Photos

PITIÉ POUR LES VIGNERONS HOMICIDES

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, autant vous l'avouer tout de suite, la page d'évangile que nous venons d'entendre est la plus terrible de tout le Nouveau Testament. C'est une histoire absolument dramatique, non seulement au niveau de la manière dont les choses sont racontées, mais dans les conséquences que cette page a provoqué. Quand à la suite de Jules Isaac on parle de l'attitude des Églises vis-à-vis des juifs comme l'enseignement du mépris, ici, on est bien au-delà du mépris. On est dans la lutte à mort dans laquelle les justifications sont éminemment théologiques. Dans cette parabole le premier, je ne dis pas antisémite, mais antijudaïque, et c'est le maître de la vigne qui fait périr les vignerons qui avaient le souci de la vigne auparavant. Même si le texte le plus terrible qu'on a cité sur l'antisémitisme chrétien qui est d'ailleurs plus un antijudaïsme qu'un antisémitisme mais ce n'est pas le sujet, on cite souvent le texte de Matthieu : "Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants" mais là ce sont les acteurs qui sont au pied de la croix qui le disent. C'est comme une sorte d'auto condamnation, ce n'est pas tout à fait sûr mais on l'a souvent compris de cette manière. Mais dans la parabole ? C'est sans bavure. C'est net et précis : Dieu extermine les premiers vignerons et passe la vigne à d'autres.

On est là devant Dieu comme modèle de persécuteur de son peuple. Si on prend le récit tel qu'il est construit il est, à la limite, inaudible. Même s'il n'y avait pas eu des chrétiens dans l'histoire postérieure pour faire de la surenchère par rapport au comportement de Dieu tel qu'il est décrit dans la parabole, la parabole resterait encore inacceptable. Qu'est-ce que cela veut dire un Dieu qui se met à persécuter les vignerons même si ces vignerons ne se sont pas gênés ? Le problème est posé. C'est un récit dans lequel la seule dynamique, c'est l'autodestruction. Les premiers vignerons tuent tous les envoyés et les messagers, et finalement, Dieu se venge en faisant de la surenchère par rapport à cette haine et c'est lui-même qui prend la tête de la répression.

Il n'y a pas une manière plus terrible, plus radicale d'envisager le rapport entre les juifs et les chrétiens. Si on lit cette parabole telle que hélas, on l'a lue au premier degré, la plupart du temps, c'est un véritable fiasco dans le dénouement. Car on n'a pas manqué dans l'histoire des sociétés chrétiennes de gens qui se faisaient un devoir d'éliminer les premiers vignerons.

Que faut-il faire de ce texte ? Il serait plus simple de l'oublier. A ce moment-là, on fait ami-ami, c'est gentil, on oublie et il n'y a plus de problèmes. Cela fait partie de l'atmosphère ambiante, c'est-à-dire, toutes les religions se valent, à chacun son Dieu, chacun imagine les choses comme il le veut et se construit sa religion. Si l'oubli de cette parabole était détourné à ce profit-là, je ne crois pas que cela vaudrait grand-chose de plus sinon le fait que nous continuerions à coexister entre religions et à essayer de faire que les rapports soient les plus amènes possible.

Mais il faut quand même essayer de comprendre ce texte, il n'y a pas d'autre solution. Il faut accepter que ce problème de la vigne, de l'identité des vignerons, du passage de la location de la vigne des anciens vignerons aux nouveaux vignerons est un véritable problème, et un problème, qui, je dois le dire, a été perçu par Jésus lui-même. Là aussi, il y a un certain nombre de spécialistes de l'Écriture qui ont essayé de tout faire pour nous dire que la parabole avait été reconstruite par la communauté païenne pour essayer de justifier le fait qu'ils étaient aussi bons chrétiens que ne l'avaient été les juifs (comme exercice de style, c'était un peu sportif), mais c'est vrai que lorsque Jésus a discuté avec les pharisiens et avec les autorités sadducéennes de Jérusalem, il leur a envoyé cette parabole à la figure. On peut mettre tout ce qu'on veut sous le genre parabolique, dire qu'il ne faut pas le lire au sens littéral, nous sommes bien d'accord, surtout aujourd'hui, mais il n'empêche que c'est une parole qui a été dite et recueillie par la communauté chrétienne.

Si cela a une telle autorité, on peut difficilement essayer de l'amoindrir ou d'en atténuer la gravité. Or, c'est le problème le plus grave de l'existence religieuse de l'humanité, même si on fait semblant de ne pas trop le voir. Je voudrais vous donner simplement une ou deux clés pour qu'on puisse approcher au moins l'énigme que pose cette parabole. Ce n'est pas simplement une histoire à lire au premier degré : auparavant, c'étaient les juifs qui étaient le peule élu, ensuite, c'est l'Église. Comme c'est l'Église qui a pris la place et qu'elle a pris la place parce qu'il y a eu entre les deux, le fameux déicide, à ce moment-là, vengeons l'honneur de Dieu et faisons que la vigne soit totalement la propriété du peuple nouveau et que le peuple élu en soit exclu. Vous le savez d'ailleurs, un pape comme Benoît XVI, qu'on ne peut pas soupçonner de gauchisme excessif, a toujours manifesté dans tous ses voyages, chaque fois qu'il le peut, une extrême attention vis-à-vis du peuple juif. Pour avoir un peu fréquenté son œuvre, je peux vous dire que ce n'est pas simplement par goût de la mode, mais c'est parce que en spécialiste averti du mystère de l'Église, il sait qu'il y a là un problème fondamental qui ne se résoudra pas uniquement par les livres de théologie, mais par le fait que l'Église et la synagogue rétablissent de véritables relations saines et vraies.

Comment peut-on aborder ce texte ? Pardonnez-moi, je vais commencer par une boutade, c'est le problème des histoires belges. C'est tout autre chose de raconter une histoire belge à Paris où cela fait rire tout le monde, et de raconter la même histoire belge à Bruxelles où cela peut faire beaucoup moins rire. Le contexte et le lieu dans lequel on raconte une histoire comique ou une parabole a une tout autre saveur et une tout autre appréciation selon que cette histoire est racontée dans un contexte ou dans un autre. Or ici, c'est bel et bien le problème de l'histoire belge car lorsque Jésus raconte sa parabole, c'est un juif qui parle aux juifs, c'est comme De Gaulle sur radio Londres. Lui-même est impliqué personnellement dans l'histoire et le destin de son peuple. Il ne parle pas aux autorités sadducéennes et au grand-prêtre de Jérusalem, comme quelqu'un d'extérieur au destin du peuple. Au contraire, c'est un débat intra-judéen, même intra-Jérusalem, c'est un débat à l'intérieur même du peuple. Quand on est en famille et qu'il y a des problèmes à régler, on peut tout mettre sur le tapis. Cette parabole, c'est exactement cela : Jésus, juif, descendant d'Abraham, héritier de David, dit à l'autorité saducéenne du temple de Jérusalem, aux savants et aux scribes de l'époque : qu'a-t-on fait des prophètes ? qu'a-t-on fait des messagers de Dieu ? qu'a-t-on fait de la Thora ? et que risquez-vous de faire actuellement ?

Dans ce contexte-là, le récit n'a aucune donnée anti judaïque, aucune donnée antisémite. C'est simplement un groupe conscient d'être la vigne de Dieu qui est confronté au fait de savoir comment y rester fidèle ou non. Le récit lui-même quand il est raconté à Bruxelles et non pas à Paris (si je poursuis mon image de l'histoire belge), a une tout autre portée, une tout autre signification. C'est un récit d'autocritique, pas au sens des autocritiques soviétiques devant les tribunaux pour avouer qu'on a commis tous les péchés du monde (c'est autre chose, c'est la langue de bois). Là, ce n'est pas la langue de bois mais la langue de la vérité. C'est Jésus qui amène son peuple à la conscience urgente de ce que signifie son identité, son devoir, son message, et sa réception de la mission qui lui a été confiée : garder la vigne de Dieu. Jésus, contrairement à ce que nous lisons spontanément (nous lisons le texte à Paris et franco-centriques comme nous sommes ce n'est pas étonnant), et en fait c'est bien là le problème. Nous le lisons comme une histoire "des autres", et les pointes anti-juives dans le Nouveau Testament sont toutes soumises à cette même loi. Ce sont des éléments qui sont des critiques réelles que Jésus lui-même comme juif, a adressées à son peuple. Mais ensuite les communautés, trois ou quatre générations plus tard les ont pratiquées, appliquées, interprétées comme si c'était "des autres" dont il était question. Le texte prend alors une tout autre signification. Dans le cas de Jésus il porte le poids et le destin de ces mauvais vignerons, et c'est la meilleure annonce de la Passion. Dans l'autre cas, quand c'est lu de Paris ou de l'étranger, dans les rassemblements de communautés chrétiennes plus tardives, ils ne le lisent plus comme étant solidaires des autres vignerons. Ils considèrent que la rupture est faite et qu'ils n'ont plus rien à voir avec ces gens-là. Et pire, il faut les éliminer !

Dans ce décrochage de la lecture du texte il y a quelque chose de dramatique. Ce n'est pas simplement un exercice d'interprétation, mais petit à petit on passe de la lecture du texte et du récit à la justification de la coupure. Là, on ne se situe plus au niveau du texte et de sa lecture, on est au niveau des relations entre le deux. Sans nous en rendre compte, lorsque nous nous mettons en-dehors du peuple qui est visé par la parole de Jésus, nous créons un abîme et un fossé entre les deux peuples et nous croyons le justifier par le fait que Dieu lui-même veut faire périr lui-même les misérables vignerons. Alors qu'en réalité le châtiment de Dieu à ce moment-là n'est pas du tout un châtiment de vengeance. Comment Dieu peut-il être antisémite ? Il y a des chrétiens qui ont donné une vision de leur Dieu comme d'un antisémite. Il ne s'agit plus simplement de la lecture ou de l'interprétation du récit, mais du fossé creusé entre les deux. On ne saura jamais et l'on ne justifiera jamais comment le fossé s'est creusé parce qu'il est certain qu'il y a eu des expulsions de chrétiens dans les synagogues et de même des expulsions de juifs dans les communautés chrétiennes. Mais il est certain, et le texte que nous lisons aujourd'hui en témoigne, quand saint Matthieu, vers les années soixante-dix, soixante-quinze raconte cette histoire, nous sommes vraisemblablement à Antioche dans une communauté où la rupture entre juifs et chrétiens est en train de se faire. Matthieu interprète son récit de telle sorte qu'il justifie et qu'il dise à son auditoire que même s'ils ne sont plus de la synagogue, ils ont quand même héritiers de quelque chose. La rupture ne se fait pas de gaîté de cœur, ce n'est pas : enfin on va pouvoir casser des ennemis. C'est le contraire. Dans la situation de rupture et de crise qui d'une certaine manière est inexplicable, car à Antioche, je pense que quatre-vingt pour cent de la communauté était juive et non pas païenne, et cela a duré encore assez longtemps. Nous avons des écrits de chrétiens à Rome qui sont extrêmement proches eux-mêmes du problème de la synagogue et pas du tout en situation nouvelle. Les choses ne se sont pas passées aussi simplement que ce que nous croyons. Ce n'est pas le lendemain de la résurrection que tout d'un coup on a dit que les juifs allaient être exclus du salut (d'ailleurs, on ne l'a jamais dit). C'est le fait qu'on s'est trouvé petit à petit devant une rupture de fait et qu'au fur et à mesure qua grandissait cette rupture, les autres sont devenus tellement les autres, qu'ils ne devaient plus exister. Le problème de réappropriation de l'héritage était tel que cette réappropriation devenait une exclusion presque à l'égal de ce que certaines communautés juives avaient pratiqué comme exclusion vis-à-vis des premiers chrétiens d'origine païenne.

Il faut alors lire le texte comme il doit être lu. Le problème n'est pas simplement que le peuple juif a été infidèle. Est-ce que l'Église a été si fidèle que cela lorsqu'elle n'a plus vu la tension qui l'unissait au peuple juif ? Est-ce que l'Église a véritablement médité sur ce que saint Paul dit au sujet du rapport entre les deux peuples Israël et l'Église et qui est la jalousie, c'est-à-dire le zèle de vouloir appartenir à la vigne ? Il est certain que même chez nos contemporains, on en est fort loin. Le problème n'est pas de savoir qui a tort, qui a raison, qui possède la vigne et qui ne la possède pas le problème c'est de savoir comment nous devons être les uns vis-à-vis des autres face à la promesse que Dieu a faite. Même si Dieu a dit que les vignerons qui l'ont condamné ne devaient plus avoir part à la vigne, je pense que c'est un grand progrès que d'avoir respectivement compris que cela ne visait pas la religion juive comme telle, mais un certain nombre de ses représentants dont on peut dire qu'ils ne brillaient pas spécialement ni par leur piété ni par leur jugement spirituel. C'est tout autre chose.

Autre chose est le fait qu'il y a eu un moment historique où la tension était telle entre les autorités religieuses et Jésus à l'intérieur même du contexte de Jérusalem, et autre chose est de généraliser tout cela au niveau de la promesse faite au peuple juif. C'est le moment où jamais de nous rappeler en lisant cette parabole que les promesses de Dieu sont sans repentance et que Dieu n'a jamais explicitement rejeté Israël. Il a rejeté des mauvais vignerons, c'est une chose, mais il n'a pas dit qu'Israël ne ferait plus jamais partie de la vigne.

Frères et sœurs, cela paraît tout simple, mais la manière même dont s'est produit cette espèce d'étrangeté mutuelle entre l'Église et Israël est sans doute le plus grand drame de l'histoire de l'Église. C'est incontestablement la plus grande difficulté. Qu'on se soit bataillé avec les protestants pour savoir si la Bible était seule source d'inspiration ou avec les orthodoxes pour savoir si le pape avait hégémonie spirituelle sur tout le peuple, ce sont des billevesées à côté du problème entre Israël et l'Église. Le problème est la relation entre l'Église et la synagogue. La vraie difficulté réside dans le fait que nous puissions avoir d'une part une sorte de correctif par rapport à la lecture de l'histoire du salut et d'autre part que de même que Jésus dans la parabole exerçait un regard critique par rapport à la tradition des juifs vis-à-vis de la vigne, de même nous aussi aujourd'hui, nous devons avoir un regard auto-critique vis-à-vis de notre propre manière de gérer la vigne. Que signifie gérer la vigne si c'est pour en exclure une partie du peuple à qui elle est promise ? Nous n'avons pas le droit de faire cela. Le problème de la relation entre Israël et l'Église issue du paganisme reste entier. Ce problème-là nous ne pouvons pas le résoudre à coup d'exclusions. C'est au contraire dans la mesure où nous essayons de retrouver la vérité même de ce qui est la réalité d'Israël que nous retrouverons notre propre vérité. Si on posait la question aujourd'hui pour savoir qui a le plus le sens de l'élection, si c'est Israël ou les chrétiens, j'aime autant vous dire que le pourcentage serait assez consternant pour nous. Même si Israël (que ce soit bien compris, ce n'est pas l'état d'Israël, mais Israël au sens théologique du terme), peut avoir des faiblesses dans son interprétation théologique de l'histoire du salut, cela n'empêche qu'il y a une chose sur laquelle il n'a jamais bougé, c'est le sens de son élection. Or, où en sont les chrétiens eux-mêmes sur le sens de cette identité qu'ils ont reçu par élection de Dieu ?

Frères et sœurs, qu'en relisant cette parabole nous essayions au moins de démonter les vieux schémas qui à certains moments ont eu prise involontairement, par habitude, sur notre esprit. Que nous essayions de découvrir qu'en réalité cette parabole n'est pas un récit qui ouvre une séparation et une exclusion, mais c'est un récit qui met à vif la plaie et le malheur qui règne sur le plan même de Dieu, la séparation de fait des juifs et de l'Église, mais que nous le lisions avec l'espérance que si le maître de la vigne est le véritable maître, il saura à travers nous et aussi à travers le peuple juif arriver comme le promet l'épître aux Éphésiens de deux, ne faire qu'un seul peuple, car c'est cela le plan de Dieu, il n 'y en a pas d'autre.

 

AMEN

 

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public