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EN RECONNAISSANCE DU DON DE DIEU

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 octobre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Certains d’entre vous connaissent cette très jolie histoire de la Vierge Marie qui arrive au ciel. Curieusement, quand elle arrive là-haut, elle est mécontente et fait la tête. Elle rencontre saint Pierre qui lui demande :

- « Êtes-vous la Vierge Marie ?

- Oui.

- C’est extraordinaire, j’ai suivi votre fils. J’ai été l’un des membres du collège des apôtres, j’en ai été très heureux. Ça a été une véritable découverte dans ma vie ».

Cela n’a pas l’air de l’émouvoir, elle continue à faire la tête. Il reprend : « Je suis tellement heureux de vous accueillir, je vous en prie, entrez, la porte est grande ouverte etc. »

Elle arrive au premier degré et rencontre d’autres apôtres qui tous lui disent : « Vous êtes la Vierge Marie ! Vous n’imaginez pas tout ce que l’on doit à votre fils, tout ce que l’on vous doit ».

Mais elle continue de faire la tête. L’histoire se poursuit avec le chœur des martyrs, celui des saints. Tous disent qu’ils sont heureux de la rencontrer, mais impossible de la dérider. A la fin, quelqu’un ose l’interroger : « Nous sommes surpris de votre comportement : ici c’est le paradis, le bonheur éternel et vous êtes la seule à faire la tête, que se passe-t-il ? Vous rendez-vous compte ? Vous êtes la mère du Sauveur ».

Et elle répond du tac au tac : « J’aurais préféré qu’il fasse docteur ! »

Cette anecdote que m’a racontée mon médecin – il en était très content d’ailleurs, il voulait me montrer qu’il était plus utile que moi – est inventée bien évidemment, mais vous en devinez le sens. C’est exactement le même problème avec les lépreux. En réalité, les lépreux, les neuf lépreux étaient satisfaits que Jésus fasse docteur. Vous savez, on ne retourne jamais chez le docteur par plaisir. Ces hommes qui étaient coupés du village et de la vie sociale, voulaient dans une perspective très légitime être réintégrés. Ces lépreux ont une attitude intéressante : ils entendent parler de Jésus, un homme extraordinaire qui a la réputation de faire des miracles, ils s’avancent donc vers lui pour lui demander de les guérir. Ça fait un peu penser à certains pèlerins qui vont à Lourdes. On ne sait jamais, si ça pouvait les guérir de leurs difficultés vertébrales… On demande toujours une amélioration du standing ordinaire de la vie et cela explique le succès des cierges que l’on fait brûler, les petites démarches de piété supplémentaire car deux sécurités valent mieux qu’une.

Quand ils arrivent devant Jésus, les lépreux se tiennent à distance, ils n’ont pas une totale liberté de manœuvre. N’oublions pas qu’ils sont coupés du village. Ils s’approchent de Lui autant qu’ils peuvent et demandent à être guéris. Ils reconnaissent quand même quelque chose. Sommes-nous toujours prêts spontanément à faire une telle démarche ? Ce n’est pas si sûr. Ils sont guéris tous les dix. Si Jésus en avait guéri certains et pas d’autres, sa réputation aurait été faite : c’est du favoritisme, c’est pour les copains etc. Mais Jésus ne mégote pas, c’est pour tous. Tous vont être guéris, tous vont retrouver la vie normale. D’ailleurs, Jésus qui connaît les préceptes de la Loi, sait qu’en de telles circonstances, la première chose à faire, c’est le test de bonne santé. Il faut retourner auprès des prêtres et ce sont eux qui ont le pouvoir d’attribuer le label certifiant que l’on est guéri. Entre parenthèses, à cette époque-là, la lèpre ne désignait pas exactement la même maladie qu’aujourd’hui. Dès qu’on avait un peu d’eczéma sur la peau, on avait la lèpre et on était alors considéré comme dangereux et mis à l’écart. On se fiait donc aux prêtres pour dire que l’on était guéri, pur, et qu’on pouvait réintégrer la société. Ils donnaient le nouveau passeport de la vie publique au sein de la communauté.

Or il y a un Samaritain. Chez les lépreux, il n’y a pas de racisme. Habituellement, Juifs et Samaritains se détestent mais quand il s’agit d’isoler les gens, cette question n’a plus d’importance. Lorsqu’ils sont guéris, un seul de ces lépreux ne va pas voir les prêtres. C’est un peu normal parce qu’il est Samaritain. Qu’irait-il faire avec le label des prêtres juifs de Jérusalem ? Ça lui est parfaitement égal ! Mais quand même, il a un geste absolument unique que je trouve fantastique : quand il est guéri, il veut savoir, avant même de revoir sa famille, d’où vient sa guérison. Il n’est pas dans un rapport utilitaire avec Jésus : « Guéris-moi car je suis lépreux ! » Au contraire et précisément parce qu’il est guéri, il comprend qu’il peut avoir un autre rapport avec Jésus et avec Dieu qui n’est pas prescrit dans la Loi : un rapport de vraie liberté fait du simple bonheur de dire merci.

C’est une grande découverte pour l’approfondissement de la relation avec Dieu pour toute l’humanité. Que de fois prenons-nous Dieu pour un grand personnage utilitaire chargé de faire tourner la machine du monde et de l’humanité ! Et on trouve de surcroît qu’Il le fait tellement mal que nous ne cessons de nous plaindre ! C’est parce que nous le voyons sous un jour uniquement utilitaire. Si j’étais à la place de Dieu, il n’y aurait pas de problème au Moyen-Orient ; si j’étais à la place de Dieu, je n’aurais fait qu’un seul monothéisme, etc. Nous avons tendance à transposer sur Dieu notre manière technique, économique, financière de traiter la réalité du monde, des autres et de la société en disant : « Il faut que ça marche ». Notre tendance est de penser notre rapport à Dieu comme quelque chose qui serait un atout pour que ça marche un petit peu mieux. Mais est-ce la vérité ? Non.

Voilà ce que comprend cet homme-là, peut-être parce qu’il était étranger à la tradition juive. Il réalise que lorsqu’il nous arrive quelque chose de bien, on ne peut se contenter de le consommer, de le consumer et de l’utiliser. Il est guéri et il se rend compte que c’est quelque chose de tellement bon, de tellement grand et de tellement savoureux qu’il veut mieux connaître la source de cette bonté. Je crois que c’est un des aspects fondamentaux de la foi chrétienne. La plupart du temps, la foi chrétienne est perçue comme une obéissance à certains préceptes et à certains dogmes. Il y en a effectivement, mais la foi ne fait pas tellement aller mieux le monde, ça se saurait ! La foi est là pour nous dire que la source d’où vient le bonheur de vivre, d’où nous vient tout ce que l’on réalise dans l’expérience la plus simple et la plus quotidienne, vient de l’infiniment plus profond que nous. Et là, il s’agit vraiment de la foi.

Frères et sœurs, voyez comme ce petit épisode nous montre que l’on ne peut pas traiter notre vie de croyant sur le mode utilitaire. Etre croyant revient à découvrir cette gratuité du bonheur qui nous est donné, de chercher la source. Et c’est ce que signifie le retour de ce Samaritain qui s’interroge : « Mais d’où m’est venu tout ce que je suis maintenant ? Ce n’est pas simplement un processus de guérison, c’est un cadeau, un don ».

Ainsi, le véritable mot de la foi est : Merci. Non pas simplement un merci de politesse, domestiqué, un peu calculateur, mais merci parce que tout à coup la réalité, qu’il s’agisse de la guérison de la lèpre ou d’un moment heureux, trouve sa profondeur dans une attitude de reconnaissance.

C’est pour cette raison que chez les chrétiens la messe, avant de s’appeler la messe – c’est un mot dont on ne connaît pas vraiment l’origine –, s’appelle eucharistie. Cela veut dire merci. On vient en présence de Dieu pour dire merci. De temps en temps, on en a gros sur le cœur, mais ça n’empêche, le premier mot que l’on veut dire à Dieu, c’est merci. C’est la reconnaissance de cette présence, de ce salut, qui nous font passer d’une vision utilitaire du monde et de Dieu, à une relation de pure reconnaissance, d’acceptation et de joie de ce qui nous est donné, tout simplement parce que c’est donné.