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L'AMOUR DES PREMIERS JOURS

Gn 2, 18-24 ; He 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 octobre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Sur la route du Royaume …
"Que lisez-vous dans la Loi de Moïse ? Au commencement Dieu créa l'homme et la femme, et l'homme quittera son père et sa mère pour s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront qu'une seule chair".
Frères et sœurs, il faut se dépêcher de lire ce texte dans les assemblées publiques avant que cela ne soit soupçonné de subversion, puisque nous discutons d'un texte qu'il n'est pas prévu d'intégrer dans le texte de loi de Madame Tobira. Evidemment, je ne me fais pas la part belle parce que vous connaissez la situation : aujourd'hui le problème du divorce est un des problèmes majeurs de nos sociétés.
Je voudrais quand même dès le départ, dire deux choses. La première, c'est que la situation n'était pas différente à l'époque de Jésus. Le philosophe Sénèque qui est d'une génération après Jésus disait à propos des femmes romaines que jusqu'ici on comptait les années par les consuls puisqu'ils exerçaient pendant une année, et désormais ces dames comptent leurs années par leurs maris ! Cela donne un aperçu de la situation. Dans le monde juif, il faut le dire, le divorce n'a jamais posé de problème. C'était une chose courante, dans le texte que nous venons de lire, Jésus ne cite pas le texte autorisant le divorce, il cite un texte donnant des modalités sur le divorce, un billet pour dire à la femme, tu es libre, tu n'es plus tenue par moi et par conséquent, tu peux aller chercher ailleurs. Le divorce était donc une pratique très courante, et même dans les mouvements les plus ascétiques, pour les Esséniens qui partaient au désert par exemple et qui étaient mariés, il n'y avait aucun problème sur la question du divorce.
La deuxième chose, c'est que Jésus n'a pas nécessairement parlé pour aujourd'hui, mais il a abordé le problème. Il y a aussi le côté extrêmement tranchant de ce texte. Ici, nous ne pouvons pas exactement l'imaginer, mais quand Jésus énonce sa réponse il dit que s'il y a rupture, divorce et que l'un des membres (il le met d'ailleurs dans la réciprocité de l'homme et de la femme), que l'un des membres va voir ailleurs, à ce moment-là, il y a adultère. Par rapport à la Loi de Moïse qui n'envisageait pas ce cas-là, il dit que la Loi de Moïse autorise l'adultère. La réaction de Jésus est extrêmement forte et on en parle à plusieurs reprises dans les évangiles, parce que cela a été un cheval de bataille, mais Jésus a défendu la partie assez sèchement et durement. Cela veut dire que la prise de position de Jésus est très forte, elle est d'un radicalisme qui devrait nous surprendre, même si à deux mille ans de distance les contours paraissent plus flous. Je ne veux pas vous tromper sur la marchandise, la position de Jésus est radicale et claire, il dit : s'il y a divorce et remariage, cela ne va plus du tout !
Je ne prétends pas résoudre le problème aujourd'hui et je pense que l'Église en suivant tout le fil de son histoire, a été très gênée par ce problème. Je vous raconte une anecdote : un savant très grand spécialiste du Nouveau Testament raconte qu'un jour étant avec des amis et discutant de ce texte aux États-Unis, une dame a fait cette réflexion : la meilleure preuve que Jésus était célibataire, c'est qu'il a interdit le divorce, parce que s'il avait été marié, il ne l'aurait pas fait ! Et il ajoute : il y a sans doute beaucoup de papes qui auraient été beaucoup plus reconnaissants à Jésus-Christ d'être impitoyable sur l'assistance à la messe du dimanche, plutôt sur le divorce. Ceci pour vous laisser entendre qu'il n'y a pas de négociation possible. Mais pourquoi Jésus a-t-il dit cela ? Si l'on ne remet pas vraiment cette affirmation de Jésus dans son contexte, on ne peut pas la comprendre. Je crains qu'à certains moments, nous ayons eu des duretés inutiles, parce que purement moralisantes, en réalité, à la racine de cette affaire, il s'agit de tout autre chose. Et j'aimerais approfondir cette question que vous soyez mariés, tranquilles, sans soucis, ou que vous soyez divorcés remariés, de toute façon, cela vaut la peine d'y réfléchir.
De quoi s'agit-il ? Quand les pharisiens viennent voir Jésus, c'est clair, c'est pour le piéger parce que cette question du divorce, même si elle est admise, est quand même comme aujourd'hui, l'occasion de graves débats, peut-être au niveau des enfants, bien que dans les textes anciens, on ne souciait pas tellement de l'avenir des enfants dans le cas du divorce. C'est assez extraordinaire que dans tous les textes juifs il n'y aucun considérant sur le statut des enfants après un divorce, et chez les romains, n'en parlons pas. Donc, on pose la question à Jésus sans doute parce que l'on sent qu'il peut avoir des positions assez radicales et assez extrêmes et que par là, on peut le piéger. Mais pourquoi le piéger justement sur cette question précise ? Jésus accepte la question et il va aller jusqu'au bout du raisonnement et de ce qu'il veut leur dire. Lorsque Jésus pose la question, il y a d'abord l'affirmation sur le texte de la Genèse : "Dieu les créa homme et femme". Effectivement, les pharisiens face à la Genèse disent qu'il est permis de faire un billet de divorce, il suffit de régulariser la situation, il n'y a pas besoin d'un notaire, de procès, et les avocats ne gagnaient pas leur pain avec les procédures de divorces, à l'époque, ce n'était pas du tout le cas.
Il y a deux visions, et c'est cela que Jésus veut éclairer. Il y a la vision légale: les pharisiens disent que le divorce est permis et leur question c'est de déterminer pour n'importe quel motif ! c'est-à-dire : jusqu'où peut-on aller dans les motifs de répudiation ? Ce qu'ils demandent c'est une réponse par degrés, une sorte de jurisprudence. A réponse de Jésus est très nette : cela ne tient plus, et c'est une réponse très dangereuse de sa part, parce que c'est dans le Deutéronome. Lui, les ramène au texte de la Genèse : que lisez-vous au début ? Vous lisez : "Au commencement, Dieu les fit homme et femme". Que veut-il dire par là ? A partir du moment où je suis là au milieu de vous, j'inaugure le Royaume de Dieu, j'inaugure un mode nouveau de vivre. Et ce mode quel est-il ? C'est le mode de vivre tel que je vais le rétablir par le don de ma vie sur la croix, et par ma résurrection. Je vais changer le régime de vie du monde. C'est un peu prétentieux de sa part, mais c'est ce qu'il veut dire. Pourquoi Jésus cite-t-il "le commencement" de préférence aux circonstances de la Loi de Moïse ? Parce que la dureté de cœur, c'était pour vous arranger la situation que vous avez instauré le divorce. Le début de la création, c'est "Dieu les fit homme et femme et ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". Par conséquent, il y a un vrai régime total, plénier, d'existence de l'homme tel que l'homme et la femme sont unis, créés tels quels par Dieu pour qu'ils vivent ensemble leur amour. C'est parce que cela ne marche pas qu'il a fallu trouver des accommodements. C'est cela le billet de divorce qu'a permis Moïse. Jésus dit : maintenant, je viens pour que vous reviviez selon le premier système. A travers cette affirmation sur le divorce qu'il annonce avec beaucoup de vigueur, il dit et c'est énorme : désormais le monde, la société, la vie des hommes et des femmes peut retrouver un mode de plénitude, de vérité et de profondeur tel qu'il était au commencement.
Pour Jésus cette affirmation sur le divorce c'est comme s'il disait : jusqu'ici on a essayé de s'arranger comme on pouvait, mais désormais, si l'on veut vivre selon le nouveau mode que je vous propose, il faut retrouver ensemble hommes et femmes, le projet primitif de Dieu qu'il a donné au premier jour de la création. "Homme et femme il les créa", c'est le lien conjugal d'amour entre l'homme et la femme qui est la manifestation du projet radical, premier de Dieu pour l'humanité.
Il ne faut pas se tromper de boîte aux lettres. Bien sûr, il y a des conséquences morales, éthiques et l'Église a essayé le plus possible de mettre en place ces conséquences. Elle a très partiellement réussi, elle a réussi à mettre dans la tête de beaucoup de gens que normalement, le mariage, c'est pour toujours. Jésus a vraiment voulu dire que désormais il y avait une possibilité de partager la réalité de l'amour humain comme un projet de Dieu qui unit un homme et une femme pour que dans leur vie conjugale, ils découvrent, ils avancent vers le Royaume de Dieu et qu'ils en vivent. Pour Jésus le fait de vivre la grâce du mariage, ne nous leurrons pas là-dessus, c'est le fait d'anticiper la joie du Royaume. Je crois qu'il y a un certain nombre de couples qui ne pensent pas tout à fait cela tous les jours. Jésus inaugure le Royaume de Dieu, c'est un mode de vie nouveau, et un des signes de ce mode de vie nouveau, ce sera qu'un homme et une femme vivent dans cette entente, dans cette promesse qu'ils se sont faite parce que en même temps qu'ils se sont promis l'un à l'autre, ils se sont promis d'avancer ensemble vers le Royaume. Je ne sais pas si vous aviez exactement conscience de cela le jour où vous vous êtes mariés ? Mais c'est cela que le Christ et l'Église vont ont proposé. Il n'y a aucun doute là-dessus. C'est une affirmation sur la nouveauté de la vie chrétienne, c'est cela l'indissolubilité du mariage : la manifestation radicale de la nouveauté de la vie chrétienne. On peut dire que c'est magnifique et il n'y a aucune raison de remettre en cause ce que Jésus a dit là : c'est vrai ce que Dieu a uni, l'homme ne peut pas le séparer, pourquoi? Parce que Dieu l'a uni pour que l'homme et la femme ensemble, l'un avec l'autre et avec leurs enfants qu'ils ouvrent ainsi à la présence du salut et avancent vers ce Royaume. Il n'y a rien de plus beau, c'est vrai.
Tout cela, c'est de la théorie, mais après ? C'est sans doute là qu'il y aurait des choses à revoir. Je ne veux pas vous tenir des propos laxistes, mais lorsqu'on se marie, a-t-on toujours cette intention, cette volonté de dire à son conjoint : nous nous marions pour être au service du Royaume de Dieu, pour partager toutes les richesses de la grâce du Christ, et pour construire ensemble dans notre cœur et dans le cœur de nos enfants, la plénitude du salut qu'il nous offre ? Là, on peut être un peu sceptique. Autre chose est la vérité indubitable, absolument sûre de ce que le Christ nous dit sur le problème du mariage comme plénitude de la venue du Royaume à l'intérieur d'un couple qui en est le témoin privilégié, comme le couple humain à l'origine était le témoin privilégié de la réussite de la création, c'est la même chose. Ici, le couple est le témoin privilégié de la résurrection et du Royaume nouveau. Autre chose après, c'est la manière de faire.
Personnellement, je crois que même saint Paul qui, pourtant, n'est pas un laxiste de premier ordre, a déjà trouvé certains accommodements pour sa communauté de Corinthe. Il dit que dans certains cas, quand on avait été marié entre deux païens et que l'un se convertit, si cela ne pouvait pas tenir, tant pis ! Il fait la part du feu, et on a justifié tout cela en disant que si l'autre empêchait la foi de vivre, la séparation pouvait se concevoir, mais à partir de ce moment-là déjà, saint Paul avait trouvé des exceptions. Cela ne veut pas dire que la réalité même de ce que Jésus a dit, que la réalité même du couple comme témoin et manifestation visible, sacramentelle du Royaume doit être contestée, au contraire, elle doit être affirmée et vécue plus que jamais surtout par ceux qui en ont la grâce, mais peut-être qu'à certains moments, il faudrait essayer de trouver des accommodements ou des concessions aussi honnêtes que possible. Jusqu'à maintenant, ce n'est pas trop le cas.
Il y a cependant une concession qui doit être faite de toute façon. Que ceux qui ont eu la grâce de la fidélité ne méprisent pas ceux qui n'ont pu être fidèles. Je pense que dans nos communautés et en nos sociétés, il peut y avoir là-dessus une dureté de cœur qui n'est pas admissible. Au fond, il est vrai que chacun d'entre nous reçoit la grâce du mariage religieux, nous le pensons par hypothèse, il reçoit la possibilité d'être vraiment fidèle à cette grâce que le couple a reçu, mais qui peut écrire l'histoire des gens ? Qui peut savoir pourquoi à un moment ou l'autre, cela ne va plus ? Qui peut savoir pourquoi à certains moments ce sont des échecs terribles et redoutables ? Là encore, il ne s'agit pas ni de culpabiliser le couple comme tel, ni de culpabiliser l'un ou l'autre du couple. Mais il est important de savoir que même si on ne peut plus par la force des choses être les témoins de cette plénitude du Royaume qu'on attendait et qu'on a essayé de construire dans un couple, pour autant, cela ne permet pas de désespérer ceux qui sont dans cette situation.
C'est quelque chose qui petit à petit risque d'apparaître dans les générations qui viennent, parce que comme le constate cela devient de plus en plus difficile. Ce n'est sûrement pas en faisant des règles et en déterminant des principes, mais c'est peut-être d'abord par une conversion du cœur et un sens de la miséricorde que nous pourrons effectivement faire que là même où manifestement, sacramentellement il semble que la grâce du Royaume ne s'est pas réalisée, il se réalise cependant quelque chose de réel et de vrai dans les situations un peu inédites, nouvelles ou inattendues qui peuvent se produire dans le chemin de l'un ou l'autre couple.
 
AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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