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LE FILS, FAIBLESSE ET DON DU PÈRE

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (6 octobre 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Comment exercer son influence et sa force, quand on est tout-puissant à l'égard de quel­qu'un qui est plus faible ? Ce matin, un petit garçon (je ne dirai pas qui), s'est réveillé grognon, il avait comme mauvaise perspective d'être condamné à aller à la garderie à saint Jean de Malte. J'ai vu la maman qui essayait de la persuader, il avait la tête des mauvais jours, il a suivi sa maman contraint et forcé, et puis j'ai vu revenir la maman avec le petit garçon, plus petit, plus faible, qui avait donc gagné. Il est dans l'assemblée maintenant, et il va donc se payer le ser­mon ! Ca, il ne le savait pas … Deux solutions pour la maman, ou elle imposait de force la garderie, en di­sant : "C'est pour ton bien", vous connaissez la for­mule, tous vos papas l'ont dit, ou au contraire, elle a tenté d'expliquer ces fameux compromis diplomati­ques qui apparemment usent les nerfs des parents, ce que vous savez mieux que moi.

C'est grosso modo, le problème de Dieu à l'égard de l'homme, Il pourrait exercer une toute-puis­sance, et nous le confesserons dans le Credo, à l'égard de l'homme, qui, en toute, proportion ne tient pas la rampe devant Dieu, et Il pourrait justifier en disant : c'est pour ton bien !

La parabole que nous venons d'entendre se déroule de manière assez lisse, si on n'y prête pas garde, on arrive à la fin de la parabole, c'est une his­toire qui ne nous a pas accroché, on ne l'a pas en­tendu. Il faut revenir à la parabole, pour y découvrir ce qui devrait choquer, interloquer. Le maître tout-puissant qui confie sa vigne à ses vignerons, semble être assez au courant du sort qui a été réservé aux serviteurs qu'il a envoyé, ils ont été battus, lapidés, tués. Quelle naïveté de la part de ce maître, que d'en­voyer son propre fils. La petite phrase étonnante : "Ils auront des égards pour mon fils". Quand on lit la pa­rabole, elle se déroule d'un bout à l'autre, mais ce petit passage est irrecevable. Ce n'est pas logique ou illogi­que, c'est une sorte d'aberration à l'intérieur du récit, qui est là pour nous interroger, et que comprenions ce que la parabole veut nous dire, comme en tapotant sur notre esprit pour nous faire sortir de notre registre habituel, et nous ouvrir à un autre registre.

Dieu vient vers nous, non pas du côté fort, mais du côté faible. Le côté faible du Père, c'est le Fils. Le côté faible du Fils, c'est son cœur. Nous sommes situés les uns par rapport aux autres, par rap­port à Dieu, en commençant par Lui, toujours du même côté, pas du côté de la force et de la toute-puis­sance au sens où elle s'exercerait "pour ton bien". Mais Dieu s'expose à offrir son flanc, et c'est le Fils, et le Fils, c'est le côté ouvert sur la croix. Je disais cela hier en faisant le pré-baptême de Gaëlle, ce qui nous manque à nous les prêtres, c'est en ayant des enfants, de se trouver fragilisés, parce qu'au fond, quelque chose de soi qui sont les enfants, doivent fragiliser les parents. Quand l'enfant vient dans une famille, cette petite boule grognonne si mignonne, fait que c'est ce côté faible de nous-mêmes, qu'il nous faudra à la fois protéger, faire grandir, c'est cette vul­nérabilité exposée qui fait que nous sommes fragili­sés. J'entends ces pères des premiers enfants qui sont comme défaits d'eux-mêmes, ils s'apprêtaient à com­battre le monde pour protéger leur enfant, et ils s'aperçoivent que c'est plus compliqué que cela, qu'il y a des perdants, des gagnants, et sans arrêt, la bataille est à reprendre. Vous, comme parents, vous vous êtes exposés à laisser courir dans les jardins, puis dans la vie et dans le monde, ce qui est le plus fragile de vous : vos enfants. Ce doit être une expérience terri­ble, mais vous avez la chance de toucher à ce que vit peut-être Dieu dans son expérience, lorsqu'Il propose son Fils.

Cela doit être cette manière dont le Père, non pas se défait de sa toute-puissance, mais l'exerce avec une telle sûreté, qu'Il propose ce qu'Il a de plus faible en Lui, et qui est le Fils. Comme le Fils d'ailleurs va proposer ce qu'il y a de plus faible en Lui, et qui est son cœur, c'est-à-dire, son amour pour les hommes. C'est là où le christianisme n'est pas une religion qui balaie et érige des puissances. Elle est toujours du même côté, elle est du côté de la fin de la parabole : "la pierre angulaire, la pierre de faîte", celle qui sur le chantier avait été rejetée parce qu'elle n'était pas assez solide, ou assez massive, assez compacte, et tout d'un coup, à la fin ou au début de cette construction, elle s'avère être la pierre fondatrice, la pierre sans laquelle l'édifice ne peut tenir.

Les paraboles ne sont pas un éloge de fai­blesse, au sens d'une sorte de laisser-aller, comme si c'étaient les moins consistants d'entre nous qui se­raient gagnants. Non ! C'est que le fort, Dieu lui-même s'expose à être faible, mais ce n'est pas qu'il cesse pour autant d'être fort. Ce n'est pas que la toute-puissance soit niée, mais au lieu de s'exercer en dépit de tout, elle s'exerce jusqu'à une limite, pour qu'à cette limite, à cette frontière, à cette barrière, il y ait une place pour que l'homme puisse le rejoindre. Les paraboles explorent de manière incessante, la façon dont Dieu retient cette toute-puissance qui est la sienne, pour qu'elle ne s'exerce pas en dépit de l'homme qui a à apprendre à exercer sa propre puis­sance. Mais les deux côtés, ce qui est offert de part et d'autre, c'est ce qu'il y a de plus vulnérable en Dieu et en l'homme. C'est pour cette raison que le diable s'est attaqué à nous, parce qu'au fond, ce qui l'intéresse c'est Dieu, et il s'attaque à la partie la plus faible de Dieu qui est l'humanité. Ce qui l'intéresse, c'est d'agresser Dieu, et effectivement il choisit la partie la plus faible de Dieu, c'est-à-dire l'homme.

Cette partie la plus faible, elle est comme sur la croix du Christ, elle est ouverte. Elle est blessure, elle est don du sang, elle n'est pas simplement un moment de faiblesse, mais elle est l'occasion de don­ner quelque chose. Le Père donne le Fils, le Fils donne le sang, et par cette blessure ouverte, par ce don qui s'écoule, qui est en quelque sorte cet élixir divin proposé à l'homme, l'homme en recevant cette intimité de l'Autre, peut gagner dans une puissance paradoxale, et ressembler à Celui qui s'est offert à lui. L'homme devenant à son tour fils, et le Fils rassem­blant tous les hommes les ramène au Père.

C'est sans doute le point crucial de ce que nous confessons, nous, comme chrétiens, qui est si difficile à faire valoir au monde, parce qu'il joue sur un autre registre, le rapport des forces et le rapport des puissances. Je ne sais pas, pour ma part, et je ne le ferai pas en tout cas, transposer ce que je viens de dire du point de vue de la foi de chacun de nous et de la foi de l'ensemble de l'Église, à la vie politique, aux nations entre elles. Je ne sais pas ! Il doit y avoir une explication possible, mais je ne sais pas passer de ce que nous confessons nous, intimement, du côté de cette vulnérabilité offerte par Dieu et qui se présente de façon tout à fait radicale. Quand les gens "perdent" la foi, ils perdent la confiance en la toute-puissance qu'ils avaient attribuée à Dieu et dont ils pensaient qu'elle devait être invincible. La perte de la foi s'arti­cule toujours sur cette idée que Dieu "aurait dû", et qu'Il "n'a pas". Et "n'ayant pas", on le destitue, on le désavoue, on le dénie. Nous qui maintenons notre foi, nous avons imaginé, ou accepté, ou pensé qu'il y avait une autre manière de penser la puissance de Dieu, qui non pas a des faiblesses, des ratés, mais s'est arrêtée d'une façon bien précise et se positionne différem­ment afin de nous donner non pas simplement, de quoi nous sauver en dépit de tout et en dépit de nous, mais de nous donner du vin, du sang, de l'huile, de l'eau, ces éléments internes, ce corps du Christ, ces éléments qui entrant en nous, vont nous permettre de le rejoindre Lui. Cette nouvelle puissance offerte et donnée, cette nouvelle énergie donnée à l'homme pour que l'homme, sur ses propres jambes, sa propre vie, commence le chemin qui le ramène à Dieu. Il ne vient pas nous sauver en disant : je te tiens, je te ra­mène, et maintenant, tu es sauvé, mais je te demande de participer à mon salut que je veux t'offrir, et je veux tellement te l'offrir que je ne le ferai pas en dépit de toi.

Frères et sœurs, c'est peut-être là que se si­tuent toutes nos difficultés de nous "accorder" à Dieu, de traverser ces déceptions que nous pouvons légiti­mement éprouver à son égard, lorsque nous avons l'impression que d'autres forces ont déferlé sur nous sans qu'Il n'ait rien dit ni rien fait. La foi s'insinue, elle doit accepter de se transformer, de mûrir, sans tomber dans les grands pièges que j'ai nommé tout à l'heure : Dieu n'a rien fait, je te renie. Dieu est certai­nement autrement que je ne l'imagine, et je ne cesse­rai d'avancer vers Lui en imaginant que malgré tout, malgré les apparences et les paradoxes, Il propose, Il repropose ce compromis permanent entre les forces du mal et ne lâche pas son désir de nous sauver tous, mais pas en dépit de nous.

 

 

AMEN

 

 
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