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VOIR ET RECEVOIR

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 octobre 1983)
Homélie du Frère Frère Daniel BOURGEOIS


Plaine de Jéricho

"Comme il cherchait à voir Jésus, Zachée était monté sur un sycomore ". Le passage d'évangile que nous venons de lire représente pour ainsi dire, un sommet de carrière. Je m'explique : pendant quelques années, en Galilée, Jésus a annoncé la venue du Royaume. Et cette prédication à déclencher un certain mouvement dans les foules. D'abord on était intrigué, puis enthousiasmé, on le suivait, on l'aimait, Il parlait du Royaume de Dieu, ce qui est une chose passionnante à cette époque-là, Il annonçait que ce Royaume allait venir ce qui donnait l'impression de toucher au but ! Il ne voulait pas donner des signes, car il n'y avait de signes que ceux qui étaient donnés dans l'Écriture, mais c'était d'autant plus fascinant par ailleurs, Il guérissait les malades, Il rendait la vue aux aveugles. Il avait cette indépendance d'esprit prodigieuse qui faisait que chaque fois qu'on Lui tendait un piège par une question un peu vicieuse, Il renvoyait les enquêteurs et les inquisiteurs à leurs propres problèmes en leur montrant qu'ils posaient de fausses questions ou qu'ils ne les posaient pas avec un cœur droit et sincère.

Cet homme était fascinant et il y avait autour de Lui une foule de curieux. Et voici qu'Il passe à Jéricho. Jéricho c'est pour la Judée de cette époque l'équivalent de la Croisette en France d'aujourd'hui. Il ne faut pas imaginer Jéricho comme aujourd'hui, une petite ville perdue à proximité de la mer Morte, au fond de la vallée du Jourdain. Jéricho, c'était la ville de villégiature de l'aristocratie de Jérusalem. Le roi Hérode y avait fait bâtir un palais d'hiver. C'était une ville de gens riches. Et c'est pourquoi, vous imaginez d'ici la situation sociale du chef des percepteurs d'impôt, ce qu'il pouvait empocher au cours de ses perquisitions, car il s'agissait d'un impôt qui était levé de manière privée. Vous situez le personnage !

Voici donc Jésus passant à Jéricho, toute la foule de curieux se déchaîne. Imaginez Jésus passant sur la Côte d'Azur, ce que ça pourrait donner du point de vue des médias, du brouhaha qui l'entourerait. Enfin, il fait chaud, il fait soleil et la bonne humeur, l'insouciance, tout cela fait une foule extrêmement grouillante et bigarrée. Jésus avance à travers cette foule qui est venue pour le voir, elle est avide de faits sensationnels et extraordinaires. On vient voir le prophète dont on parle en Galilée et qui monte à Jérusalem. Cette montée à Jérusalem est peut-être déjà ressentie comme une provocation. Il vaut donc la peine de voir ce qu'Il va faire à Jéricho, au milieu de cette bonne société !

Dans cette foule il y a Zachée. Il ne faudrait pas croire que ce chef des collecteurs d'impôt soit un homme méprisé. En réalité, c'est un homme très riche, un parvenu qui est "arrivé", à force de beaucoup d'habilité, de ruse, de fourberie, de complicité avec l'occupant étranger. Par conséquent, c'est un homme qui, à la fois, est détesté, on peut le dire, beaucoup plus encore que méprisé mais secrètement admiré parce qu'il a "réussi". C'est un homme d'affaire, que voulez-vous ? Et d'ailleurs on devine bien son tempérament d'homme d'affaire. Son métier c'est de combiner des opérations financières un peu louches pour rentrer dans ses frais en matière de levée d'impôt. Son domaine privilégié ce sont les comptes et les relations sociales, les relations publiques, et comme il est un homme d'affaire très avisé, il a ce sens du savoir exactement comment il faut s'y prendre pour traiter ce problème.

Ce que je trouve significatif c'est que Zachée est également un "homme d'affaire" quand il s'agit de voir passer Jésus, il a entendu parler de ce Jésus, et il connaît les discussions et les opinions qui ont cours à Jéricho à son sujet. Ce sont des discussions de pharisiens tatillons qui s'épuisent à savoir si Jésus observe la loi, s'Il a le droit de guérir un jour de sabbat, si tout ce qu'Il fait est conforme aux prescriptions de la tradition des anciens. Or lui, Zachée, un homme d'affaire, ne s'intéresse pas à ces opinions. Il veut y voir de près et jugera par lui-même et non pas sur ce qu'on raconte et qui lui paraît complètement à côté du problème. Il a du flair. Il sait qu'en dehors des comptes et des problèmes d'impôts, il y a d'autres questions que, jusque-là, il n'a jamais voulu trop se poser, mais puisqu'un prophète extraordinaire est de passage à Jéricho, ce serait le moment de se former une opinion. Et le désir de Zachée, c'est d'abord de la curiosité, comme la plupart des autres personnages qui sont autour de lui, comme nous tous.

Car nous aussi, avons à certains moments, envie de "voir" les questions religieuses, de nous faire une "opinion". Est-ce qu'il vaut mieux communier dans la main ou dans la bouche ? Est-ce qu'il faut être contre telle prise de position du pape ? Est-ce qu'il faut aller à la messe ou ne pas y aller ? Dans tous les domaines, on se demande, on soupèse, on tâtonne, et puis on se fait une opinion, on se fait sa "religion". Pour Zachée et pour nous, la religion apparaît d'abord comme une affaire où il faut y voir un peu plus clair. Mais, à la différence de Zachée, nous ne nous donnons pas le ridicule de grimper sur un sycomore. Ce personnage bien connu dans la ville grimpe aux arbres pour regarder Jésus passer et voilà qui fait un peu drôle. Et c'est peut-être la raison pour laquelle Zachée a choisi un sycomore dont le feuillage est touffu et épais, pour passer si possible inaperçu. Or, à tous ces gens qui ce posent en curieux la question : "Qui est Jésus ? Comment va-t-Il faire venir le Royaume ? Que va-t-il se passer ?" Voici que Jésus va répondre par un geste, par un coup de théâtre qui renverse la perspective. En effet, l'attitude de tous ces gens et de Zachée, lui aussi, consiste à dire : "avant de se décider, on veut voir ", et l'attitude de Jésus quand Il passe au pied de l'arbre, se résume à dire : "Zachée, il faut que j'aille aujourd'hui demeurer chez toi ". Ici le problème de la venue du Royaume est complètement inversé. Jusqu'ici, Zachée, et tous les autres autour de lui, pensaient qu'il s'agissait essentiellement de voir. Et le Christ dit simplement : "il faut me recevoir". Tout l'itinéraire de la conversion de Zachée, ce qui se passe à ce moment-là et qui est si décisif, c'est de passer du "voir" au "recevoir". Jusque-là Zachée avait pensé que le "problème Jésus" était un problème que l'on pouvait discuter dans les salons, que l'on pouvait évoquer entre gens de la bonne société de Jéricho, en "respectant l'opinion de chacun". Or, au moment même où Jésus passe au pied du sycomore, Il dit à Zachée "maintenant, il faut que tu me reçoives". Et cette seule parole constitue la venue du Royaume.

La plupart du temps, nous nous demandons ce que "signifie" être chrétien, nous nous demandons comment nous devons faire, et sans le vouloir, nous avons une attitude tellement réservée, tellement distante. Nous prenons d'infinies précautions, nous ne voulons pas bouleverser nos habitudes, il y a rien qui engage moins qu'un regard de curieux pour aller voir ce qui se passe. Cela témoigne d'une certaine "bonne" volonté propre à apaiser notre "bonne" conscience, et puis on repart tranquille et tout reste comme avant. Mais Jésus s'y prend tout autrement : "Zachée, ce n'est pas de voir qu'il s'agit, c'est de recevoir". Et alors, c'est vraiment la surprise : Zachée répond "oui". La venue du Royaume, n'est pas un geste spectaculaire de Jésus, mais c'est Jésus qui est accueilli par Zachée c'est tout. La venue du Royaume en nous n'est pas une longue démarche intellectuelle qui, à partir de calculs, de mesures, d'estimations, de religions comparées, nous ferait un beau jour décider : "la religion chrétienne est ce qui parait le plus vraisemblable, le plus humain, le plus profond et le plus intéressant. Par conséquent, je la choisis". Non, c'est le moment même où Dieu, le Dieu vivant vient en personne, au-devant de nous et nous dit : "il faut que j'aille demeurer chez toi, dans ta maison". A ce moment-là, se produit ce bouleversement profond de notre cœur et de notre existence : c'est Dieu qui vient, non pas un Dieu à voir, mais un Dieu à accueillir.

Or, curieusement, notre regard humain ne voit rien. Tous les gens de Jéricho continuent à regarder l'épisode en curieux : "Il va loger chez un publicain et un pécheur". Voilà comment on juge Jésus ! On le juge à certains critères parfaitement extérieurs : "Il n'a pas accompli les préceptes et les règlements de la Loi". Ces hommes n'ont rien vu, la caméra de télévision et les médias n'ont rien enregistré sur la pellicule, ils n'ont pas vu comment la venue du Royaume était ce bouleversement intérieur, dans ce dialogue où Jésus dit à un homme : "Il faut que j'aille chez toi" et où cet homme, sans le savoir et sans comprendre encore, dit simplement : "Je descends de mon arbre et, en toute hâte, je vais t'accueillir à la maison". Le seul indice par lequel on aurait pu s'en rendre compte, c'est précisément la prière de Zachée, sa demande de pardon. Zachée a compris que Dieu venait chez lui, que désormais Dieu ne serait plus un sujet de réflexion, mais une présence. Quand il a compris que Dieu était venu à lui en personne et qu'il était venu dans sa maison, non seulement sous son toit, mais dans la plénitude de son cœur, alors il a saisi que les dimensions de son pauvre cœur de pécheur avaient changé. De même que Jésus avait été accueilli par Zachée et avait forcé les portes de sa maison pour bouleverser et agrandir son cœur aux dimensions même de l'amour de Dieu, de même, Zachée devait maintenant bouleverser et agrandir son cœur aux dimensions mêmes de l'amour de Dieu pour ses frères : "Si j'ai volé quelqu'un je lui rendrai le quadruple", c'est-à-dire : "Je manifesterai dans ma propre existence le caractère imprévisible et bouleversant de ta propre venue en moi et chez moi ". Voilà ce que signifie pour nous Zachée, il est cet homme qui a compris que Dieu n'était pas "quelqu'un à voir, mais quelqu'un à recevoir ".

Et maintenant que nous allons célébrer ensemble le baptême de Pierre et de Camille, que s'ouvre notre cœur et qu'en nous se renouvelle vraiment la plénitude de ce don qui nous a été fait, lors de notre baptême : un don qui n'est pas à notre mesure. Et qu'au lieu de "voir" ce baptême en curieux, nous laissions entrer en nous la plénitude de la grâce de Dieu, la force et surtout l'immédiateté de sa présence. Ce dont le monde a le plus besoin aujourd'hui, ce n'est pas de grands conseils ou de grandes idées, mais de témoins de cette immédiateté de la présence de Dieu : "Il faut que je demeure chez toi". Ce monde est capable d'accueillir Dieu, il est capable de Dieu, non pas simplement capable de le voir, mais capable d'être visité par Lui. Et nous chrétiens d'aujourd'hui, si nous croyons encore, c'est parce que tous ensemble, en Église, nous croyons qu'il n'y a rien de plus précieux, de plus grand que de dire à l'homme : "Il faut aujourd'hui que Dieu aille demeurer chez toi". Et si nous voulons que cela s'accomplisse dans le monde, il faut aussi, et d'abord, que cela s'accomplisse en nous.

 

AMEN

 
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