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KAMIKAZES DE NOTRE PROPRE LIBERTE

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 octobre 2014)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Quel entêtement et quelle naïveté de la part de Dieu ! Le maître avait une vigne, à laquelle il avait apporté le plus grand soin. Dans  les pays méditerranéens surtout, on sait à quel point il faut du doigté et de l’expérience pour cultiver la vigne : c’est bien plus compliqué qu’un champ de betteraves. La première lecture tirée du livre d’Isaïe nous montre effectivement la sollicitude du propriétaire qui « a bâti une tour, installé un pressoir et construit une clôture pour la protéger de ceux qui viendraient la dévaster ». Malgré toutes ces précautions,  malgré l’infinie tendresse dont il l’entoure, au moment de la récolte, la vigne ne lui donne pas de beaux fruits mais un raisin dont il ne tirera que du verjus. D’où le jugement prononcé par le prophète : « Que vais-je faire de cette vigne ?, je vais la piétiner, je vais la laisser comme une proie à tous les animaux des champs ». Elle ne l’intéresse plus. Toute l’histoire de l’Ancien Testament est jalonnée par ces multiples tentatives dans lesquelles Dieu revient sans cesse, pour restaurer la vigne, rebâtir la tour et les murs.

Et tout cela pour aboutir en fin de compte à la parabole des vignerons homicides que nous venons d’entendre à l’instant : c’est le pire scénario que l’on puisse imaginer ! Dieu lui-même s’imagine qu’en envoyant celui qu’il a de plus cher, il devrait empêcher ce processus de corruption et de détérioration de la vigne. Car la vigne, vous le savez bien, c’est un peuple, c’est l’élection, et précisément parce qu’il s’agit d’élection, précisément parce qu’il y a derrière tout cela l’enjeu d’un choix et d’une prédilection. Dieu se trouve confronté à ce paradoxe : plus il l’aime, plus la vigne lui résiste. Après avoir envoyé les prophètes, ce qui déjà se passe fort mal : « ils battirent les uns, tuèrent les autres », arrive le moment où  il envoie son Fils, avec cette espèce d’obstination naïve du style : « ce n’est pas possible qu’ils se comportent vis-à-vis de lui de la même façon qu’avec les prophètes ». Or, le pire finit par arriver : le Fils chéri, le Fils unique est saisi par les vignerons, égorgé et son corps est jeté hors de la vigne, claire allusion à la mise au tombeau en dehors des murs de Jérusalem.

C’est une histoire terrible, mais je dirais qu’elle est encore plus terrible pour nous que pour les Juifs. Une certaine tradition théologique chrétienne que je ne partage pas, a affirmé que ce sont les Juifs qui sont seuls responsables de la mort de Jésus. En conséquence maintenant, nous aurions bénéficié de la pleine jouissance de la vigne, maintenant nous serions la vigne choisie, le nouveau peuple élu qui a détrôné l’ancien. Nous serions donc l’Église avec l’exclusivité de tous les privilèges, avec en prime l’assurance qui nous permet de dire : « Vu ce qu’ils ont fait eux – et cela devait arriver ! – ils n’ont que ce qu’ils méritent : une malédiction définitive et un châtiment divin auxquels ils n’échapperont plus jamais. Tandis que nous, nous serions impeccables (au vrai sens du mot), drapé dans notre privilège d’avoir été choisis à la place d’Israël : pas de souci, nous avons bénéficié du fait qu’ils n’auraient jamais dû s’approprier la vigne, alors qu’ils n’en étaient que les intendants ».

Il ne faut pas se leurrer avec une vision aussi simpliste et aussi narcissique ! D’une part, parce que Dieu, lorsqu’il promet quelque chose, il ne revient jamais sur ses promesses, comme le dit l’Apôtre Paul : « Les dons de Dieu sont sans repentance ». L’élection d’Israël demeure, quoi qu’il arrive, quoi que les théologiens chrétiens aient pu dire, quoi qu’il en ait été des comportements d’un certain nombre de chrétiens vis-à-vis des Juifs à travers l’histoire,  l’élection reste. Dieu s’obstine, c’est pourquoi l’élection dure à travers le temps. Et  même si nous avons raison de nous considérer maintenant nous aussi comme choisis par Dieu, nous ne sommes pas choisis contre ou à la place de, nous sommes choisis avec eux et par eux, en vertu du choix que Dieu avait fait de toute éternité de se lier à Israël. Dans sa promesse, Dieu n’a pas cédé d’un pouce. Que la relation de Dieu avec le peuple d’Israël paraisse aujourd’hui obscure et difficile à déchiffrer à nos yeux de païens, elle n’en reste pas moins une promesse intangible. L’élection est  irrévocable, la relation n’est pas toujours ce qu’elle devrait être (ni pour les juifs ni pour les chrétiens), mais cette relation demeure fondamentale contre vents et marées. Il n’y a pas de réprobation de la part de Dieu vis à vis d’Israël, il n’y a pas de refus ni de résiliation de contrat, et surtout, il n’y a pas de substitution, comme on l’a dit, hélas, trop souvent : nous ne sommes pas un peuple élu à la place de : Dieu n’a jamais divorcé d’avec Israël. Comme l’explique encore saint Paul, c’est parce que le peuple d’Israël « a fait un faux pas » (c’est le mot qu’il utilise) que nous avons miraculeusement bénéficié d’une extension de la promesse et de l’Alliance.

C’est exactement ce qu’il explique saint Paul, vingt cinq ans à peine après la mort de Jésus. Il dénonce un faux pas mais ce faux pas s’est révélé source de grâce pour nous, les païens. Autrement dit,  avant de faire de la théologie à coup de machette et de chercher à désigner les coupables de la mort de Dieu, avant de nous donner à nous, chrétiens des certificats d’innocence parce que nous sommes les bénéficiaires par grâce de la promesse faite par Dieu à Israël, reconnaissons d’abord le caractère paradoxal et presque provocant de la situation : nous avons bénéficié de l’héritage, non sur le mode d’une substitution, mais sur le mode d’une extension par grâce. Personne n’est lésé dans cette affaire et c’est bien malheureux qu’il ait fallu tant de temps pour s’en rendre compte !

En outre, Dieu ne fait qu’élargir le processus d’accomplissement de son dessein : « Israël n’a pas accepté ce que je lui proposais, mais je continue quand même ». L’obstination de Dieu dans cette affaire est beaucoup plus radicale qu’on ne pense. Dieu se dit non seulement qu’il a dû faire face à un échec patent, mais c’est à ses yeux une raison de continuer avec ceux-là même à qui il n’avait rien promis, ceux qui ne bénéficiaient pas d’une élection. Donc, la promesse est maintenue, par élargissement et non pas déviation. Voilà déjà un premier piège à déjouer dans la lecture de la parabole.

Mais  il y en a un second, bien pire : même si, à première lecture, la parabole s’adresse au peuple juif, la vigne, c’est non seulement le peuple, mais, depuis que Dieu s’adresse à tous, c’est le monde entier, c’est l’humanité tout entière qui sont devenus la vigne. C’est l’universalisation du salut à partir de l’élection d’Israël : or, que faisons nous depuis que nous sommes devenus la vigne ? Nous avons été avertis par le précédent d’Israël, mais notre propre situation n’est pas meilleure. Comment nous comportons-nous vis-à-vis de cette vigne que Dieu a créée en nous et qui est la présence de sa grâce et de son salut ? Nous ne la traitons pas beaucoup mieux que les Juifs n’ont traité les prophètes ! Nous aussi, nous gaspillons l’héritage et nous le traitons comme s’il était notre propriété et non pas celle de Dieu. Trop souvent nous nous acharnons à détruire cet héritage : il ne s’agit pas simplement de savoir qui est responsable et de désigner du doigt les coupables, en nous donnant des postures d’innocence. Il s’agit de reconnaître que dans cette parabole, nous aussi avons très largement notre place et que nous aussi, nous détruisons cet héritage.

Car finalement la pointe de la parabole, c’est bien celle-là. Qui est la vigne ? Chacun d’entre nous. Que faisons-nous de cette vigne ? nous sommes sans cesse tentés de dire : « il faut que je m’en empare pour que je mène ma vie à mon gré et selon mes caprices ». Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui dans l’humanité que nous sommes, qu’elle soit croyante ou non, sinon un processus permanent de récupération du don de Dieu qui nous a constitués partenaires de son alliance par la création et par le salut ? À qui n’est-il jamais venue cette attitude des serviteurs de la parabole : « Tuons l’héritier et nous aurons l’héritage ». Tout compte fait, ce n’est pas si rare, cela ne prend plus les formes spectaculaires de ce qui s’est passé dans le procès de Jésus, sa condamnation à mort et sa crucifixion mais c’est néanmoins ce qui se passe à l’intime de chacun d’entre nous. Que faisons-nous de la promesse de Dieu ? Que faisons-nous de cette élargissement de l’élection qui nous a été offerte par la mort et la résurrection du Christ ? Que faisons-nous de la vigne que Dieu nous a donné d’être à travers le salut, le baptême, et le pardon de nos péchés ? Comme vous le voyez, ce n’est pas si simple : même si dans les circonstances historiques, Jésus a voulu montrer la gravité de la situation dans laquelle il se trouvait au milieu de son peuple, il est évident que saint Mathieu en donne une lecture assez terrifiante : l’attitude de Jésus est comparable au paratonnerre qui attire la foudre, mais on ne peut se limiter à la seule lecture historique. Que cela se soit réalisé à travers la mort du Christ, c’est une chose, mais que le phénomène ou que le processus continue, c’en est une autre, et là bien souvent nous sommes complices.

C’est finalement assez simple : la vigne du Seigneur, c’est finalement sa création, c’est l’humanité tout entière. Quelle est l’occupation favorite de cette humanité, sinon de se récupérer elle-même, en se disant : « plus j’aurai d’autonomie, plus je m’épanouirai, plus je me sentirai propriétaire de la vigne, plus je vivrai à mon aise et plus je serai libre ». La question ultime c’est la compréhension que nous avons de  notre liberté : ou bien notre liberté est un héritage donné par Dieu et cet héritage est fait vivre dans l’Alliance ; ou bien nous détournons l’héritage de sons sens, pour le confisquer à notre propre profit ; dans ce cas, ne nous étonnons pas si nous sommes les victimes de notre propre liberté, car nous touchons ici à ce qui constitue le fond obscur du péché, le fait de tomber victime de sa propre liberté, le fait que notre liberté elle-même se plante le couteau dans le dos ! Il est toujours difficile de lire une parabole parce qu’elle se présente à nous comme  une énigme ; et parce que c’est une énigme, la manière dont nous la lisons révèle le fond de notre propre cœur : en lisant cette parabole des vignerons homicides, nous pensons spontanément qu’elle ne nous concerne pas. Comment en effet aurions nous pu maltraiter le Fils du maître de la vigne ? Et on se contente de montrer du doigt tel ou tel que l’on juge capable de l’avoir fait. Nous avons besoin de trouver un fautif :  « c’est de la faute aux juifs », « c’est de la faute de la société », « c’est de la faute du diable ou tout simplement du voisin », tellement nous sommes convaincus de notre innocence et croire que « tout ce qui se passe aujourd’hui, non seulement je n’y suis pour rien, mais je suis une victime  et donc, j’ai l’innocence pour moi ». Nous n’imaginons pas vraiment le risque que Dieu a pris, – c’est pour cela que je parlais de naïveté au début – nous n’imaginons pas le risque que Dieu a pris en nous créant libres : la liberté qu’il nous a donnée c’est vraiment une bombe à l’intérieur de notre propre cœur. Ne nous faisons pas d’illusions, d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous les kamikazes de notre propre liberté ...

 

 
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