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DIEU IMPRÉVISIBLE

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (3 octobre 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Il faut bien le reconnaître, l'évangile d'aujourd'hui "fait fort", comme on dit. Les deux paroles de Jésus que nous venons d'entendre sont là comme pour torpiller la religion et l'existence chrétienne. Si l'on voulait ridiculiser la religion et le christianisme, on ne ferait pas mieux. Pensez un peu, les disciples ont la foi et ils en demandent encore plus. Mais la foi, voyons, c'est la crédulité. Que reproche-t-on aux croyants ? C'est précisément de croire n'importe quoi, c'est d'admettre des choses simplement parce qu'on leur a dit, c'est ceux qui gobent tout, la foi, c'est la naïveté, la crédulité. Alors, ces pauvres apôtres, non seulement ils ont déjà dans le système, mais ils en redemandent. Cela fait vraiment peine.

Quand au deuxième chapitre, Jésus en rajoute encore une couche. Il dit, après avoir annoncé que la foi c'était d'obéir aveuglement, et en plus, et remarquez l'exemple qu'Il prend, c'est de planter des figuiers dans la mer. Effectivement, on a souvent daubé sur le supérieur du monastère qui disait aux jeunes moines de planter un manche à balai pour qu'il repousse un tilleur ou un frêne ! C'est un exemple du même ordre que Jésus propose. C'est la foi de l'absurde, et après cela, il continue : vous avez un serviteur, n'hésitez pas, tirez sur la ficelle jusqu'au bout. S'il rentre après une journée complète de travail de labourage, ce qui est quand même une tâche difficile à l'époque, ne lui dites pas : mets-toi à table, mais vous lui dites : je me mets à table et tu me sers et tu me fais encore la cuisine. Il y a des femmes au foyer qui connaissent ce genre de choses, c'est -à-dire le mari qui rentre, se met les pieds sous la table car il a l'impression que sa femme n'a rien fait, donc il faut qu'elle fasse encore la cuisine ! Et il faut en être content. C'est pire que le proverbe marseillais : le travail, ce n'est pas que cela fatigue, mais c'est le temps qu'on y perd. Le temps de travail n'est ni aménageable, ni aménagé, et les trente-cinq heures, on n'y pense même pas. Donc, quand vous avez travaillé toute la journée, réjouissez-vous, et dites à la fin : mais vraiment, je suis content que tu m'aies redemandé quelque chose en plus ! C'est pour cela d'ailleurs que les curés travaillent le dimanche, non seulement on travaille la semaine, mais en plus, le dimanche, c'est à cause de cela, et pour couronner le tout, on est des serviteurs inutiles (d'ailleurs on en a souvent le sentiment, mais c'est un autre problème).

Sur le plan de la foi et de l'action, on a vraiment l'impression que Jésus fonce dans le panneau en nous disant : qu'est-ce que c'est être mon disciple ? C'est avoir la foi, c'est-à-dire être bêta devant tout ce que je dis, et deuxièmement, tout ce que je vous demande, vous êtes obligés de le faire sans calculer et sans rien dire. Évidemment, si on calcule avec notre mentalité moderne, cela ne marche plus du tout, parce que pour nous, modernes, nous ne sommes plus des croyants dans notre vie courante. Toute chose qui ne peut se démontrer, qui n'emporte pas l'adhésion par un minimum de preuves ou de constatations, cela ne marche pas. Nous dire qu'il faut augmenter la foi, c'est bien la seule chose dont on ne demande pas l'augmentation ! Et la deuxième chose, l'action, c'est quelque chose qui se mesure, c'est l'action du travail, c'est l'action économique : quand j'ai réalisé quelque chose, tout travail mérite salaire. L'action s'inscrit dans un certain nombre de limites dans ce qu'on appelle un contrat et normalement, quand on a dépassé le contrat, ce sont des heures supplémentaires. C'est clair. Nous-mêmes, nous sommes à l'opposé de cela, tant sur le problème de la connaissance, où nous ne voulons plus croire, mais nous disons comme saint Thomas : nous voulons voir, que sur le plan de l'action, où nous ne voulons plus agir sans mesure, sans but, mais au contraire, nous voulons une action limitée, mesurée, calculée, arithmétisée. C'est ce qu'on appelle la science de l'économie, c'est de mesurer le coût du travail, des ressources et de la mise en service des biens.

Alors, évangile et monde moderne inconciliables ? On n'en sortira pas de cette opposition radicale entre le croyant qui est la figure du ravi de la crèche, de l'homme naïf, et de l'homme moderne, le self made-man, qui est en parfaite possession de ses moyens, qui calcule tout, qui sait tout, qui mesure tout et qui poursuit ses buts et arrive à ses fins ? Il faut peut-être lire le texte de plus près. Et je vous propose rapidement deux pistes de réflexion.

La première, c'est la foi. On dira ce qu'on voudra, même au plan humain (je ne parle pas de religion), si l'homme n'était pas capable de foi, nous ne serions capables de rien. On va baptiser tout à l'heure Lucas et Clément. Est-ce qu'il ne faut pas de la part des parents une sorte d'acte de foi pour vouloir donner la vie et engager la vie d'enfants dans son propre foyer ? Est-ce que c'est simplement le rapport qualité-prix qui détermine le fait de donner la vie à des enfants ? Il y a à la base de ces décisions-là, et vous pouvez élargir sur toutes les grandes décisions humaines, le jour où l'on dit à quelqu'un : "je t'aime", je vous mets au défi d'arriver à démontrer cela par des démonstrations biologiques, physiologiques, statistiques, sociologiques. Il y a une part de foi, de confiance, qu'on ne méprise absolument pas. C'est une caricature dans notre monde actuel que de vouloir penser que nous n'avons pas besoin de croire. La foi et au tournant de tous les actes et de tous les engagements que nous posons. Qu'est-ce qui fait que nous croyons à certaines valeurs ? C'est précisément qu'on y croit. Qu'est-ce qui fait qu'on aime la vie ? C'est parce qu'on a cette confiance dans la vie. C'est déjà quelque chose d'extraordinaire au plan humain. Il y a quelque chose de plus dans la foi chrétienne, et c'est ce que Jésus veut dire, quand les disciples disent : "augmente en nous la foi", c'est que les disciples savent bien que cette foi ne vient pas d'eux, qu'elle vient de Lui. Vous le remarquerez, cela aussi au plan humain, souvent la confiance est grande à la mesure ou celui ou celle en qui l'on fait confiance. Autrement dit, l'attitude de la confiance est tout, sauf cette espèce de manière de se prouve à soi-même qu'on a raison. La confiance, c'est le fait de pouvoir s'appuyer, de pouvoir dire à quelqu'un : tu es tel pour moi que ta présence et ton action, ton rayonnement sur moi me donnent confiance en toi. La confiance, contrairement à la foi ne s'invente pas, c'est suscité. En conséquence, Jésus dit : si vous aviez vraiment confiance, c'est ma propre puissance qui passerait en vous. C'est pour cela qu'Il prend cet exemple absurde du figuier qui se déterre. Dans le monde de la Palestine, le figuier est l'arbre indéracinable par excellence (on traduit parfois "mûrier", mais c'est le figuier). Même l'arbre le plus enraciné cause de la confiance, parce que dans la confiance c'est la puissance même de ma présence qui agit.

Voilà pour la foi. Vous voyez que cela change assez considérablement la perspective. Cela suppose de notre part une seule chose, c'est que nous puissions accepter que ce qu'on pense, ce qu'on dit, et ce à quoi l'on adhère, n'est pas uniquement conditionné par la décision personnelle que l'on prend. Il faut une décision personnelle, mais la plupart du temps, reconnaissez-le, les décisions ou les engagements que l'on prend, ils sont comme mystérieusement portés par la personne vis-à-vis de laquelle on la prend. Avant de faire confiance, on a confiance, c'est-à-dire que quelqu'un inspire la confiance. C'est cela le problème de la foi. Le modèle est déjà retourné.

La deuxième chose concerne l'action. Naturellement dans notre monde actuel, nous concevons l'action sur le mode de l'efficacité et de la productivité. C'est le même réflexe au fond qui veut que quand on agit, on veut savoir exactement où l'on va. Or, je reprends l'exemple du fait de donner la vie à un enfant : est-ce que l'on sait où cela va nous mener ? On n'en sait rien ! On ne sait pas ce que deviendront Clément et Lucas. On sait qu'on a posé un acte, que l'engagement que l'on prend vis-à-vis d'eux, dans tous les actes de l'éducation, du jour le jour, du quotidien, peuvent déployer dans ces enfants des choses qui sont au-delà même de nos possibilités ou de notre contrôle. C'est le grand problème de l'éducation si vous y réfléchissez. Combien de parents croient que l'éducation c'est de faire passer l'enfant dans le moule de leurs projets sur lui ? C'est catastrophique. Tu seras polytechnicien ou rien ! Il est foutu le gamin ! En fait, tu seras ce que ton histoire créera en toi, et nous ne sommes que les serviteurs inutiles de ton destin et de ton histoire. Car nous apporterons le maximum, mais ce que tu deviendras, le bonheur de vivre, le bonheur d'être que tu goûteras, on t'en aura donné l'apéritif et les amuse-gueule, mais il faudra que tu passes au plat de résistance toi-même.

Donc vous voyez, c'est là encore que notre manière d'estimer l'action doit se penser autrement. Nous ratatinons les dimensions de notre action quand nous la limitons à la productivité, nous la mettons dans le formol, nous faisons le strict minimum. En réalité, tout acte, toute action humaine s'ouvre sur de l'imprévu, sur du nouveau.

Quand c'est Dieu qui vient dans la vie de quelqu'un, c'est exactement la même chose. Sa venue ouvre l'action, les gestes les plus simples et les plus humbles de cette vie, notre propre vie de croyants, à de l'imprévisible et de l'imprévu. A ce moment-là évidemment, on ne peut plus calculer en nombre d'heures et en rentabilité. La vie chrétienne, c'est comme le magasin de la samaritaine, il se passe toujours quelque chose. Il y a toujours de l'imprévisible de Dieu qui surgit dans la vie des hommes, de chacun d'entre nous et qui fait que tout d'un coup, notre action, les gestes les plus humbles, les plus simples, prennent une dimension que nous ne soupçonnions pas.

C'est pour cela que je trouve que c'est beau qu'aujourd'hui, en ce premier dimanche des familles, nous baptisions deux enfants. C'est-à-dire que nous les exposons à l'imprévisible de Dieu, comme chacun d'entre nous est exposé à l'imprévisible de Dieu. Vous me direz : avec le temps, on a pris toutes les garanties, on a tiré les rideaux, on a mis des protections, et de temps en temps on fait tout pour que notre vie soit "assurance tous risques". C'est vrai. Mais, même avec tout cela, il y a quand même toujours cette possibilité, et je crois que c'est cela qui fait la grandeur de la Parole de Jésus, c'est que Lui, Dieu, ne se résigne jamais. Si vous pouviez au moins retenir cela de cette parole de Jésus, je crois que votre vie serait radicalement changée. Ici, ce n'est plus l'esprit de peur, ce n'est plus l'esprit d'assurance et de garantie, comme on le fait la plupart du temps, c'est d'accepter qu'il y ait cette petite marge d'imprévisible qui fait que la vie humaine devient une vie divinement belle et heureuse. C'est ce qu'on souhaite aujourd'hui à Lucas et à Clément.

 

AMEN

 

 

 
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