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L'HONNEUR DE DIEU

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (14 octobre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Mon ami, comment es-tu entré ici sans porter le vêtement de noces ? Ne nous y trompons pas, cette parabole n'est pas du tout l'histoire du grand lunch donné le 14 juillet à l'Elysée qui se transformerait subitement en soupe populaire. Cette parabole n'est pas l'histoire d'un roi ou d'un Dieu qui, avant fait tous les préparatifs nourriture et location de la salle, plutôt que de voir périr tout cela prendrait n'importe qui pour le faire entrer dans sa maison. Cette parabole n'est pas non plus la parabole du dépit de Dieu qui serait tellement déçu par ceux en qui Il mettait sa confiance qu'après tout Il s'en moque et prend n'importe qui. Ni dépit, ni désespoir : et j'en veux pour preuve le fait que lorsqu'Il a rempli la salle, Il pose une condition tout à fait étrange c'est-à-dire porter le vêtement de noces. En réalité, c'était bien peu de chose que de porter ce vêtement de noces, pourquoi s'arrête-t-Il à un détail aussi superficiel ? Est-ce que Dieu serait simplement une sorte de monarque absolu, complètement délirant et qui tiendrait plus à l'étiquette, à la tenue qu'au respect des personnes ?

Il ne s'agit en rien de tout cela. Cette parabole n'est pas la parabole du dépit de Dieu, elle est au contraire la parabole de l'honneur de Dieu. Et pour comprendre ce que c'est que l'honneur de Dieu, il faut réfléchir à ce qu'est une invitation. Aujourd'hui, nous sommes très mal à l'aise lorsqu'il s'agit d'invitation. Nous considérons que l'art des invitations est fonction d'un ensemble de convenances mondaines auxquelles il faut absolument se plier Et c'est toujours un casse-tête horrible pour une maîtresse de maison ou pour la personne invitante de se dire : "Mais si j'invite ceux-ci, il faut absolument que j'invite ceux-là, sinon cela va faire un drame".

En réalité, l'invitation ne relève pas d'abord du fait de respecter des convenances sociales. L'invitation, dans notre vie est le geste le plus gratuit, le plus profond, le plus beau par lequel on peut honorer quelqu'un. Lorsqu'on invite quelqu'un, il faut que de la part de l'invitant, ce soit vraiment gratuit. Si on invite par contrainte, tout le charme de la rencontre est presque rompu d'avance. Et d'autre part, il faut toute la délicatesse et toute l'élégance de la personne qui est invitée pour répondre. Si on répond aux invitations qu'on nous donne en traînant les pieds et en arrivant exprès trop tard, cela gâche aussi la joie de l'invitation. Ainsi l'invitation suppose la gratuité dans le cœur de celui qui est invité. C'est ce que n'ont pas compris les premiers invités. En fait, ils avaient des raisons très précises : il leur fallait s'occuper de leurs bœufs, de leurs champs, c'étaient des excuses tout à fait valables. Mais ce n'étaient que des excuses qui manifestaient justement qu'ils n'avaient pas compris qu'ils étaient invités. Si on place l'invitation au même niveau que les occupations, c'est la preuve que l'on a méconnu complètement le sens gratuit de ce temps passé librement avec l'autre. Or comment peut-on avoir le sens de l'invitation ? Le sens de l'invitation, c'est précisément le sens de l'honneur.

Entendons-nous bien ! Quand je parle de l'honneur, je ne parle pas d'une sorte d'honneur qui serait simplement "l'honneur cocorico" par lequel on plastronne soit dans son smoking ou dans sa guêpière! L'honneur, ce n'est pas simplement le fait de paraître dans le milieu où l'on arrive. L'honneur n'est pas cette espèce de sentiment revendicatif pour lequel on cherche à se faire valoir. L'honneur c'est le fait de respecter l'autre pour ce qu'il est. Et l'honneur, c'est déjà "faire l'honneur de", c'est-à-dire respecter l'autre non pas par des convenances ou des formes extérieures. Mais l'honneur, c'est d'avoir deviné ce qu'il y a dans le cœur de l'autre, et l'aimer, le respecter infiniment. Et tel est précisément cela le sens de la parabole : Dieu fait aux hommes l'honneur de les inviter, et les hommes doivent faire à Dieu l'honneur de répondre à son invitation.

Tout ceci n'est pas de l'ordre du devoir. Quand Dieu fait l'honneur à sa créature de l'inviter à sa table, c'est qu'Il la magnifie, Il la grandit, et c'est précisément parce qu'Il voit l'intime de notre cœur, l'être de ses créatures, qu'Il nous invite gratuitement. Ce n'est pas parce que nous avons des mérites, parce qu'Il nous fait l'honneur de reconnaître vraiment ce que nous sommes, cela même que nous ne voyons pas puisque nous répondons sans arrêt que nous devons aller aux champs et nous occuper de nos bœufs, car nous nous intéressons beaucoup plus à ce que nous faisons qu'à ce que nous sommes. Mais en réponse cela suppose de notre part un sens du véritable honneur de Dieu. Dieu est Dieu, et quand Il parle ou propose quelque chose, Il le dit avec tout le poids de son existence, de son amour et de sa gloire, et par conséquent on ne peut pas Lui répondre n'importe comment : "On remettra cela à plus tard !" Le sens de l'honneur de Dieu, n'est pas de Lui faire des courbettes et des révérences avec bassesse, ni de Lui dire simplement : "Seigneur, Seigneur !". Il veut que nous le reconnaissions pour ce qu'Il est. Et là nous reconnaissons qu'Il ne peut y avoir entre Lui et nous, que cette relation infiniment gratuite dans laquelle on perd totalement son temps et tout son être, pour Lui. Et c'est la raison pour laquelle la réponse à l'invitation demande d'une certaine manière à l'homme de se dépasser lui-même.

On le sait, notre code de l'honneur est toujours lié, simplement déjà dans nos relations humaines, au fait de nous dépasser nous-mêmes. Quand on a vraiment le sens de l'honneur, à certains moments, on est capable de passer sur ses sentiments les plus immédiats et ses réactions les moins contrôlées. Et ce sens de l'honneur suppose ultimement quand il est le sens du véritable honneur, qu'on est capable de se sacrifier totalement pour quelqu'un et de se donner totalement à lui. C'est bien ce qu'implique l'invitation de Dieu. "Est-ce que vous êtes capables de vous donner vraiment à moi en venant participer à ma fête ?" Il n'y a pas de fête si on ne se donne pas tout entier à la joie de Celui qui a invité. La réponse à une fête demande une sorte d'héroïsme, non pas cet héroïsme qui consiste à courir au feu, mais un héroïsme qui consiste à passer par-dessus soi-même et ses préoccupations immédiates, et d'être totalement à l'Autre pour ce qu'Il est, or voilà ce que Dieu attend de ses invités.

Voici l'étonnant de la parabole : ceux qui, apparemment, se conduisaient "très bien", dont on pouvait attendre qu'ils aient le sens de l'honneur, de cette gratuité et de ce don d'eux-mêmes au roi qui les invite, en réalité voici qu'ils se défilent, et ceux qui, apparemment, n'avaient aucun sens de cette générosité et de ce don à l'Autre, eux-mêmes, pour la plupart, acceptent.

C'est ici que se manifeste clairement le sens de l'honneur dont je parle : le sens de l'honneur, le sens du don de soi, c'est la robe nuptiale. On ne va pas dans la salle du festin de noce pour déshonorer Dieu. L'invitation ne suffit pas, comme si, avant présenté le carton, on pouvait faire valoir son droit en disant : "De toute façon je peux faire ce que je veux et je peux me comporter très mal dans la salle des noces, peu importe, j'ai un passe-droit !"

Cela, Dieu ne le veut pas. Il veut que nous portions la robe nuptiale, Il veut que dans le moment même où nous entrons, nous soyons revêtus du don de nous-mêmes tel que la grâce de Dieu nous accorde précisément de le faire. Et la robe nuptiale c'est la grâce gratuite de Dieu qui nous envahit, qui nous saisit, ainsi au moment où nous entrons dans la salle du festin, nous sommes transformés, dans la plus grande misère de nous-mêmes, par le don généreux de nous-mêmes, par la lumière de la présence du Roi qui nous invite et qui nous fait entrer dans son festin. Tel est le sens de la robe nuptiale, c'est le sens de l'honneur de Dieu.

Or, ceci est riche de tout un enseignement. Tout d'abord pour vous, frères malades ou frères âgés. Vous souffrez dans votre corps ou dans votre chair d'une infirmité qui vous limite dans votre liberté, dans cette indépendance que vous pourriez souhaiter. Eh bien ! c'est à vous, en priorité, dans votre souffrance et dans votre peine que Dieu veut faire l'honneur de son invitation. C'est dans votre souffrance que vous êtes honorés. Le grand mystère de votre vie, le voici : cela même qui vous pèse et qui est source en vous, en votre cœur, de tant d'épreuves, voilà ce que Dieu vient honorer : Il vient avec toute sa gloire, tout son amour, et Il vous dit : "Je veux, mon enfant, te transformer et te glorifier au cœur même de ta souffrance. Tu es infiniment précieux à mes yeux, et tout en toi, même et surtout ta souffrance, sera le lieu de manifester l'honneur que je veux te faire".

Vous êtes les premiers invités, vous êtes les premiers honorés, les premiers à entrer dans le festin des noces, les premiers à revêtir, au cœur même de votre souffrance, la robe nuptiale. A certains moments, quand vous en avez assez, quand vous souffrez, souvenez-vous de la robe nuptiale que le Seigneur vous donne et de l'honneur que Dieu vous fait sans cesse.

Et puis aujourd'hui, nous célébrons aussi le mystère de la famille dans la vie chrétienne et dans la vie humaine. Et là encore, je crois que la famille est aussi le lieu de l'honneur de Dieu. Et quand je dis l'honneur de Dieu, je le dis bien dans ce sens du respect de Dieu pour ce qu'Il est et du respect de l'autre pour ce qu'il est. Or où y a-t-il aujourd'hui dans notre monde un autre lieu où l'on puisse apprendre ce véritable sens de l'honneur qui n'est pas un sens de l'honneur fondé sur l'apparence, pour cultiver une sorte de "standing" moral, mais l'honneur qui consiste vraiment à reconnaître l'autre pour ce qu'il est ? Comment dans les familles, comment dans les couples vivons-nous profondément ce sens de l'honneur de l'autre ? Et pardonnez-moi si je pose un certain nombre de questions qui pourront peut-être vous choquer. Mais entre mari et femme, qu'en est-il du sens de l'honneur l'un à l'égard de l'autre ? Non pas simplement cette jalousie un peu possessive mais en vérité ce sens de l'honneur et du respect de l'autre dans son cœur, dans sa psychologie, dans sa chair. Combien de fois, on peut pressentir, dans un nombre de couples, que le sentiment de l'honneur manque dans le respect du corps de l'autre, comme si le corps de l'autre n'était pas le lieu dans lequel on le reconnaît dans son être le plus intime et qui exige donc le plus de respect, le plus de délicatesse.

Croyez-vous par exemple que si les papes, depuis une vingtaine d'années, ont tant écrit sur la morale sexuelle et notamment sur la contraception, croyez-vous que c'est simplement en faveur d'une politique nataliste pour que les catholiques "fassent beaucoup d'enfants" ? Ne croyez-vous pas qu'il y a aussi dans cet enseignement de l'Église l'exigence du respect de l'homme pour le corps de sa femme, du respect de l'homme pour cette palpitation de la vie qui se fait et se défait dans le corps de son épouse ?

A l'intérieur de la vie du foyer, l'honneur des parents pour leurs enfants. Croyez-vous qu'un enfant peut avoir le véritable sens de l'honneur de son être s'il est l'objet d'une emprise possessive de ses parents qui veulent le voir un jour "polytechnicien" et qu'il réussisse ses examens en mathématiques ? Croyez-vous qu'il y a ce respect profond de l'enfant si précisément les parents n'essayent pas de découvrir l'être et la liberté profonde de leur enfant et le promouvoir tel qu'il est, tel que Dieu le leur a donné et confié ?

Ne croyez-vous pas que le sens de la véritable vie familiale consiste aussi dans cette invitation lancée par les parents à leurs enfants en leur disant ? "Nous t'invitons au festin des noces de la grandeur humaine. Dieu nous a envoyés auprès de vous, nos enfants, pour que nous soyons les témoins de ce festin de joie que Dieu a partagé déjà avec nous, et dans lequel nous-mêmes nous voulons vous faire grandir et vous faire partager tous les biens que nous-mêmes nous avons reçus" ?

Et les enfants vis-à-vis de leurs parents : est-ce simplement une sorte d'obéissance très disciplinaire, très passive dans laquelle ils doivent vivre ? N'est-ce pas plutôt cette véritable découverte de l'amour qui est entre leurs parents, de l'amour comme source de vie pour eux, de vie non seulement dans leur être physique et biologique, mais de vie dans leur cœur ? Les enfants n'ont-ils pas à puiser à la source de l'amour de leurs parents pour que, découvrant à travers leur amour sans cesse jaillissant, sans cesse proposé, ils découvrent eux-mêmes leur propre honneur, leur être propre et leur propre identité et que par là, au fur et à mesure, ils découvrent la grandeur et la beauté de ceux qui leur ont donné la vie ?

Frères et sœurs, toute notre vie est une invitation proposée par Dieu, tout notre être est une réponse à cette invitation. A aucun moment, nous ne pouvons répondre en "traînant les pieds", à aucun moment, nous ne pouvons répondre autrement qu'en disant oui de tout notre être parce que nous reconnaissons que Dieu est Dieu, que mon frère est mon frère, que mon enfant est mon enfant, que mes parents sont mes parents. Ce festin de noces ne peut avoir lieu que si l'on s'est abreuvé profondément à la source de l'être de l'autre, et non pas à je ne sais quelle source tarie, non pas à je ne sais quel fantôme qui ne relève que de l'apparence. Soyons au cœur de ce monde ces témoins de l'honneur de Dieu, ces témoins de la réalité de Dieu, ces témoins de l'amour de Dieu pour les personnes. Et soyons-le dans notre cœur, dans notre vie et dans tout le tissu familial et social de notre existence pour qu'à travers cela un jour, nous qui sommes pauvres, boiteux et souffrants, nous puissions cependant être accueillis par le Seigneur et revêtir la robe resplendissante qui nous fera devenir, à ce moment-là, ce que nous sommes en vérité : des fils aimés infiniment de Dieu.

 

AMEN

 
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