Imprimer

CE MONDE INVISIBLE QUI NOUS HABITE

Ex 23, 20-23

(6 octobre 2002???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Présence invisible 

F

rères et sœurs, à plusieurs reprises, l'Écriture nous parle des anges qui nous accompagnent sur notre route. Vous avez entendu tout à l'heure ce passage du livre de l'Exode, où il nous est dit : "Je vais envoyer mon ange devant toi pour qu'il veille sur toi, sur ton chemin, et te mène au lieu que je t'ai fixé. Mon ange ira devant toi et il te mènera où je l'ai décidé". Ce n'est pas seulement dans le livre de l'Exode, à travers le désert qu'il est promis ainsi au peuple d'Israël que l'ange de Dieu marche à ses devants, mais nous venons de l'entendre, Jésus lui-même reprend cet enseignement à propos des petits enfants qu'il ne faut en aucune manière scandaliser, car il vaudrait mieux mourir. Pourquoi ? "Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car je vous le dis, leurs anges dans les cieux voient constamment la face de mon Père qui est aux cieux"

       Sous le nom d'anges gardien, c'est donc cette familiarité des anges avec le peuple chrétien, le peuple de l'Israël nouveau, mais aussi avec chacun d'entre  nous, y compris les plus petits d'entre nous, c'est cette familiarité des anges qui nous est ainsi annoncée par l'Écriture.  Cela signifie que nous ne sommes pas seuls, non seulement nous sommes entourés de frères, non seulement, nous faisons partie d'une communauté qui nous porte et nous soutient, non seulement, nous avons aussi auprès de nous les saints qui nous précèdent dans le royaume de Dieu, mais encore, tout ce monde inconnu, insaisissable, invisible, nous entoure de toutes parts, et nous entoure non pas simplement de mystère mais de tendresse. Il y a dans toute la création, des liens d'amour qui se tissent entre chacun de nous, et un nombre immense d'autres créatures, non seulement humaines, non seulement terrestres, mais aussi de créatures invisibles et célestes que nous appelons les anges qui sont à nos côtés. 

       Ceci implique quelque chose d'extrêmement important, c'est que nous ayons le sens de l'invisible, de l'intériorité. Beaucoup d'hommes aujourd'hui sont tellement absorbés par les tâches matérielles, professionnelles, par les tâches des innombrables activités qu'ils ont à accomplir, qu'ils n'ont même plus le temps de regarder dans leur cœur, de regarder à l'intérieur d'eux-mêmes, ils sont littéralement happés par ce qui les entoure et par les activités de la vie humaine. Beaucoup d'hommes et de femmes quand ils rentrent du travail sont exténués le soir et ils n'ont pas la force de se retourner vers le meilleur d'eux-mêmes, ils éprouvent le besoin d'allumer la télévision pour continuer à être entourés de bruit et d'activités diverses qui les détournent de leur cœur. Je ne sais pas si vous avez comme moi été surpris et peinés, quand vous pouvez aller sur une plage, que vous vous trouvez en face de la mer, du bruit des vagues et autour de vous, beaucoup de personnes qui sont venues comme vous sur la plage ont apporté leur transistor pour être sûrs de ne pas entendre le bruit de la mer, pour être sûrs de ne pas être appelés à rentrer en eux-mêmes. C'est une maladie qui se retrouve probablement à toutes les époques de l'histoire humaine mais qui est très particulière à nos temps modernes, c'est ce bruit, cette agitation, cette multiplication des renseignements, des nouvelles qui sans cesse, nous tirent de-ci, de là, et nous détournent peut-être de l'essentiel, parce que l'essentiel est à l'intérieur. 

       Ce matin je préparais le baptême d'un enfant avec ses parents, et pour leur expliquer à quel point ils peuvent apporter à cet enfant, et ceci dès sa naissance, dès son âge le plus tendre, un cadeau spirituel, que seuls ils peuvent lui donner, je leur disais que s'ils tiennent leur enfant dans leurs bras et qu'à ce moment-là, les traversent une pensée de Dieu, ce que j'appelle une prière, ce n'est donc pas la nécessité d'entrer dans une église, de se mettre à genoux, ou de prendre un chapelet ou de dire des formules, mais une sorte de flash pendant lequel tout à coup, ne serait-ce que pendant un bref instant, la présence de Dieu s'impose à nous. Je leur disais que si cela se produit, cette incursion de Dieu dans leur cœur, touche aussi l'enfant qu'ils portent dans leurs bras et lui communique de façon inanalysable mais tout à fait réelle, cette présence de l'invisible, de cette présence de Dieu. Souvent cet enfant commencera par avoir une réaction en constatant que tout à coup sa maman pense à autre chose, est absente, il lui tirera les cheveux, pour la ramener au réel, c'est-à-dire à lui-même, à sa présence, mais chemin faisant, il aura découvert qu'il existe des choses invisibles, des dimensions qui ne se manifestent pas extérieurement, et qui sont importantes pour capter tout à coup toute l'attention de cette maman qui d'habitude lui est entièrement dévouée. Ce n'est pas parce que le téléphone sonne, ce n'est pas parce que le lait déborde, parce qu'une mouche vole qu'on est distrait, ce n'est pour rien de visible. Et ainsi, ces parents, sans même peut-être s'en rendre compte, dans cette petite expérience que je décrivais, vont faire cadeau à cet enfant de quelque chose d'inestimable, c'est la découverte de l'intériorité, la découverte d'une présence dense, réelle et cependant invisible extérieurement. Et si cette expérience se répète plusieurs fois, cet enfant sans doute acquerra le sens du mystère, le sens de l'invisible. Plus tard, dans sa vie, je pense qu'il n'aura pas besoin de transistor ni de télévision pour meubler son temps parce qu'il aura pris l'habitude de découvrir ce qui se passe à l'intérieur. 

       C'est là que se trouvent les anges, c'est là qu'ils nous invitent à marcher dans cet univers extraordinaire de l'intériorité du cœur où précisément les cœurs communiquent les uns avec les autres, où Dieu nous parle, où les anges nous guident, où la tendresse des créatures et de l'univers nous entourent. 

       Frères et sœurs, qu'en cette fête des saints anges, nous sachions découvrir, ou redécouvrir, nous convertir à cette dimension intérieure de notre vie qui  est sans doute la plus importante. 

 

       AMEN