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A QUOI BON !

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 octobre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Jésus menace et met en garde. Il nous a déjà mis en garde la semaine dernière avec la parabole du riche et de Lazare, Il nous a menacé. Il a dit : l'abîme qui existe dans l'au-delà, c'est vous-mêmes qui le construisez sur terre quand vous creusez un abîme entre vous et votre prochain. C'est vous-mêmes qui vous condamnez à travers votre indifférence.

Jésus continue à menacer au début du chapitre dix-septième, c'est ce fameux scandale : ne soyez pas cause de scandale auprès des plus petits, parce qu'il vaudrait mieux que cet homme se mette une meule autour du cou et qu'il aille se jeter dans la mer. Jésus menace encore l'instant d'après quand Il dit : ce qui est important dans la communauté, c'est la correction fraternelle, c'est le pardon réciproque. Pas étonnant qu'après ce genre de menaces, les apôtres zélés se tournent vers le Seigneur et lui disent : "Augmente notre foi". Est-ce que nous n'aurions pas fait comme eux ? Démunis face aux exigences du Christ, est-ce que nous ne tournons pas vers le Seigneur, en lui disant : ce que tu nous demandes est impossible, mais donne-nous la grâce pour y arriver.

Une fois encore, on a l'impression que Jésus semble répondre à côté de la question. Je reformule la réponse de Jésus : vous demandez que j'augmente votre foi. Pour quoi faire ? Cela ne sert à rien ! Il suffit d'avoir un tout petit peu de foi pour que le mûrier ou le sycomore aille de lui-même se précipiter dans la mer. Vous demandez toujours plus, mais pour quoi faire ? Est-ce que vous avez vraiment besoin de cette foi pour faire ce que je vous demande ? Il vous suffirait d'un tout petit peu, de rien du tout, du minimum de foi pour réussir à bouleverser les lois de la nature. Arrêtez de vous tourner vers moi et oeuvrez. Retroussez vos manches et ne me demandez plus de vous donner ce que vous avez déjà reçu, et bien plus que vous ne le croyez, et cela ne sert à rien que je vous en donne en supplément, cela ne changera rien. Arrêtez de me regarder, arrêtez de pleurnicher, arrêtez d'être face à face avec moi, et vous faites quelque chose de ce que je vous ai donné. Même avec le minimum, vous arriverez à réaliser des choses que vous n'aviez jamais imaginé auparavant.

Est-ce que ce n'est pas ce même cri poussé par Habacuq dans la première lecture ? C'est la fin, c'est l'occupation, Israël va disparaître, Jérusalem et le temple vont être détruit et Habacuq crie vers Dieu en disant : fais quelque chose. Est-ce que ce n'est pas le même contexte entre les apôtres qui demandent et Habacuq qui demande ? Le Christ insiste : arrêtez de vous tourner vers moi, et tournez-vous vers ma création, vers mon œuvre et mettez-vous au travail.

C'est carrément un dialogue de sourd. D'un côté l'homme dit à Dieu : je veux bien m'y mettre, mais donne-moi ce dont j'ai besoin pour y aller ? Et Dieu répond à l'homme : tu n'as pas besoin de recevoir, je t'ai déjà tout donné. Vas-y, n'aie pas peur, je t'accompagne. Et l'homme veut des assurances, dit à Dieu : je préfèrerais que tu fasses à ma place le premier pas. Et Dieu insiste : je ne peux pas faire le premier pas, c'est à toi de le faire. Je suis ton créateur, tu es libre, je t'ai créé à mon image, et si tu veux être à l'image de Dieu, c'est à toi de prendre en charge ta liberté, de faire ce premier pas, d'arrêter de te tourner toujours vers ma face comme le petit enfant qui attend tout de ses parents, et tourne-toi vers le monde que je t'ai offert à la création et va y œuvrer comme image de Dieu. L'homme répond : d'accord, on y va.

Continuons l'évangile. Travailler quand on voit les résultats, c'est bien, on est plutôt contents. On peut être le maître d'un projet, du début, du milieu et de la fin, et décide d'arrêter. Non ! Vous avez entendu cet évangile comme moi : le serviteur inutile, soyons clairs, ce n'est pas le serviteur qui ne sait pas porter du fruit. D'abord, il est serviteur, nous aimons beaucoup l'image du passage de la servitude à la filiation en tant que chrétien, à la liberté des enfants de Dieu, et ici, Jésus renvoie ses apôtres à une image très importante dans le judaïsme liée à la libération du peuple d'Israël lors du passage de la Mer Rouge, Israël quitte le service du pharaon pour un autre service, celui de Dieu. je vous prie de croire que le service pour Dieu est presque pire que le service de pharaon. Qu'est-ce que c'est que ce service ? On travaille aux champs, vous pensez avoir droit à rentrer chez vous tranquillement pour vous reposer, et là le patron téléphone pendant que vous regardez le match, et il vous dit : bien, tu as travaillé sur un premier dossier, mais cela ne suffit pas. Il y a autre chose à faire encore.

En écoutant cet évangile, je pensais à celui que nous avons entendu hier lors de la fête de saint Bruno le fondateur des chartreux : "Maître je veux te suivre". Et Jésus répond : "Les renards ont une tanière, les oiseaux ont des nids, le Fils de l'homme n'a pas de pierre où reposer sa tête". C'est la même chose. Pourquoi aurions-nous droit à des avantages nous qui sommes de simples serviteurs, par rapport au Fils de l'Homme qui est le Fils de Dieu.

En fait cet évangile nous pose un problème qu'on peut résumer à travers un mot que saint Paul utilise dans l'épître à Timothée : "Ce n'est pas l'Esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d'amour et de raison". Nous avons peur de commencer à travailler pour l'œuvre de Dieu parce que nous pensons que nous n'en sommes pas capables, que nous n'en avons pas les capacités, que nous ne savons pas faire. Nous pensons que nous avons besoin d'être précédés par Dieu, et que c'est lui qui doit commencer à élaguer, à dégager pour que nous puissions avancer. Nous écoutions hier soir aux Vigiles un texte de saint Macaire qui disait que l'âme est aussi perdue qu'un homme au milieu d'une forêt de ronces et qui doit avancer en mettant ses deux mains en avant de lui. Frères et sœurs, ce sont les mains de l'homme. Nous avons peur de commencer, mais nous avons peur de dire "oui" pour une œuvre dont ne maîtrisons rien, et comme on le dit, je donne ma main, mais bientôt tout mon bras va y passer et davantage encore ! Et nous ne le voulons pas. Nous aimerions que tout soit segmenté, précisé, et que si j'ai signé pour labourer le champ et m'occuper des brebis, je n'ai pas à rentrer pour encore ceindre le tablier, cuisiner l'agneau, me tenir debout derrière le maître pour le servir, moi qui ai les reins cassés, et faire la vaisselle et encore balayer.

Nous avons peur, nous sommes saisis par cette peur et c'est peut-être le pire dans la vie chrétienne. Nous pouvons faire beaucoup de péchés mais je crois qu'ils nous seront remis. Mais il y a quelque chose qui est terrible, c'est la paralysie qui fait que nous restons en deçà de l'œuvre de Dieu et par conséquent, nous refusons d'y travailler. Nous pensons que nous sommes capables de mesurer ce dont nous avons besoin pour avancer. En écoutant cette réponse de Jésus qui nous parle de la cette petite graine de moutarde, je pense à cette phrase de Paul qui dit : "Par trois fois, j'ai demandé au Seigneur de me délivrer de cette écharde dans ma chair, et Il m'a dit : ma grâce seule te suffit". Nous demandons encore plus, comme si nous avions besoin de plus de moyens pour commencer à nous mettre au travail.

Cette paralysie, je crois qu'elle est dangereuse, terrible. Je crois vraiment à la miséricorde de Dieu, je crois que Dieu peut nous pardonner des erreurs, des fautes, certains péchés que nous avons commis, et je sais que je le fais régulièrement avec des jeunes en confession, je leur rappelle que le péché ce n'est pas uniquement ce que j'ai fait de mal, c'est peut-être aussi ce que j'aurais dû faire et que je n'ai pas fait, par peur, par pusillanimité, parce que j'ai pensé que je n'étais pas capable, et que je n'ai pas fait confiance au pu de foi que j'avais, ou même au sentiment qui est de croire que je n'ai pas une once de foi, et pourtant le Seigneur nous dit : un grain de sénevé suffirait pour déraciner cet arbre.

Quand on commence, on pense qu'on va avoir la possibilité de s'arrêter, de se reposer. Et l'on découvre que ce n'est pas le cas, qu'il faut avancer, toujours avancer, que nous n'avons pas le droit de nous arrêter. Cela nous renvoie tout simplement à notre condition de chrétien, car le chrétien est configuré au Christ et si le Christ lui-même dit : Je suis le Fils de l'Homme et je n'ai pas une pierre où reposer ma tête, nous sommes condamnés à suivre ce maître qui est aussi notre serviteur, nous sommes condamnés à avancer car Dieu est celui qui ne se repose jamais.

Dieu est toujours à l'œuvre dans sa création et nous qui sommes configurés au Christ, nous avons aussi à œuvrer à chaque instant, quels que soient nos doutes, notre fatigue, nos refus, nous avons toujours à avancer, car la paralysie, le mot peut faire peur, et pourtant, je crois que c'est cela, c'est le diable. La paralysie c'est cette petite voix qui me dit : à quoi bon tout cela ? A quoi bon commencer à me mettre à l'œuvre puisque je n'en suis pas capable et que d'autres feront mieux que moi ? Et si l'on commence, la voix dit : à quoi bon continuer ? Il n'y a pas de sens dans ce que je fais, je n'arrive pas à comprendre le sens de cet évangile que j'annonce de manière si différente à des gens si différents, des parents qui viennent pour faire baptiser leur enfant, des jeunes qui viennent pour se marier, des enfants de sixième, des personnes qui ont perdu un être cher, est-ce que nous sommes capables de bien ranger les dossiers et d'en découvrir le sens ? Est-ce qu'on n'a pas le sentiment d'être comme un esclave qui passe d'un dossier à l'autre sans voir où il va ? Et pourtant, c'est là que nous sommes ces serviteurs inutiles et que nous laissons à travers la pauvre œuvre à laquelle nous participons, nous laissons percer l'œuvre de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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