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L'ENJEU DE LA GUÉRISON

2 R 5, 14-17

(14 octobre 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC 

F

rères et sœurs, quel est donc ce moment extraordinaire que vivent certaines personnes dans leur chair, et que l'on appelle la guérison. La guérison actuellement, mais aussi dans les textes qui nous ont été lus aujourd'hui, à travers la première lecture et ensuite à travers l'évangile, la guérison, celle que nous avons pu connaître après une longue maladie difficile de notre chair. La guérison n'est-elle qu'un retour à la normale utilisation de son corps, de retrouver ses facultés physiques ? Je dirais pour parodier saint François de pouvoir remonter en selle sur notre frères âne puisque saint François appelait le corps son frère âne ?

       Je crois que dans les textes que nous avons lus, et je pense aussi dans certaines expériences que des personnes peuvent vivre, dans leur propre guérison, la guérison n'est pas simplement un retour à l'utilisation de son corps, c'est en fait beaucoup plus grand que cela. La guérison a comme enjeu de faire aussi retrouver pour chaque personne malade, pour chaque personne abîmée en son corps, de retrouver le juste rapport aux autres créatures et le juste rapport au Créateur.

       J'en veux pour preuve le premier texte, celui du Livre des Rois, et ensuite, l'évangile. Il y a deux questions qui m'ont poursuivi à la lecture de ces deux textes. Au sujet du premier texte ma question est celle-ci : pourquoi Naaman retourne-t-il chez lui avec deux mulets chargés de terre ? Il a été guéri en étant plongé dans l'eau du Jourdain, logiquement il aurait pu prendre quelques outres remplies de l'eau de ce fleuve pour lui permettre de se rappeler que c'était cette eau qui l'avait guéri, pour garder ainsi une trace, une mémoire de cette eau qui lui a permis de retrouver sa chair de petit enfant.

       Pour l'évangile, la question n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, même si on a l'impression que Jésus nous donne la réponse : pourquoi le samaritain est-il revenu remercier Jésus ? Ou plutôt, pour prendre une autre formulation d'une question qui est liée : pourquoi les neuf autres ne sont-ils pas revenus ?

        En réfléchissant à ces deux questions, pour comprendre l'enjeu justement de la guérison qui ne s'arrête pas uniquement à la guérison de son propre corps, mais qui va bien au-delà, je voudrais vous partager mes réflexions. Qu'étaient ces hommes avant leur guérison ? Que sont-ils devenus après ? Je ne vais pas vous parler du processus de leur guérison, tant pour Naaman que pour les lépreux, mais je vais plutôt m'arrêter à "l'avant et l'après" guérison.

       Qui est Naaman ? C'est un étranger, mais pas n'importe quel étranger. Il est dominateur. Il est araméen et il a tout pour réussir, comme certaines personnes actuellement qui réussissent dans le monde des affaires, il est à la bonne avec son roi, il est son conseiller et cela marche très bien, il gagne toutes ses batailles, le chroniqueur raconte même que s'il les gagne, c'est grâce au Dieu d'Israël. Quel paradoxe de voir un étranger gagner contre le peuple d'Israël grâce au Dieu d'Israël ! C'est un homme puissant, qui n'hésite pas à s'approprier les biens d'autrui, il fait des razzias, il considère que les choses étant là, il peut se servir, c'est normal. Tout lui réussit. C'est donc un homme dominateur à qui tout sourit.

       Tout fonctionne bien, sauf du côté de sa santé, il est dominé par une maladie incurable : la lèpre. Lui qui a tout, voit la lèpre détruire son corps petit à petit. Lui qui pense avoir réussi dans la vie, lui qui avait même récupéré une petite esclave d'Israël, qui l'avait prise à son service, lui à qui toute la vie souriait, le voilà qui est atteint dans ses forces vives, dans son intégrité corporelle. Un homme dominé par une maladie qui semble irréductible et qui gagne petit à petit son corps et sa peau. Quand on regarde bien l'ensemble du texte, pas uniquement le petit passage lu ce matin, c'est aussi un homme qui va être dominé par les évènements et dépassé par des gens qui sont à son service. Là aussi, quel paradoxe quelqu'un qui a la toute-puissance de décision et qui va découvrir que ce sont les autres qui vont décider et l'amener à sa propre guérison. Il y a d'abord cette petite esclave juive qui intervient auprès de sa maîtresse, la femme de Naaman, pour lui signaler qui peut guérir Naaman. Ensuite il y a les serviteurs de Naaman qui insistent auprès de leur maître pour qu'il obéisse à l'injonction du prophète qui lui dit de se baigner sept fois dans le Jourdain, car il pensait qu'Élisée allait faire des tours de passe-passe, et lui demander des choses très difficiles. Or ce mode de guérison lui semble tellement banal, tellement commun, qu'il est prêt à repartir chez lui furieux. Cependant, il cède à l'insistance de ses serviteurs, il se plonge dans le Jourdain, et il est guéri. Tout est transformé, non seulement sa peau, mais aussi ses relations avec les autres. Jusqu'ici, c'était un homme qui se servait, qui prenait sans demander, parce qu'il considérait qu'il avait la main mise sur le monde entier, sur les biens, sur les personnes, c'était lui qui commandait dans les relations.

       Et voilà qu'on trouve un loup devenu agneau ! Un homme qui insiste pour payer sa guérison et à qui l'on fait l'affront de dire : je ne veux rien recevoir de toi. Sa réaction surprend, mais elle est le signe de sa transformation radicale dans son corps, mais surtout dans son cœur, car tout à coup, son vocabulaire change et il dit : permets-moi d'emporter de la terre de chez toi que je vais charger sur deux mulets. Cet homme qui jusque-là se permettait tout, demande à un autre : permets-moi. Ses relations humaines sont complètement transformées, il ne s'agit plus de prendre mais d'accepter de recevoir. Et même étant en position de force et de prendre, il découvre qu'il a à se réapproprier les choses. Nous aussi il nous arrive de vivre sur le mode du "prendre" et sur le "dû", sous prétexte que cela nous est dû, qu'on l'a gagné à la sueur de notre front et qu'il est donc normal que cela nous revienne, que c'est dans l'ordre des choses. Oui, il nous arrive d'oublier de faire ce circuit, ce chemin accompli par Naaman qui découvre que ce qui lui est dû, c'est d'abord parce que c'est un don reçu de Quelqu'un d'autre.

       Là aussi ce qui est remarquable chez Naaman, c'est sa découverte de l'origine des choses, l'origine de la terre. Si Naaman a pris de la terre, c'est sans doute parce que c'est un symbole très fort. La terre est un lieu sans lequel l'homme ne pourrait pas vivre ni s'épanouir, un lieu où il peut fonder une famille, une société, des relations humaines, un tissu amical, en dehors duquel il est déstabilisé, exilé, complètement étranger et fragilisé. La terre est aussi le refuge : quand on est loin de sa terre, de savoir qu'on peut revenir dans son pays, cela fait chaud au cœur. La grande expérience de Naaman c'est de découvrir que ce Dieu "nationaliste", qui est lié à une terre précise, "eretz Israël", est en fait beaucoup plus grand et dépasse largement les frontières de cette terre d'Israël et peut être emmenée partout. Ce Dieu ne s'enferme pas dans une petite boîte, et la manière dont Naaman exprime le fait que le Dieu d'Israël est le Dieu de tous les hommes, c'est à travers ces quelques poignées de terre qu'il va ramener chez lui que cela se manifeste.

       Dans l'épisode des dix lépreux, on peut avoir l'impression que les rapports sont identiques à ceux de Naaman. Il y a un étranger, un samaritain qui reconnaît le Dieu d'Israël. On se rend compte que le cheminement est complètement différent. Ce sont des étrangers, mais des étrangers à double titre. D'abord par rapport à leur maladie et pour l'un d'entre d'eux par rapport à son origine. Ce ne sont pas des étrangers dominateurs, ni des gens qui peuvent se poser devant Jésus en lui disant : guéris-moi ! Non, ce sont des gens qui sont complètement dominés, mais qui sont pourtant capables d'exercer une pression tout aussi forte, si ce n'est plus, sur Dieu, que Naaman, parce que la pression que ces gens vont exercer sur Jésus c'est la pression du cœur, de la miséricorde, de l'amour. Ces gens ne sont pas en position de force pour exiger telle ou telle guérison, alors ils sont prêts à accepter ce que le passant veut bien leur donner, peut-être une parole, un sourire, ou un morceau de pain, ou un vêtement.

       Les lépreux juifs sont étrangers à leur société à cause de leur maladie, ils sont exclus et comme des étrangers dans leur propre peuple, sans relations avec les autres, coupés de la société. Le samaritain, lui est étranger à double titre, il est lépreux, exclus de la société, c'est un éternel étranger, mais il est aussi étranger par son origine ethnique. Je crois que c'est là que nous trouvons la réponse sur la raison pour laquelle le samaritain revient à l'inverse des autres lépreux. Quand on est guéri et quand on revient dans son milieu, dans sa famille d'accueil, dans sa ville, au milieu de ses amis, dans son milieu de travail, dans son pays, dans sa société, dans tous ses repères, dans sa propre civilisation, tous ces repères peuvent avoir tendance à faire écran sur celui qui est à l'origine de la guérison. C'est peut-être là que se situe le problème des neuf autres lépreux. Ils ne sont pas ingrats, ils sont rentrés dans leur village, et ils ont fait tout ce qui était prévu par la Loi dans le Lévitique : ils ont rendu grâce à Dieu, ils sont allés se montrer au prêtre qui a vérifié, il a touché l'oreille droite, la main droite, l'orteil droit et puis ils ont offert les sacrifices prévus. Il ne faut donc pas tout de suite les traiter d'ingrats. La différence, c'est qu'eux ont bénéficié de toutes ces médiations rituelles de la liturgie et de la religion, tout ce qui est porté par ce peuple à cette époque donnée, et ces médiations n'ont pas été révélation de l'origine de la guérison mais elles ont fait office d'écrans. Le samaritain lui, n'avait pas toutes ces médiations et se retrouvant seul face à sa guérison il ne pouvait que découvrir Jésus qui l'a sauvé.

       Je crois frères et sœurs, que les quelques leçons à tirer de ces guérisons, je le disais tout à l'heure au début, c'est de découvrir que la guérison d'un homme est plus grande que la guérison de son corps simplement. C'est véritablement une redécouverte, une recréation de la manière dont cette personne peut reprendre de sa vie au milieu des autres. C'est aussi une capacité de se réapproprier des choses. Actuellement, par exemple quand on se pose tellement de questions sur la terre, la pollution, comprendre que les choses ne nous sont pas dues, mais que nous les recevons comme un don. La terre nous est donnée, et les relations avec nos frères sont un don. Et le don demande toujours une exigence, une justice et une équité par rapport à la gestion des biens de la terre, des biens matériels. Recevoir mon frère comme un don c'est voir aussi à travers lui l'équité et la justice.

       Frères et sœurs, dans ces moments où nous nous interrogeons beaucoup au sujet des conflits, au sujet de l'avenir de notre société, essayons peut-être de redécouvrir non seulement à travers les maladies physiques, mais les maladies de notre société, Celui qui est à l'origine de tout, Celui qui est à l'origine du monde. Une oraison qui est utilisée par l'évêque dit ceci : "notre refuge est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre". Rendons gloire à Dieu Lui qui est à l'origine de toutes choses.

       AMEN