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LA RELIGION : LE BON MOYEN DE S'AMÉLIORER ? PAS SI SÛR !

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 octobre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il faut bien reconnaître, de nos jours que tout ce qui touche à la religion n'a pas bonne presse. Je ne parle pas seulement de cette dérive fanatique des religions, qui aujourd'hui terrorise à peu près l'univers entier. Par bonheur, toutes les religions ne tombent pas dans le fanatisme et la version terroriste qui manifestent une volonté de puissance absolument incompréhensible, mais même tout simplement le bon vieux comportement religieux qui a déjà été critiqué par Molière dans Tartuffe, qui a fait la cible de tous les penseurs des lumières au XVIII ème siècle, qui a fait les choux gras de l'anti-cléricalisme du XIX ème et au début du XX ème siècle. Bref, la religion, est-ce que ce n'est pas un comportement ambigu, finalement pas tellement nécessaire, finalement, on peut très bien vivre bien sans religion. C'est la critique qui sourd un peu de partout dans le monde moderne, surtout chez les intellectuels français (je ne veux pas donner de noms), mais finalement, la religion c'est quelque chose (on ne va pas tirer sur un corbillard !), qui a pris du plomb dans l'aile, quand même, est-ce que ce n'est pas un peu nuisible, est-ce que ce n'est pas une certain manière d'endormir les esprits ? Est-ce que la bonne vieille critique de Marx, est-ce qu'on n'a pas remplacé l'opium par le Prozac ? C'est évidemment une critique assez répandue, plus personne n'en veut. Aux êtres qui pratiquent leur religion, comme disent les membres de la jeune génération, à chacun son truc ! On a quelques hésitations, quelques soupçons vis-à-vis de la religion et de l'existence religieuse.

Or, il me semble que l'évangile du jeune homme riche que nous venons d'entendre a l'avantage de lever quelques ambiguïtés. Je ne prétends pas résoudre tous les problèmes concernant l'être et l'attitude religieuse des chrétiens, mais au moins, cela met un certain nombre d'éléments au clair. Dans ce petit récit, apparemment un peu anodin, une rencontre de Jésus, même pas un miracle, plutôt un échec, un enseignement à la fin un peu chaotique parce qu'on ne sait plus si les gens gagnent les maisons, les mères, mes pères, les frères dès ici-bas ou dans l'au-delà. Bref, un texte un peu obscur quand même mais qui nous donne de voir s'affronter une grande conception religieuse. C'est très net.

La première c'est la conception religieuse motivée : avec la religion, je positive. Qu'est-ce que cette première conception? "Bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" En réalité, ce monsieur est tout à fait respectable parce que comme il le dira après, il a obéi à tous les commandements. Il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'a commis d'adultère. Comme disent certains quand ils ont fait leur baptême et la première communion : j'ai tout fait ! L'attitude du jeune homme riche c'est : la religion cela m'a permis de tout faire comme il le fallait. Donc, quand je m'approche de Jésus, je veux simplement améliorer mon capital et la police d'assurances. "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?", c'est-à-dire, pour en être sûr. Dans la tête de cet homme qui n'est pas un mauvais bougre, il a quand même le jugement et la lucidité de voir qu'auprès de Jésus, on peut se permettre de demander quelques conseils religieux. Ce n'est déjà pas si mal car tout le monde ne le pensait pas à l'époque. Dans la tête de cet homme, la religion, c'est toujours un petit peu plus. Ici on comprend que lorsqu'il l'appelle "bon maître", Jésus lui dit : "bon", parce que je vais améliorer ton existence ? Parce que je vais améliorer tes performances religieuses ? Tu es sûr que cette bonté-là ça marche ? C'est vraiment cela que tu me demandes ?

Evidemment, cette attitude-là qui peut encore se retrouver aujourd'hui assez fréquemment, c'est une attitude (j'insiste), de bonne volonté, je veux faire le bien, je veux, comme on le dit parfois, m'améliorer. Mais est-ce que c'est le vrai but ? C'est pour cela que Jésus lui fait faire non pas un examen de conscience, un bilan : tu suis les commandements, et le jeune homme dit : j'ai répondu à tout, et jusqu'à maintenant, j'ai toujours agi ainsi. Donc, il n'y a pas de problèmes, je suis au top. A ce moment-là Jésus enchaîne : "Si tu veux être parfait". Vous remarquerez, qu'il aurait pu dire : si tu veux être meilleur, il aurait pu rester dans le comparatif. Mais non, il dit : "Si tu veux être parfait". Il y a une sorte de saut qualitatif. Que propose Jésus, évidemment, quelque chose qui est un peu révulsif : "Va, vends tout ce que tu possèdes (Jésus a deviné à l'allure de l'homme qu'il n'était pas au RSA), donne-le aux pauvres et puis viens et suis-moi".

A ce moment-là, c'est une tout autre perspective. Est-ce qu'elle est en parfaite rupture avec la première ? C'est sûrement l'avis du jeune homme riche. Mais ce n'est pas tout à fait l'avis de Jésus qui n'a jamais voulu abolir la Loi mais l'accomplir. Simplement il y a là du point de vue de l'appréhension de l'existence religieuse une sorte de saut qui fait que la religion n'entre plus dans la dynamique du "plus être". La religion à ce moment-là c'est : tu lâches tout, tu perds tout, et tu verras ! Je crois que là, Jésus manifeste une autre conception de la religion et de la vie religieuse. Il n'inscrit pas comme on le dit souvent, la dimension religieuse de l'homme comme un progrès dans l'humanité. De fait, les religions ont-elles contribué au progrès de l'humanité ? Je me permets personnellement d'en douter, vous pouvez en penser ce que vous voulez. Mais il est vrai que dans une perspective bien précise on peut considérer la religion comme moyen de s'améliorer,de faire ce qu'il faut, d'être en bon rapport avec Dieu, faire tout comme il faut, et c'est ce qui est dramatique, le jeune homme comprend que tout cela n'est pas tout à fait la solution du problème. C'est quand même un grand mystère. Pour qu'il soit venu poser cette question, il avait comme obscurément le pressentiment que son appréciation du comportement religieux ce n'était pas absolument le sommet, absolument parfait. Il y avait comme quelque chose de possible, ce côté de l'humanité qui ne se satisfait jamais de ce qu'elle est, mais il ne savait pas quoi.

Jésus lui fait comprendre qu'il n'a pas la bonne réponse parce qu'il n'a pas lâché cette emprise sur la religion comme moyen d'amélioration et de devenir meilleur. Je sais ce que vous pensez : je suis en train de désespérer définitivement Billancourt ! En disant que la religion que la religion n'est pas le processus par lequel on s'améliore, on ouvre les vannes à n'importe quoi.

Pourtant, permettez-moi de terminer par une comparaison, une référence qui parlera au cœur de beaucoup d'entre vous, du moins, je l'espère. Quand on dit qu'on aime quelqu'un, un homme aime une femme ou une femme aime un homme, je crois savoir, avec le peu d'éléments d'observations que j'ai, que ce n'est pas tout à fait vrai que l'amour humain améliore nécessairement le conjoint. Si on se marie simplement pour que l'autre devienne meilleur ou que je devienne meilleur par l'autre, ce n'est pas garanti, et en tout cas, ce n'est pas prévu dans les clauses du mariage et les intentions dans lesquelles on se marie. C'est bizarre, mais on ne peut pas dire que le mariage soit une école de vertu, au sens de possibilité de s'améliorer. D'ailleurs, si l'on prend simplement l'autre, que ce soit son épouse ou son époux comme professeur de morale pour améliorer son comportement, en général, cela devient très rapidement invivable. Heureusement, ce ne sont pas les professeurs de morale qui se marient entre eux parce que cela devient très vite la mère supérieure qui corrige les membres de son couvent ou le père abbé qui exerce son pouvoir tout puissant sur son épouse et ses enfants.

Or, ce n'est pas cela. En fait, je crois que dans l'histoire du jeune homme riche, cela peut être aussi une explication du mariage. Le jour où tu as décidé d'épouser quelqu'un tu as renoncé à tous tes modèles d'idéal et tu vas aimer celui-ci ou celle-là. A travers cet amour, à travers cette découverte du cœur de l'autre, tu découvriras une dimension différente de simplement un programme, un prototype d'existence marquée des efforts, des progrès, une amélioration morale etc … Cela ne veut pas dire qu'on va rejeter la morale de côté. Cela ne veut pas dire que les couples réussis vivent immoralement. Loin de moi une telle pensée. Si on a compris qu'à un moment, quand on dit "oui" à l'autre, on lui dit "oui" purement et simplement et je crois qu'on est très proche de ce que Jésus comprenait comme la religion. C'est-à-dire un rapport à Dieu et aux autres, qui n'est pas comme construit d'avance par un certain nombre de catégories de pensées, de morale que je me suis fixé, qui va toujours être le danger d'une volonté de puissance et d'emprise sur l'autre (Molière a suffisamment usé de moquerie vis-à-vis de cela pour que nous soyons vaccinés et même guéris), mais au contraire, la reconnaissance de l'autre comme tel et de lui dire qu'à partir du moment où l'on a décidé de s'aimer, on fait le chemin inverse de celui du jeune homme riche.

Je crois qu'une des plus belle expérience d'un amour profond dans un couple, c'est le moment où l'on se retrouve totalement démuni devant l'amour de l'autre. C'est cela que Jésus voulait pour le jeune homme riche : laisse-toi dessaisir de toi-même devant l'amour qui t'es offert. Cette expérience-là n'est pas une illusion, elle touche les réalités les plus profondes de notre être, de notre capacité d'aimer, de notre capacité d'exister.

Frères et sœurs, que cette histoire du jeune homme riche ne soit pas simplement une sorte de souvenir du fait qu'il faut dépasser la Loi et faire encore plus de prouesses morales, mais que ce soit précisément la manière de nous rappeler que lorsqu'il s'agit de celui ou celle qu'on aime, et plus spécialement lorsqu'il s'agit de Dieu, la première chose, c'est de savoir se dépouiller de soi-même, de tous ses objets, pour accepter celui ou celle qui vient à notre rencontre.

 

AMEN

 

 

 
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