Photos

J'ARRIVERAI LA-HAUT LES MAINS VIDES

Sg 7, 7-11 ; He 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire - (14 Octobre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Bon Maître, que dois-je faire pour obtenir en partage – ou en héritage – la vie éternelle ? »

Nous connaissons tous cette question et nous la portons tous dans notre cœur. D’une certaine manière, nous sommes toujours un peu restés du côté de cet homme riche. Le problème est de savoir pourquoi il est riche. Il doit sa richesse d’abord à sa mentalité de riche, ce qui est le pire. Lorsque l’on a des richesses, on n’y est généralement pas pour grand-chose ; on a peut-être travaillé plus intelligemment ou plus astucieusement que d’autres, mais ce n’est pas un péché d’avoir le sens des affaires ! Peut-être est-on riche parce que l’on a reçu un gros héritage de ses parents ou de l’oncle d’Amérique qui est mort. Mais là non plus, on ne peut pas dire qu’on y est pour grand-chose. Ce n’est pas tout à fait le problème.

Le vrai problème est dans la question que pose  cet homme : « Que dois-je faire pour obtenir en héritage – ou en partage – la vie éternelle ? » Cet homme envisage immédiatement la question posée à Jésus comme un contrat, une affaire. Il sait qu’il a toutes les facilités pour vivre, mais il n’est pas sûr de ce qui va arriver de l’autre côté. Par conséquent, pour des raisons sécuritaires, il va voir un rabbi renommé, de bon conseil, un bon avocat, qui va lui dire ce qu’il faut faire pour obtenir de l’autre côté la vie éternelle. C’est de là que part tout le dialogue avec Jésus.

En fait, le jeune homme est un monsieur parfait puisque lorsque Jésus lui donne la liste des commandements, il dit qu’il les observe tous depuis son plus jeune âge. Mais il a quand même une inquiétude au fond de lui-même et il s’interroge : ce contrat pourrait-il fonctionner ? Peut-il avoir la certitude absolue que lorsqu’il arrivera là-haut et qu’il discutera avec saint Pierre, celui-ci lèvera la barrière pour le laisser entrer ?

A ce propos, je voudrais vous raconter une histoire qui éclaire un peu ce récit. C’est un monsieur très bien, comme l’homme riche, qui arrive au paradis. Il demande à saint Pierre :

- Quel est mon dossier ?

- Votre dossier, ce n’est pas ce qui est important, répond évasivement saint Pierre.

- Mais alors, je peux vraiment entrer ?

- Oui, vous pouvez entrer comme vous voulez.

- Mais il y a quand même bien un Livre de Vie dans lequel sont inscrits les noms de ceux qui sont élus ?

- Oui, il y a un Livre de Vie mais il appelle à la Vie, ce n’est pas un livre d’exclusion, ni un registre administratif qui permettrait d’accorder ou non certains droits.

- Alors je peux vraiment entrer ?

- Mais oui, lui dit saint Pierre, vous pouvez entrer, mais je ne sais pas si ça vous plaira...

Je ne sais pas si ça vous plaira. C’est exactement le problème. Le jeune homme qui est tellement sérieux dans les affaires et la vie qu’il mène, n’imagine pas l’entrée dans le Royaume des Cieux autrement que comme une discussion, où il faudrait avoir suffisamment d’assurance, de bons points pour dire : « J’arrive là-haut, j’en ai le droit, j’obtiens la vie éternelle ».

À mon avis, cela explique pourquoi Jésus lui pose la question : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? » Jésus ne veut pas tomber dans le piège. Il lui dit : « Qu’est-ce pour toi que la bonté ? Est-ce de répondre exactement aux sollicitations et aux droits que les gens peuvent avoir ? Est-ce ainsi que tu conçois ma bonté ? Comme le fait d’être attentif à tout ce que tu as fait et de te dire que c’est bien, que tu peux entrer dans la vie éternelle ? » La bonté serait-elle aussi l’objet d’une discussion, d’un contrat d’affaire ? La bonté serait-elle l’objet d’une assurance qu’on aurait sur l’autre ? Jésus n’entre pas dans cette discussion.

Voilà pourquoi dans un premier temps, Il lui dit : « Si tu vois les choses en fonction d’une affaire à traiter et de choses à faire pour pouvoir entrer dans le Royaume de Dieu, alors tu as tout le matériel qu’il te faut : la Loi de Moïse – tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, etc. Bref, tu n’auras rien à te reprocher ». Et de fait, cet homme est parfait et n’a rien à se reprocher. Il le dit lui-même : il fait ça depuis toujours.

Jésus lui demande alors pourquoi il L’interroge. Ça devient presque comique : « Tu veux que Je te donne mes assurances de la vie éternelle. Je te dis ce qu’il faut faire dans la perspective où tu te situes. Essaie, mais tu vois bien que ça ne marche pas, que ce n’est pas tout à fait ce que tu cherches ». Il lui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as ». Ici la solution est simple : changer d’attitude, ne pas rester sur la mentalité d’un homme d’affaires qui veut accumuler des biens ou considérer que la vie dans l’au-delà, la vie éternelle, est l’objet d’un marchandage. Tout arrêter. Et pour apprendre à ne plus marchander, lâcher ses richesses. 

C’est une pédagogie assez radicale. Mais ça dit bien qu’il y a un moment où, dans notre vie, il faut absolument nous présenter à Dieu sans pouvoir rien réclamer. Nous avons terriblement de mal à pouvoir le faire, et généralement nous le faisons au moment de la mort. C’est-à-dire au moment où nous savons que nous n’avons plus aucune prise ni sur notre vie ici-bas, ni sur ce qui va arriver. C’est pour cela que souvent la mort nous fait peur, car elle nous paraît comme ce moment de total dénuement où nous n’avons pas prise ni sur nous-même, ni sur l’avenir. Et c’est peut-être à ce moment-là que la vie qu’on a vécue nous a paru comme un cadeau extraordinaire. Car quand on est face à la mort, on s’aperçoit du bonheur qu’on a eu à vivre. Et on s’aperçoit à quel point ce que l’on espère est l’objet d’un cadeau sur lequel on a encore moins de prise.

Frères et sœurs, cet épisode de l’homme riche est un épisode crucial pour la conscience chrétienne. Je ne crois pas que ce soit vraiment d’abord la question des richesses au sens matériel du terme. « Il faut bien que tout le monde vive » disait le valet de Talleyrand qui n’avait pas reçu ses gages depuis six mois. Ce à quoi Talleyrand répondit : « Je n’en vois pas la nécessité ». C’est le cynisme de Talleyrand, non celui de Dieu. Il faut bien que tout le monde vive, non pas parce que l’on aurait des assurances-vie, mais parce que l’on reçoit la vie ici-bas comme un cadeau et la vie à venir également comme un cadeau. La véritable pédagogie de cette rencontre entre Jésus et l’homme riche, c’est Jésus qui lui demande comment il voit la vie. « Veux-tu avoir toujours prise sur elle (et ta richesse est le symbole de cette prise que tu as sur cette vie) ? Ou bien acceptes-tu de ne pas maîtriser cette vie, auquel cas, vends tout ce que tu as, et peut-être apprendras-tu que tu n’as pas davantage de prise sur la vie à venir ».

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous imaginez le retournement que cela exige au plus intime de nous-mêmes. Nous ne pouvons ni pour cette vie, ni pour la vie à venir, avoir des attitudes de personnes qui réclament. Il n’y a pas d’avantages acquis, il n’y a pas de choses qui nous donnent une assurance ni maintenant, ni pour l’avenir. Cela est le mystère même de notre vie et de notre existence : être créé, c’est avoir reçu tout ce que l’on est. On n’en est donc pas les propriétaires. Et être appelé à la plénitude de la vie dans le Royaume, c’est y être appelé gratuitement sans avoir aucun droit ni aucun ticket d’entrée. Thérèse de Lisieux avait répondu cette très belle phrase quand on lui disait qu’elle arriverait au Ciel avec des tas de bonnes œuvres et de prières : « J’arriverai là-haut les mains vides ».

 
Copyright © 2018 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public