Puis, je me suis rai­sonné en me disant que vous prêchez déjà si souvent là-bas. Si en plus, au moment où on vous accueille dans la joie, on vous imposait en plus le fardeau d'un sermon, vous pourriez trouver que les frères de Saint de Malte ne sont vraiment pas très sympathiques. Mais, c'est à charge de revanche et j'espère que la prochaine fois, vous nous adresserez vous-mêmes la parole.

Donc, si vous permettez je vais parler à mes frères et sœurs, d'autant plus qu'aujourd'hui, nous sommes comme vous l'avez signalé, nous célébrons ce que nous appelons "la messe des familles" : nous insistons pour que les parents des enfants qui sont catéchisés sur la paroisse viennent, au moins un di­manche par mois, participer à l'Eucharistie avec leurs enfants qui sont pour le moment tout près d'ici, en train d'approfondir et de découvrir la Parole de Dieu avec leurs catéchistes et qui reviendront tout à l'heure pour la célébration des baptêmes et de l'Eucharistie.

En lisant ce texte pour vous, je me suis dit ceci : quand on lit la phrase de Jésus : "Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, (ce qui veut dire la plus petite des graines connues à l'époque), vous diriez à ce mûrier (on traduit parfois sycomore), jette-toi dans la mer, cela se ferait". En réalité, c'est un paradoxe que Jésus emploie parce que la graine de sénevé est la plus petite des graines, et le mûrier ou le sycomore étaient considérés comme les arbres qui avaient les plus fortes racines, et ils étaient donc considérés comme indéracinables. Jésus veut dire : si vous aviez un tout petit peu de foi, vous feriez des choses prodigieuses.

Evidemment, dans le contexte de l'actualité, cette phrase résonne de façon étrange, car nous avons vécu récemment des exemples de foi, ou déclarés comme tels, qui nous font frémir. Quand on regarde certaines déclarations ou certains documents qu'on a retrouvé dans les valises des pilotes qui ont provoqué le grand malheur du 11 septembre, on s'aperçoit que consciemment ils revendiquent une certaine forme de "foi". Donc ils revendiquent aussi de pouvoir faire des prodiges, mais des prodiges dans l'horreur. Lorsque Jésus dit des choses pareilles, lorsqu'Il encourage ses disciples et incite à cette foi qui devrait déplacer les montagnes ou jeter les sycomores dans la mer, on a envie de se demander s'Il a pris suffisamment de pré­cautions d'usage nécessaires pour ne pas induire dans le comportement de ses disciples ou de ses fidèles, ce qu'on appelle habituellement "le fanatisme" !

Je crois que le fait de se poser la question nous aide à comprendre pourquoi ces deux petits pas­sages de l'évangile sont jumelés. Vous avez entendu, il y a d'abord une demande des disciples : "Augmente en nous la foi ? " et Jésus répond : "Si vous aviez la foi, vous feriez des prodiges"... Et ensuite, il dit : "Vous êtes des serviteurs, et comme vous êtes des serviteurs, vous n'avez droit à aucune revendication". Quand vous êtes des serviteurs et que vous avez fait votre travail, vous retournez devant le Maître, et vous lui dites : nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que notre travail, que ce que nous devions faire. Et cela relève là encore d'une conception cou­rante du service ou de l'esclavage moins rude chez les juifs que dans les sociétés païennes de l'époque, ro­maines ou grecques. Par cette conception, comme l'esclave, le serviteur fait le travail du maître, il ne peut même pas s'attribuer le travail. Puisqu'il a tra­vaillé pour le maître, au nom du maître, sur les direc­tives du maître, ce n'est pas son travail. En réalité, il ne peut le revendiquer d'aucune manière, (ce n'est plus tout à fait la même chose aujourd'hui depuis la création des syndicats). Nous sommes des serviteurs inutiles, ce qui veut dire que nous avons agi au nom du maître, nous avons réalisé ce qu'il demandait, par conséquent, nous ne pouvons pas nous l'attribuer.

La complémentarité de ces deux choses : la foi capable de faire des prodiges et d'autre part le sens du service inutile, ces deux réalités que l'évangéliste Luc a pris bien soin de rapprocher dans ces paroles de Jésus, nous expliquent exactement comment nous devons comprendre et vivre notre foi. Ici, nous som­mes au cœur même du problème qui se pose dans toutes les sociétés, et j'aurais tendance à penser dans toutes les religions.

Quand on dit le mot "foi" aujourd'hui, cela peut être extrêmement ambigu. Le mot "foi" peut désigner une sorte d'exaltation, de promotion de soi-même d'autant plus aisée et fascinante qu'il s'agit de notre rapport, de notre relation avec un monde duquel nous ne connaissons pas grand-chose. La foi peut être vécue comme une sorte de volonté humaine d'emprise sur le monde divin. La foi - mais c'est une caricature, vous le comprenez bien-, peut être comprise comme une sorte de volonté de puissance par laquelle je vais essayer d'aller, pas même jusqu'au bout, mais bien jusqu'au-delà de moi-même. Et notre langage là-des­sus est parfois un peu équivoque. Pourquoi ? parce que la foi touche ces réalités divines. A ce moment-là, la tentation est grande de dire que ces réalités sont plus grandes que moi, mais que je veux être à la hau­teur. Je veux par moi-même et par mes propres forces être à la hauteur de cette réalité,. D'une certaine ma­nière il y a quelque chose de la foi dans les construc­teurs de Babel, lorsqu'ils décident de construire une tour qui égale les cieux C'est à l'évidence, une cari­cature de foi, mais en même temps c'est aussi un acte de foi, que de vouloir grimper jusqu'à la hauteur des cieux. Il y a une certaine compréhension de la foi qui est d'autant plus dangereuse qu'elle est fascinée par le divin et qu'elle veut que notre volonté, notre désir, nos élans, nos conceptions, nos idées, nos systèmes soient équivalents à cette réalité divine, et que même nous revêtions nos idées et nos systèmes de cette espèce de pseudo-garantie que nous nous attribuons nous-mê­mes comme des labels venant de Dieu ou du divin. C'est, de toute évidence, une attitude redoutable, et je pense que c'est exactement ce qu'on appelle le fana­tisme. Pour vous dire le fond de ma pensée, cette at­titude est d'autant plus redoutable aujourd'hui que nous vivons dans un monde, pas seulement le monde occidental mais le monde en général, nous vivons dans un monde dans lequel l'expérience religieuse, ou la religion comme nous disons, semble de plus en plus livrée à l'arbitraire de chacun. Très souvent, dans votre entourage regardez, il y en a peut-être parmi vous qui le pensent, on dit que la religion est l'affaire de chacun. Mais quand on y réfléchit, c'est dangereux, car si la religion est l'affaire de chacun, si chacun essaie de se trouver des garanties d'authenticité de sa propre foi, chacun est potentiellement un fanatique. Si chacun désire exercer sa volonté de pouvoir, de puis­sance, sur les autres, sur lui-même, en captant le monde du divin, en le réduisant à ses idées, à ses projets, à ses systèmes, nous sommes au bord de l'anarchie religieuse totale.

Petit plaidoyer en passant, pour l'Église ca­tholique. Dieu sait, surtout dans une certaine presse française, qu'on se plaint qu'il y ait un magistère, qu'il y ait le pape, les évêques qui nous rappellent de temps en temps à la foi. Dieu sait qu'on ne peut pas ouvrir "Le Monde", sans y lire trois lignes un peu fielleuses d'un auteur habitudinaire dont je tairai le nom, qui toujours ont tendance à nous faire croire que le ma­gistère est un instrument d'oppression, de contrôle des consciences, etc... Pourquoi dans l'Église y a-t-il le ministère de Pierre et du collège de tous les évêques? Ce n'est pas pour contraindre la foi des fidèles, mais c'est pour les obliger à l'objectiver et les empêcher que chacun n'arrange la foi à sa manière et souvent la foi, à sa volonté de puissance et à son propre désir. Si Jésus dit aux disciples : "Vous êtes des serviteurs inu­tiles", cela veut donc dire : ne vivez pas la foi comme un moyen de puissance, ne vivez pas votre foi comme un moyen de vous emparer de Dieu, du Christ, de l'Esprit, ne vivez pas la foi comme une sorte de pro­priété privée sur laquelle vous auriez la pleine jouis­sance parce que votre désir veut tout, mais Il dit au contraire : vivez la foi comme des serviteurs inutiles, vivez votre foi comme quelque chose qui vous est donné. Voilà la clé ! Il n'y a pas d'autre manière de vivre la foi que de la vivre comme un don, comme une grâce, non pas d'abord comme une sorte d'em­prise de l'humain sur le divin et sur Dieu, mais comme un accueil de Dieu dans la pauvreté de notre humanité, dans notre condition de serviteur.

Je voudrais conclure pour vous plus spécia­lement, les parents qui nous confiez vos enfants pour le catéchisme. Peut-être que certains d'entre vous se sont dit une fois ou l'autre : pourquoi faut-il envoyer nos enfants au catéchisme ? D'abord, c'est bien connu maintenant, les horaires du mercredi sont contrai­gnants, cela ne coïncide jamais avec la flûte, l'équita­tion, ou une autre activité importante pour l'épanouis­sement des enfants, et puis, après tout pourquoi pas, vous les parents, vous pourriez très bien le faire vous-mêmes. Poussons la réflexion jusqu'au bout : ces pe­tits, on va préserver leur liberté religieuse, on ne va quand même pas les endoctriner à partir de l'âge de quatre, cinq ans, c'est quand même un peu tôt, cela risque finalement de les asservir, de leur mettre des œillères (Dieu sait qu'on a souffert nous-mêmes). Alors, s'exprime la tendance prétendant qu'il vaut mieux laisser croître, laisser pousser comme cela viendra, et puis, un beau jour peut-être, eux-mêmes commencerons à élaborer leur propre foi. C'est un peu ce qu'on veut dire quand on dit : c'est lui qui choisira. Que donne un tel raisonnement ? Pas grand-chose ! D'abord parce que les soucis de la vie sont tels qu'après, il a tellement la liberté de choisir et telle­ment peu à choisir, qu'il considère la vie de foi comme parfaitement inutile et sans intérêt. Mais on ne se rend pas compte qu'à ce moment-là, on prive l'en­fant en ne l'engageant pas dans un processus de foi où il reçoit de l'Église, et pas simplement de ses propres idées, mais où il accueille et il vit sa foi comme déjà quelque chose de donné, car c'est cela que veut dire la catéchèse. La catéchèse ce n'est pas de l'éducation religieuse pour élargir son panel de connaissance, après l'histoire, la géographie, Clovis, Jeanne d'Arc et Jules Ferry. La catéchèse, c'est l'acte par lequel on vit sa foi comme réception, comme accueil, comme ou­verture de son cœur pour recevoir quelque chose qui nous dépasse, qui est plus haut et plus grand que nous. La catéchèse est vraiment, pardonnez-moi la formule un peu brutale, un antidote au fanatisme. C'est le fait de façonner le cœur de l'enfant de telle sorte qu'il comprenne que lui n'a pas la maîtrise des réalités divines, que la foi qu'il vivra n'est pas un menu à la carte, mais que la foi qu'il vivra est un don que Dieu lui fait par cette réalité voulue par Dieu, et qui s'appelle l'Église. Je sais bien que de temps en temps on trouve que l'Église a des étroitesses, que l'Église n'est pas toujours à la hauteur de ce que l'on considère comme les exigences modernes, il faudrait d'ailleurs vérifier de près ce genre d'opinion, mais en attendant, si on ne crée pas dans le cœur de la généra­tion qui vient un véritable sens de la foi comme don et comme accueil, on risque de se laisser se déchaîner tous les démons de la violence qui peuvent exister dans l'univers religieux quand ce sont les hommes qui se le fabriquent. Dieu sait que quand on regarde l'histoire des religions, à certains moments, cela fait peur, et il n'est pas certain que la situation s'améliore.

 

 

AMEN

 

 
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