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ÉPOUSER LE TEMPS

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 octobre 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

"Ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer". C'est la Parole qui ordonne le temps, le temps qui se laisse mesurer par la Parole. La Parole qui va donner une forme au temps. Le temps dont la Parole s'éprend pour en faire un sacrement, le temps de Dieu qui se mêle à nos paroles humaines. Le oui éternel de Dieu posé sur l'amour de l'homme et de la femme. Tout cela est rappelé par Jésus à l'occasion d'une question fortuite, d'une question sur la Loi. Jésus revient au oui éternel de Dieu, Jésus revient sur ce oui primordial, sur cette Alliance initiale. Jésus revient sur ce oui qui traverse toute l'Écriture, ce oui qui se déploie sur toute l'Écriture, ce oui qui sert en quelque sorte à la révélation du mystère d'un Dieu qui fait Alliance, ce oui de Dieu qui est présenté dès le début comme celui d'un époux, annonçant déjà à l'avance l'Époux, son Fils, "l'ami de l'Époux qui se réjouit à la voix de l'Époux", annonçant déjà aussi à l'avance "l'Esprit et l'Épouse" à la finale de l'Apocalypse, bras dessus, bras dessous, qui crie : "Maranatha viens Seigneur Jésus", viens Époux de l'Église ! Viens t'emparer du monde.

Ce oui éternel, ce oui de l'homme et de la femme, ce oui dont le mariage est le sacrement, recouvre un oui dont je voudrais vous parler, un oui qui est comme la forme de ce oui-là aussi, c'est le oui de l'homme et de la femme face au temps, le temps donné par Dieu. L'homme et la femme, tout homme, toute femme, doit en quelque sorte, épouser le temps. Les rapports de l'homme et de la femme avec le temps sont multiples, sont divers, mais je voudrais les caractériser par deux tendances pour en présenter à mon sens, une troisième.

La première tendance, je la trouve dans l'Écriture, dans le livre de l'Ecclésiaste, avec ce chapitre bien connu du Qohélet, ou Qohélet, sans doute âgé, vieux sage, dit cette phrase qui a même été citée une fois dans une interview par Jacques Lang : "Un temps pour enfanter, un temps pour mourir, un temps pour planter, un temps pour arracher le plant, un temps pour tuer, un temps pour guérir, un temps pour détruire, un temps pour bâtir, un temps … un temps …" Et comme la méditation de cet ecclésiaste qui à la fin de sa vie se dit qu'il a été comme le jouet du temps, ou qu'il a joué sur les notes que lui a laissé le temps, et qu'il a pu ainsi se faire emporter par cette vague immense qui nous saisit tous, les petits et les grands, et dans ce cri peut-être de déception, je ne sais pas, ou peut-être au contraire d'émerveillement, avant de méditer sur la mort, dans son texte, il dit qu'il y eut un temps pour toutes choses, et que finalement, tout s'est ordonné comme cela dans le temps. Il peut partir, il y a eu un temps pour toute chose. On sent l'ecclésiaste saisi par ce mystère, n'ayant pas de prise sur ce mystère du temps.

A l'inverse, aujourd'hui, il nous semble que le temps file de plus en plus, aujourd'hui, c'est le règne du "tout de suite", pour traduire la vie à crédit, pour traduire ces projets qui doivent se réaliser immédiatement, ces projets qui n'ont pas forcément de temps pour aboutir, et qu'on laisse émarger d'une façon très rapide, puisque à peine conçus, ils doivent arriver. Le tout, tout de suite, le culte de l'instant, la méfiance par rapport à la durée, quelque chose qui ne serait plus inscrit dans le temps des maturations et la plane que l'on force à pousser, et malheur au retardataire, et malheur à ceux qui ne sont pas immédiatement performants, et malheur à ceux qui n'ont pas pris le temps parce qu'aujourd'hui c'est le règne d'un temps peut-être éclaté. Etait-ce mieux autrefois ? Je n'en sais rien, je constate. La conséquence immédiate de cette fuite c'est le "je n'ai plus le temps, je manque de temps, je voudrais avoir plus de temps". Alors, on va se réfugier dans l'instant, on va se réfugier dans le "tout, tout de suite", on va oublier le temps des maturations. C'est alors une sorte de cercle qui se met ainsi en marche, puisque ce manque créant un besoin encore plus grand, le besoin lui-même crée un autre besoin encore plus grand. Alors, il faut revenir à quelque chose, on ne peut pas rester dans ce cercle-là. Quand on est une famille, quand on a charge d'une famille, quand on a une vie très occupée, on ne peut pas rester dans ce cercle-là, il faut trouver quelque chose. Quand rencontrant des personnes, à propos de l'assistance à l'eucharistie dominicale, à propos de la prière, à propos de la lecture de la Parole, on me dit : "Je n'ai pas le temps!" Et pourtant, certains y arrivent, ils ont le même temps que nous, tous autant que nous sommes. Nous avons le même temps que tous ceux qui arrivent à prendre un petit peu ce temps. Ceux qui y arrivent ne sont pas meilleurs que les autres, mais je crois qu'ils ont compris quelque chose qui est peut-être de l'ordre du sacrement. Dans le sacrement de l'union de l'homme et de la femme, on ne dit pas "je prends", mais on donne, on se donne. Le temps d'être donné. Dans l'ordre du sacrement, il y a aussi dans l'échange des consentements, il y a aussi le "je te reçois comme époux, je te reçois comme épouse", et il nous faut passer du prendre qui ne peut mener qu'à la fuite en avant, au culte de l'instant, au "tout, tout de suite", il faut passer au "reçois". Recevoir le temps presque comme un sacrement. Recevoir le temps, non pas s'en emparer, non pas le saisir, mais le recevoir comme un cadeau.

Cette phrase qui me revient, de Jésus qui dit : "Qui n'est pas avec moi est contre moi, qui ne rassemble pas avec moi, disperse". En recevant le temps, en recevant ainsi Jésus comme maître du temps, Dieu maître du temps, on comprend que Dieu, avec tout le reste a sauvé le temps. Le temps aussi, depuis sa venue dans la chair, a été sauvé par Dieu. Il nous faut prendre à bras le corps, comme on prend son époux, son épouse, il faut prendre à bras le corps, ce temps qui a été sauvé par Dieu. Il faut prendre à bras le corps ce temps qui nous a été donné par Dieu. Il faut prendre à bras le corps cette éternité qui surgit à tous les instants. Je cite Albert Béguin qui parlait de Péguy : "cette effloration de l'éternel dans le temporel". C'est l'émergence de l'immense temps de Dieu dans ces instants qui ont l'air de passer si vite. La grande pédagogie de Dieu, c'est ce creuset, ce sablier, dans lequel nos instant deviennent ces effloration d'éternel, ces surgissements de l'éternel dans le temps.

C'est aussi le temps de l'Église.? L'Église a toujours été passionné dans le temps, elle a toujours eu cette pédagogie du temps. On a fixé Pâques, on a fixé ce temps de la mort et de la Résurrection de Jésus, on a fixé le temps du catéchuménat, on a fixé le temps de la préparation à la grâce, en sachant que la grâce déborde de toutes parts, qu'elle était avant et qu'elle sera encore après. On a fixé aussi le temps du Carême, on a fixé le temps de la vie du Sauveur, on a fixé le temps de la vie de l'Église, avec toutes ces pépites d'éternité que sont les saints. L'Église nous fait passer dans ce temps-là. On a fixé le dimanche, comme ce surgissement de Pâque chaque semaine. On a fixé tout ce temps de la patience du dimanche, des fêtes, des préparations, de l'Avent, du Carême. Et l'Église à travers ce temps qui a été fixé, qui est comme ce sablier dans lequel Dieu nous fait passer pour toucher un peu à son éternité, je crois que c'est un remède ou une manière, quelles que soient nos vies, de rentrer dans un temps qui dépasse l'instant et qui donne une consistance très grande à tous nos instants. A fuir sans arrêt, on risque d'arriver à la mort sans avoir eu le temps d'y penser, sans avoir saisi l'immense enjeu de nos vies, de chacun de nos instants. Et même notre mort sera volée. Dans cette pédagogie par laquelle Dieu nous fait passer, nous pouvons saisir l'immense enjeu de chacun de nos instants. L'Église nous fait passer par cela. Et elle fait passer les petits enfants par cela. C'est pour cela que c'est très important qu'il y ait ces messes des familles, qu'il y ait ce temps du catéchisme, pour que petit à petit, nous puissions rentrer dans un temps qui nous dépasse. Sinon, c'est la fuite !

A travers ce texte : "Ce que Dieu a uni, l'homme ne le sépare pas", saisissons et comme le sacrement de ce que je voulais dire, il y a aussi ces noces de chacun de nous, et le temps qui passe. Ce que Dieu a uni, l'homme et le temps, l'homme ne doit point le séparer. Ce que Dieu a uni, précisément en venant dans notre chair, en venant dans notre temps, quand l'histoire est devenue éternelle, ce que Dieu a uni par le sacrement de son Incarnation, l'homme ne doit point le séparer.

 

AMEN

 

 

 
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