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PROPRIÉTAIRES OU INTENDANTS ?

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (2 octobre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

La vigne abandonnée …
"Ces misérables, il les fera périr misérablement, le maître de la vigne donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons qui lui en remettront le produit en temps voulu". Et la finale : "Le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un autre peuple qui lui fera produire son fruit".

Frères et sœurs, aujourd'hui, nous sommes embarrassés par une parabole qui n'est absolument pas religieusement correcte, c'est cette fameuse parabole des vignerons homicides qui pose beaucoup de problèmes, puisque dans la mentalité actuelle, elle est généralement utilisée pour illustrer le problème du pourquoi l'élection que Dieu a accordée à Israël a été transférée aux nouveaux élus qui sont évidemment les chrétiens. Je vous avoue que ce texte m'a beaucoup intrigué depuis très longtemps, à tel point qu'en 2003, j'ai fait un travail là-dessus. Je ne vais pas vous résumer les 150 pages, mais je me suis demandé si cette lecture tellement naturelle qui nous vient à l'esprit, était la lecture des Pères de l'Église ? Je me suis penché pendant près de deux ans sur des auteurs qui vont des années 178 jusqu'en 398, c'est-à-dire, Irénée de Lyon, Origène qui a écrit un traité sur Matthieu en 246, mais aussi Hilaire de Poitiers, et Ambroise de Milan et Jérôme. Je pense que c'est quand même important de saisir l'occasion de la lecture de cette parabole pour mettre quelques éléments au point, avant de voir que d'une manière tout aussi intéressante, elle donne matière à réflexion pour les parents qui viennent présenter leurs enfants au baptême.

Pour des auteurs comme Irénée, il n'est pas question d'anti-judaïsme derrière cette parabole. Pour lui, c'est la preuve qu'il existe un Dieu unique qui est le maître de la vigne, et que le problème c'est que les hommes se trompent quand voyant venir régulièrement des prophètes ils prennent ces différents prophètes pour autant de Dieux. Le problème d'Irénée est de lutter contre les gens qui pensent qu'il existe un Dieu de l'Ancien Testament, et un Dieu du Nouveau Testament. Ambroise de Milan a une lecture politique qui va vous passionner parce que nous sommes en plein dedans juste avant les élections. Pour lui, le problème c'est que ces pauvres hommes qui sont tués par les vignerons, ce sont les prophètes et ces prophètes, ce sont en fait les évêques. Pourquoi sont-ils tués ? parce que les hommes politiques de l'époque d'Ambroise (nous sommes dans les années 373-389), sont des ariens, ils n'ont pas la foi juste, et en même temps, ils ne se préoccupent pas du peuple. Pour lui, que veut dire cette parabole ? Il pense que les dirigeants ne sont pas dignes de s'occuper de ce peuple que Dieu leur a confié. Je peux vous assurer qu'Ambroise est terrible et il a bien raison.

Je veux en venir à une lecture originale qui est celle d'Origène. Il y a un lien extrêmement fort entre la première lecture d'Isaïe et la parabole. Souvent, on fait une confusion entre les deux. Dans les paraboles, il faut savoir identifier qui est qui, qui est le père, qui est le fils, qui sont les serviteurs, qui est la vigne. Ce sont des clés de lecture très importantes à mettre en place, sous peine de gauchir l'interprétation du texte. Dans la lecture du prophète Isaïe, il est clair que la vigne est le peuple d'Israël. Le coupable, c'est Israël en tant que vigne parce qu'elle a été choisie par le Seigneur mais elle a refusé de porter des bons fruits pour faire du bon vin. Origène, très finement fait remarquer que dans la parabole de l'évangile, ce n'est pas du tout la même chose. Dans la parabole, contrairement au texte d'Isaïe, la vigne ce n'est pas le peuple, la vigne, c'est le Royaume de Dieu. Le coupable ce n'est pas le Royaume de Dieu ou la vigne du texte d'Isaïe, mais ce sont les vignerons qui ont reçu de la part de Dieu la mission de faire donner du fruit à la vigne et qui ont failli à leur mission.

Il y a un fossé énorme entre les deux interprétations, et je pense que très souvent les interprétations antisémites et antijuives liées à cette parabole viennent de là. On n'écoute même plus la parabole, on ne cherche plus ce qu'elle veut dire et l'on en conclut que la vigne c'est Israël, maintenant, nous on est les meilleurs parce qu'il y a des chrétiens partout dans le monde, et Dieu n'aime plus Israël, il a transféré son élection sur les chrétiens. Or, c'est archi faux ! ce n'est pas du tout ce que dit le texte. Si par ailleurs de nombreux Pères de l'Église étaient antijuifs (il ne faut pas le cacher), cette parabole ne servait pas avant tout à expliquer pourquoi les juifs étaient damnés et pourquoi nous, nous étions aimés par Dieu.

Origène, toujours lui, a une interprétation intéressante, c'est celle que je viens d'évoquer, il dit bien qu'on ne peut pas comparer les deux textes sur le même modèle et que le vrai problème réside dans les autorités. Je vous fais grâce de quelques interprétations liées à Hérode. Origène considère que le Royaume de Dieu ce sont les Écritures, c'est toute l'histoire entre Dieu et l'humanité : "Le problème c'est qu'il y a des hommes qui s'accaparent le sens des Écritures et qui disent : moi, j'ai compris et toi, tu n'as pas compris. Par conséquent, moi j'ai raison, et toit tu es voué à l'anathème". Je fais une incise rapide, le premier et le deuxième siècle, je peux vous assurer que ce soit du côté des chrétiens ou du côté des juifs, tout le monde se lance des anathèmes. Pour ceux qui sont férus de Talmud, dans la Mischna il y a un passage terrible où il est dit que celui qui ne croit pas à la résurrection n'aura pas part au monde à venir, il n'aura pas la vie éternelle, que celui qui est un épicurien, c'est-à-dire un philosophe, n'aura pas de part au monde à venir, que celui qui ne croit pas que l'Écriture est révélée, n'aura pas de part dans le monde à venir, et on peut continuer sur ce mode.

La différence entre le judaïsme et le christianisme, c'est qu'à un moment donné, le christianisme va avoir le bras séculier pour pouvoir frapper et convaincre de leur vérité, alors que pour les juifs, il faudra attendre deux mille ans pour qu'ils aient un État. Ce que je viens de dire nous oblige à réfléchir sur le problème du pouvoir. Ce texte ne porte pas du tout sur le transfert de l'élection, saint Paul le rappelle bien dans son épître aux Romains, c'est une affaire de savoir si nous sommes propriétaires ou intendants. C'est tout autre chose ! Est-ce que nous considérons que nous sommes propriétaires soit, de cette élection, soit de ces Écritures, soit de la Tradition ? Ou bien comprenons-nous que nous en sommes les intendants ? Ce n'est pas pour rien que le Christ très souvent dans les évangiles utilise une parabole dans laquelle il est question d'un propriétaire qui est Dieu, et des intendants qui sont les hommes.

C'est là que je reviens vers vous les familles qui présentez vos enfants au baptême parce que cette explication peut vous paraître assez lointaine, mais je ne le crois pas. Quand on donne vie à des enfants, ils viennent de votre propre chair et nous pourrions être tentés de dire que nous sommes comme propriétaires de ces enfants. D'un certain côté c'est vrai, ils sont à vous, ils ne sont pas aux autres. C'est tout le drame des enfants volés. Mais cependant, vous n'en êtes pas les propriétaires, vous en êtes les intendants et vos enfants sont comme cette vigne, comme ce Royaume de Dieu comme cette promesse qu'ils portent dans leur propre avenir d'accomplissement, dans cette espérance qu'ils portent à la fois pour vous, mais aussi pour la société et l'Église. Par conséquent, le rapport que vous avez institué avec eux n'est pas du tout un rapport du modèle d'un propriétaire, à l'image des vignerons qui prétendent que la vigne leur appartient, et donc, qu'ils peuvent en faire ce qu'ils veulent. Non, vous en êtes les intendants et la preuve la plus manifeste c'est qu'en venant présenter vos enfants à l'Église, très souvent les parents disent : je veux faire baptiser mon enfant parce que je veux qu'il rentre dans l'Église, je veux qu'il soit un enfant de Dieu. Par cette affirmation vous signifiez que vous vous mettez en position non pas d'un propriétaire mais d'un intendant, vous offrez en quelque sorte votre enfant à l'Église et à Dieu, vous reconnaissez que vous en êtes les coopérateurs et les co-géniteurs mais que vous n'êtes pas propriétaires de ces enfants. Il sont comme cette vigne libre qui appartient à Dieu parce que chacun d'entre nous nous n'appartenons qu'à un seul propriétaire et un seul maître qui est Dieu et qui ne sera jamais aucun homme, que ce soit un homme qui a le pouvoir.

C'est cela qui est en jeu dans cet évangile. Le chrétien, le croyant, celui qui appartient à une communauté, même si toute sa vie, il porte en lui le désir de saisir Dieu, c'est aussi une très belle interprétation d' Origène dans ce passage : les chefs de synagogue croient qu'ils réussissent à saisir et à s'accaparer Jésus parce qu'ils veulent le tuer. Vous l'avez entendu à la fin de l'évangile, les foules ont protégé Jésus parce qu'elles croient que Jésus est un prophète. Et Origène dit que les foules n'ont pas compris non plus la véritable identité de Jésus, elles ont cru que Jésus était un prophète mais il est plus qu'un prophète. Ce qui est en jeu dans cet évangile c'est l'affirmation que humblement, nous n'arriverons jamais à saisir Dieu dans cette vie. Mais en même temps, nous avons la possibilité à travers sa Parole, les sacrements et à travers cette expérience ecclésiale que nous vivons, un petit peu de la lumière de Dieu. Cette expérience qui est vécue avec Dieu est vécue un peu moindre avec un enfant. L'enfant, c'est un grand mystère, ce petit être qui vient de vous va beaucoup plus loin.

Frères et sœurs, que cet évangile que nous avons entendu soit vraiment l'occasion de remettre les pendules à l'heure d'abord par rapport au judaïsme, par rapport à Israël qui est toujours l'aimé de Dieu. Et en même temps, à travers cette parabole, que nous réfléchissions sur notre rapport avec Dieu : Dieu est-il notre petite chose, notre petite vigne qui nous appartient à qui l'on se permettrait de dire ce qu'il faut faire comme à un pantin ? Ou bien acceptons-nous humblement d'être des intendants, de regarder cette vie de Dieu grandir et s'épanouir dans le champ de la vigne de Dieu, le monde que sont nos familles et la vie paroissiale.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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