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27ème DTO???
Marc 10, 2-16

Frères et sœurs, cet épisode de l’Évangile nous est bien connu, c’est celui qui engendre dans l’Église actuellement de graves débats. Je voudrais commencer par une histoire authentique – je vous le jure – qui s’est produite dans une paroisse voisine de celle dont je suis originaire. On est donc en Franche-Comté, un coin de France dont les habitants en général ne sont pas des sentimentaux. C’est le curé lui-même qui m’a raconté cette histoire. Un jour débarque au presby­tère un Monsieur, pas tout à fait la cinquantaine et veuf, puisqu’il venait de perdre son épouse. Il arrive avec ses parents pour préparer les obsèques. Le curé me raconte la scène en disant : « J’étais étonné car ils avaient l’air tristes mais pas vraiment effondrés. Elle avait à peine 40-45 ans ce qui est quand même jeune pour mourir ». Il essaie donc de les faire un peu parler et à un moment donné l’un des trois lui dit : « Que voulez-vous Monsieur le curé, elle avait beau ne pas faire partie de la famille, on s’y était quand même attaché » …

Cette anecdote explique en creux ce que Jésus a voulu dire. Et qui s’enracine dans une tradition très ancienne. La tradition biblique qui est, ne l’oublions pas, une société reposant sur la structure familiale, clanique et tribale, insiste sur le fait que l’homme a comme mission très importante sinon unique de trouver une femme dans une autre famille : on appelle cela l’exogamie. Ce qui aujourd’hui nous paraît normal, ce qui est entré dans les mœurs, à savoir que l’homme quitte son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, c’était vraiment un challenge qui n’allait pas de soi. On est si bien dans la famille, on se comprend, on se fait câliner par maman, papa est là aux petits soins. Pourquoi aller se compliquer la vie en cherchant ailleurs une épouse ? Et non seulement on était émerveillé de cela, mais on était émerveillé de ce qu’à partir du moment où l’homme avait trouvé celle qu’il aime, il se créait entre eux une profondeur de compréhension, d’attachement mutuel, de complicité et d’affection que l’homme n’avait jamais trouvées auparavant.

De ce point de vue là, on peut parler pour cette tradition d’un véritable miracle de l’amour : tout à coup, quelqu’un qui avait tout pour rester bien au chaud dans le “cocooning” de la tribu, curieusement, allait “voir ailleurs” et finissait par trouver quelqu’un avec qui fonder une nouvelle famille. Dans les grands récits de la tradition biblique, surtout lorsqu’on parle des patriarches, on attache une énorme importance à la manière dont chacun d’eux va trouver une épouse : Jacob et Rachel près d’un puits dans le désert, etc. Tous ces épisodes ont pour but de montrer le côté miraculeux de l’amour humain. L’amour humain par lui-même est un miracle : qu’un homme et une femme se rencontrent, se plaisent et puissent vivre une relation qui n’aura aucun équivalent nulle part ailleurs, constituait un sujet d’admiration sans égal.

C’est le fond du problème et vous aurez remarqué que cette rencontre est placée aussi dès l’origine : ce qui fonde et clôt le récit de toute la création, c’est le fait qu’Adam trouve en Ève une aide. IL s’agit de plus qu’une aide, le mot est trop faible, c’est un vis-à-vis : l’homme a trouvé son vis-à-vis dans la femme, dans Ève.

Alors quand on a cela présent à l’esprit, on comprend mieux la polémique avec les pharisiens. Les pharisiens posent un problème dont vous devinez évidemment qu’il était autant à la mode à l’époque qu’aujourd’hui. « Est-il possible de répudier sa femme ? » Et un autre Évangile ajoute : « pour n’importe quel motif » ... En fait il y avait deux écoles, deux traditions rabbiniques. D’un coté, l’école stricte et rigoriste, avec le rabbin Shamaï qui disait qu’il fallait vraiment des raisons extrêmement graves pour répudier sa femme. Il précisait qu’il fallait normalement l’adultère, ce qui est aussi un adoucissement car normalement l’adultère impliquait la lapidation. Vous voyez les petits arrangements : on essayait quand même de faire le moins de mal possible. L’autre école, avec le rabbin Hillel disait pratiquement : « oui, répudiation pour n’importe quel motif ! ». Si elle ne savait pas faire la crème anglaise ou si elle ne savait pas repasser correctement les plis de la toge, on pouvait s’en débarrasser parce qu’elle n’était pas à la hauteur.

Les pharisiens vont voir Jésus dans une intention assez maligne parce que lorsqu’ils vont lui poser cette question, ils savent bien que Jésus est au courant de tout ça : cette question des motifs du divorce à l’époque était monnaie courante. On le constate aussi bien dans le monde juif que dans le monde romain qui était nettement plus émancipé puisque, vous le savez, chez les Romains, les femmes elles mêmes avaient le droit de divorcer. Le philosophe Sénèque, le maître de Néron, se moque de cette coutume de divorcer pour un oui ou pour un non et dit : « Autrefois, nous nommions les années par le consulat, maintenant les femmes nomment les années par leurs maris ». On sait que le consulat durait un an ... Ça veut donc dire que le divorce était monnaie courante, d’autant plus que, comme en général le mariage était considéré comme un arrangement privé ou familial, il suf­fisait de s’entendre pour divorcer à l’amiable.

C’est ici que le récit devient particu­lièrement intéressant. Jésus leur dit : « Qu’a prescrit Moïse dans la Loi ? Que lisez-vous dans la Loi ? » Et ils répondent par une référence bien connue dans le livre du Deutéronome, dans lequel on dit qu’il faut donner un billet de divorce. Pourquoi donnaient-ils ce billet de divorce ? Ce n’était pas simplement une formule administrative, c’était pour dire que si Monsieur avait renvoyé Madame, il le signifiait pour qu’elle puisse éventuellement trouver un autre partenaire. Telle était la raison. Elle avait son billet, elle avait eu son passeport pour sortir du territoire familial du mari, elle pouvait donc trouver quelqu’un d’autre. C’est une mesure plutôt en faveur de la femme car sinon, si elle était partie d’elle-même sans rien demander à son mari et sans avoir son certificat de liberté d’aller et venir, on aurait pu la prendre pour une prostituée. C’est ça l’origine du fameux billet. On dit en hébreux : le billet de divorce.

Ils lui racontent donc ce que Moïse a prescrit. Ils disent donc que Moïse a permis le divorce mais quand Jésus demande ce que Moïse a écrit dans la Loi, lui, ne pense pas uniquement au passage du Deutéronome dont se réclament ses interlocuteurs. Et il leur répond par la même Loi de Moïse mais en se référant au récit de la Genèse qui fait partie de la Loi de Moïse. Autrement dit, il y a deux manières de lire Moïse : ou bien vous le lisez comme un document juridique et à ce moment-là, vous légiférez… ou bien : « N’avez-vous pas lu : à l’origine homme et femme il les créa ? » C’est même assez lourdement souligné puisque littéralement, il dit : « Mâle et femelle il les créa ».

Jésus veut donc dire ici : « Attention, il y a deux niveaux de lecture. Il y a le niveau de lecture dans lequel vous voulez me piéger, celui de la Loi ; mais il y a aussi le niveau auquel je veux me situer, celui du projet de Dieu. Autrement dit, il y a le niveau du permis, c’est le Deutéronome, et il y a le niveau, appelons ça du prescrit ou en tout cas du projet, c’est le récit de la Genèse avec la création : « Homme et femme il les créa, et c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme ». Jésus invite donc à une certaine rigueur, et de façon très subtile. Il présente deux regards sur le mariage, sur la constitution du couple : il y a le regard de la création, Dieu les fit homme et femme pour qu’ils s’attachent l’un à l’autre, pour que l’homme quitte son père et sa mère, c’est-à-dire qu’il crée cette relation absolument unique et extraordinaire qui va être leur amour ; mais il y a aussi la manière dont les Pharisiens regardent les choses, et Jésus précise, « à cause de votre dureté de cœur ».

Inutile de vous dire que nous ne sommes jamais sortis de cette problématique et que si les questions sont si difficiles aujourd’hui, ce n’est pas qu’elles le sont plus aujourd’hui qu’avant, contrairement à ce que l’on raconte. C’est toujours le même problème. Je dirais, au risque de provoquer un peu, l’amour tel que le conçoit Jésus est « hors-la-loi » : cela ne veut pas dire que c’est l’anarchie. Mais il est hors-la-loi, c’est-à-dire qu’il est dans une intuition que Dieu a eue pour l’homme et la femme et qui les met dans un rapport de relation tel que cette relation est unique. Et d’une certaine manière, c’est le bien, le don le plus précieux que Dieu fait à l’homme au moment de la création.

Mais après, ça ne fonctionne pas toujours, il faut gérer, et c’est là où on voit qu’il était possible déjà dans la compréhension des pharisiens de l’époque de gérer selon une législation. Dans un cas c’est l’amour conçu du point de vue de l’intimité qui jaillit directement du projet créateur de Dieu : un homme et une femme s’aiment et chacun trouve dans le cœur de l’autre comme le miroir de sa propre existence. Tel est le projet de Dieu. Mais il arrive parfois qu’à cause de multiples facteurs souvent liés à notre péché et à notre légèreté, on se dit s’il ne faut pas essayer de résoudre le problème de façon juridique parce que ça ne fonctionne pas. Donc voici la question : quel regard portons-nous sur la réalité du mystère de l’amour de l’homme et de la femme ?

Il est certain que, lorsque Jésus fait référence à la création – il est important de se demander pourquoi y fait-il référence – c’est parce qu’il vient sauver l’humanité. Et s’il veut sauver l’humanité, c’est pour restaurer le projet premier de Dieu sur l’humanité ; voilà pourquoi il répond aux pharisiens. Il dit : « Évidemment dans la manière dont vous avez petit à petit géré les choses, à cause de la dureté de cœur, vous avez bien été obligés de trouver des accommodements. Mais sur le fond, je viens vous redonner la possibilité de revivre l’amour d’un homme et d’une femme comme au commencement ».

Voilà pourquoi le sacrement du mariage n’est pas un détail ritualiste ou formaliste : ce n’est pas simplement le souci de régulariser une relation devant l’Église comme le croient encore tant de gens aujourd’hui, même les plus jeunes. En réalité, c’est une question de savoir si nous voulons vivre, toi et moi, la relation humaine de l’amour telle que Dieu l’a proposée au moment de la création d’Adam et Ève : « Je veux bien quitter tout ce qui jusqu’ici a constitué mon être dans son histoire pour toi et réciproquement, j’attends la même chose de toi pour moi ». C’est effectivement là que le projet de Dieu nous dépasse. Qui peut se vanter de vivre le projet de son amour conjugal à la hauteur de ce que Jésus dit quand il rappelle cette exigence de « l’origine » ? Quel couple peut dire que tous deux vivent dans la plénitude d’une relation parfaite et sans bavure ? Nous sommes tous pécheurs, nous sommes tous en deçà.

Après cet épisode de polémique, le récit nous présente Jésus donnant un enseignement en privé que l’on interprète ainsi : « À partir du moment où on n’est pas à la hauteur de l’amour réussi, on est immédiatement considéré comme coupable : celui qui répudie sa femme commet l’adultère ; et réciproquement pour la femme ». Vous remarquerez, Mesdames, que vous êtes servies vous aussi car Jésus précise la réciprocité, ce qui était plutôt révolutionnaire dans les catégories de pensée juive de l’époque. C’est la première fois que dans la tradition des textes juifs on prône la parité dans le cas du divorce.

C’est le fond de la question, à partir du moment où le projet ne fonctionne plus, Jésus dit : « Voilà, il y a un certain nombre de cas qui sont vouées à l’échec ». Toute l’histoire de la juridiction du mariage dans l’Église prend alors la grande importance que nous lui connaissons et qu’il faut peut-être réajuster aujourd’hui. Je ne suis pas Père synodal, mais on doit avoir très présent à l’esprit et voir très clairement dès le départ le fait que, si la question se pose, ce n’est pas comme on le dit dans certains journaux, ce n’est pas parce qu’aujour­d’hui s’est imposée la libération sexuelle (en réalité, c’est un phénomène mineur et il faut quand même comprendre que dans l’Antiquité on n’avait pas affaire à des enfants de chœur et même au Moyen-Âge, la plupart des romans d’amour courtois sont loin d’être des commentaires bisounours de Genèse 2). Nous sommes depuis toujours confrontés au fait que la réalité d’un amour a sa source en un Dieu qui donne à un homme et à une femme d’être dans son cœur le reflet de l’amour de l’autre et de renvoyer à Dieu lui-même par ce niveau si particulier, si intime, qui constitue l’essence de la vie privée. Qu’ensuite, on soit obligé de mettre des lois pour baliser, essayer de « contenir la fureur des flots », c’est un problème d’un autre ordre, ou plutôt un regard d’un autre ordre sur ce problème de l’intention créatrice de Dieu. Mais nous ne devons jamais perdre de vue ce qui constitue le cœur même du sacrement de mariage : le Christ veut rendre à l’humanité les possibilités de vivre cet amour comme il les a données à l’origine.

Frères et sœurs, ce n’est sans doute pas très facile à vivre. Vous êtes bien placés pour le savoir. C’est même extrêmement difficile et exigeant mais il s’agit du projet de Dieu. Ensuite, que l’Église puisse d’une certaine manière gérer avec une certaine approche juridique les situations complexes, ça doit être possible, ça fait partie des possibilités que Dieu a données à son Église. Mais ce qu’il faut, c’est ne jamais perdre de vue le point de départ qui est précisément rappelé et posé en référence par Jésus cette controverse avec les pharisiens.

 
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