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LA PAROISSE UN ACCORD DE NOTES QUI S'AIMENT

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (13 octobre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous vous êtes rendu compte de la façon dont le prêtre, dans l'assemblée dominicale, vous interpelle au nom du Seigneur.

-Je ne vous dis pas : "Bonjour Monsieur, bonjour Madame" bien que ce soit notre première rencontre en ce jour.

-Je ne vous ai pas dit non plus : "Françaises, Français", pourtant j'aurais pu car la majorité de l'as­semblée s'y serait retrouvée.

-Je ne vous ai pas adressé la parole en com­mençant par : "Chers collègues", bien que nous ayons souvent l'occasion de travailler ensemble et que nous partagions sûrement quelques convictions et intérêts.

Alors que reste-t-il ? Ah ! si : "chers camara­des" et ce ne serait pas une injure, je vous assure, parce que le mot "camarade" vient d'un mot latin si­gnifiant la "chambre", sont camarades ceux qui parta­gent la même chambre. Et les apôtres dans leur pre­mière assemblée n'étaient-ils pas dans la chambre haute ? Alors ils étaient vraiment camarades ! Seule­ment je comprends que dans l'Église, on ne peut pas utiliser ce mot parce qu'il est un peu trop coloré. Alors il ne reste que ce pauvre mot, cette appellation cou­rante du langage clérical en sa forme oratoire : "Frères et sœurs". Et nous avons tellement l'occasion de l'entendre que peut-être aujourd'hui, vous ne vous êtes pas aperçu que je vous ai interpellés avec ces mots.

Est-ce que nous employons, dans l'Église, ce mot parce que tous les autres ont été récupérés par la nation, par le travail, ou par quelque parti ou syndicat, nous contentant de ce que les autres n'ont point voulu? Non ! Je voudrais ce matin réfléchir avec vous sur ce mot de "frère" que nous employons, les uns les autres, dans la communauté chrétienne, c'est-à-dire dans la paroisse. Pour cela, je vais m'appuyer sur quelques réflexions des Pères de l'Église qui en s'adressant à leurs diocésains qui étaient aussi à l'époque, leurs paroissiens, essayaient de leur faire comprendre en quoi consiste cette fraternité chré­tienne.

"Qu'est-ce qui fait qu'on est frères" ? de­mande saint Jean Chrysostome. Il répond : "C'est le bain de la nouvelle naissance et de pouvoir dire à Dieu "Père", Il continuait : "c'est le baptême et la communion aux divins mystères (l'eucharistie) qui font les frères". D'emblée, Jean Chrysostome place ce nom, cette appellation sous le contrôle de la foi. Nous nous appelons "frères et sœurs" dans le mystère de la foi, le mystère de la foi qui ne vient pas de nous-mê­mes, mais qui a été transmis par la révélation comme un don de Dieu.

Le baptême nous le recevons, l'eucharistie nous la recevons. Ce n'est pas nous-mêmes qui nous baptisons ou qui nous communions. La fraternité chrétienne a toutes ses raisons d'être dans le don que Dieu nous fait, don que nous recevons dans la foi. Nous ne sommes pas frères, nous ne sommes pas ici rassemblés au nom de nos atomes crochus, nous ne sommes pas ici rassemblés parce qu'on s'aime bien. En tout cas ce n'est pas la raison première, ce n'est pas la cause, j'espère que c'en est un peu l'effet. Nous sommes rassemblés ici parce que nous n'avons qu'un seul Père qui est Dieu, Créateur c'est-à-dire Celui qui est à l'origine non seulement de notre être personnel, mais de notre être communautaire dans un lien de fraternité. Dieu nous a choisi, Dieu nous a réuni. Nous sommes des frères dans le mystère de la foi : un autre Père de l'Église, Optat de Milève, mort vers la fin du quatrième siècle, écrivait à ses diocésains : "Vous êtes une fraternité indestructible dans l'unité de la foi, reposant sur la même Parole de Dieu et la même naissance nouvelle. Dieu nous a créés, Dieu nous a engendrés, Dieu nous a baptisés, la même Église nous a enfantés par le même Fils Unique de Dieu".

Par ce don du Père en la Création d'abord, puis en la Rédemption, nous vivons dans l'assemblée chrétienne en frères. Voilà la raison majeure, essen­tielle et suffisante de cette dénomination de frère, Jésus la signifiant à saint Pierre, à un autre propos, mais c'est applicable aussi à cet aspect de la foi : "Ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux".

Je résume ceci qui est capital pour notre ré­flexion et notre vie en paroisse chrétienne, par ce très beau mot de Tertullien : "Sont appelés frères ceux qui sont sortis de la même ignorance et se sont émerveil­lés devant la lumière de la vérité". Nous sommes sortis de l'ignorance du péché, de l'ignorance des vé­ritables relations avec Dieu et entre nous, par le bap­tême. Nous sommes nourris de cette connaissance par l'eucharistie et cela doit être, pour nous chaque jour, un émerveillement, dans la lumière, dans le partage de la vérité de Dieu pour nous aujourd'hui. Jésus Lui-même a appelé ses disciples du nom de "frères", et c'est pour cela aussi que nous nous disons frères. Ce nom nous ne l'avons pas trouvé tout seul dans le dic­tionnaire, nous ne l'avons pas choisi parce qu'il ex­primerait des choses qu'on aimerait se dire et qui nous rapprocheraient sans trop nous rapprocher, parce que, paraît-il il faut toujours garder des distances. Nous utilisons ce mot parce que Jésus l'a employé pour ses apôtres. Il a dit à saint Pierre : "Quand tu seras de retour, va dire à tes frères". Ces frères, ce ne sont pas seulement les frères de Pierre, les apôtres, ce sont du Christ Lui-même. Ne disait-Il pas à Marie Madeleine, au matin de sa Pâque : "Va dire à mes frères, je monte vers mon Père et votre Père".

Le Christ inscrit bien dans ce mot de frater­nité la révélation qu'Il nous apporte, c'est-à-dire la paternité de Dieu et aussi toute la vérité de ce qu'Il est en son incarnation et sa Pâque : Fils unique devenu frère parce qu'Il a pris notre chair, parce qu'Il a même origine que nous dans la race humaine. Pour cela comme le dit l'auteur de l'Épître aux Hébreux : "Il ne rougit pas de nous appeler frères lorsqu'Il vient nous annoncer le nom de Dieu comme Père ". Du mystère pascal nous recevons cette fraternité. Elle est bien d'abord un don de Dieu, elle nous est donnée, nous n'avons qu'à la recevoir. Et une communauté chré­tienne, une paroisse comme la nôtre, comme tout au­tre paroisse, c'est d'abord un don qui nous vient de Dieu. Il est à l'origine de ce que nous sommes main­tenant ensemble et de ce que nous continuons à être ensemble tout au long de la semaine, lorsque nous sommes dispersés. Mais comme tout don qui vient de Dieu, cette fraternité porte en elle une vocation un appel.

Pour réfléchir sur ce à quoi nous sommes ap­pelés en recevant ce don de Dieu, je médite avec vous quelques instants cette parole de saint Augustin, s'adressant aux chrétiens d'Hippone : "Réjouissez-vous d'avoir été rassemblés par la grâce de Dieu, soutenez-vous les uns les autres dans l'amour de Dieu, vous appliquant à garder l'unité de l'Esprit par le lien de la paix". Reprenons cela : "Réjouissez-vous d'avoir été rassemblés par la grâce de Dieu". Notre assemblée dominicale, don de la grâce de Dieu, c'est d'abord et avant tout une source de joie. Si vous n'êtes pas les uns les autres profondément heureux d'être ici ensemble, partez chez vous et que dans votre solitude Dieu vous révèle qu'il est communion. Les assem­blées paroissiales tristes ne sont pas dignes de porter le nom de fraternités chrétiennes. La joie de vivre en paroisse vient de Dieu, elle nous réjouit mutuellement et profondément, même si nous ne nous plaisons pas tous les uns les autres, ça c'est une autre affaire. L'as­semblée paroissiale c'est une danse, réveillés que nous sommes par le Christ au matin de Pâque, nous dan­sons de joie. On ne peut pas le faire ici, peut-être qu'un jour, ça viendra, ce ne serait pas mal, parce que si nous avons cette danse dans le cœur, pourquoi ne l'aurions nous pas dans le corps. Réjouissez-vous d'être ensemble et soyez heureux. Dieu nous a donné les uns aux autres. Il veut se donner les uns par les autres. Nous sommes chacun, précepteurs d'un don de Dieu qui est fait pour nous réjouir. Notre plus grande joie, ce sera de la partager avec des frères. Nous ne sommes pas ici des individus posés les uns à côté des autres, nous sommes une fraternité chrétienne liée par la grâce de Dieu et cette grâce de Dieu doit engendrer la joie, sinon c'est le signal que nous ne recevons pas.

Le deuxième aspect que souligne saint Au­gustin : "Soutenez-vous les uns les autres dans l'amour". Il veut dire ensemble, les uns avec les au­tres, soyez soumis et soutenez vous dans la volonté de Dieu qui est que vous receviez ce don pour en vivre. Là il faudrait avoir beaucoup de temps. Les Pères de l'Église pouvaient se le permettre, ils prêchaient plus d'une heure chaque dimanche, maintenant on ne peut plus le faire, c'est dommage, n'est ce pas ? il y a tant de merveilles de Dieu à proclamer ! Il faudrait avoir beaucoup de temps pour développer deux aspect de soumission : l'affection et le pardon, le correction fraternelle, tout ce tissu fragile et si beau de la réci­procité. Mais ce sera pour une autre fois. "Soutenez-vous les uns les autres". Cela nous rappelle cette pa­role de Jésus : "Portez les fardeaux les uns des au­tres". Jésus ne nous a pas dit : "supportez-vous les uns les autres", quand on ne fait que se supporter un jour ça craque. Porter, se porter les uns les autres, créer la communion. C'est vrai que nous avons tous un poids de péché. Que voulez-vous, le péché des autres, il n'est pas fait pour que nous le supportions, il est fait pour que nous le portions ensemble, le péché personnel et le péché collectif. Ou alors nous nous situons à un niveau psychologique, de psychologie religieuse si vous voulez, en tout cas ce n'est pas encore de l'ordre de la foi qui est une vie théologale qui ne vient pas de nous-mêmes, de nos sentiments, de nos envies ou de ce que nous aimerions vivre ou ne pas vivre avec les autres. C'est un appel très important dans une communauté paroissiale de se soutenir mutuellement. Nul n'est seul, nul ne doit s'isoler. Nous ne sommes vraiment nous-mêmes comme chrétiens (d'ailleurs aussi comme hommes) que les uns avec les autres dans le souci profond de se soutenir, de nous porter ensemble soumis au don de Dieu, à la parole de Dieu et à la volonté de Dieu.

Le troisième aspect que souligne saint Au­gustin le voici : "Appliquez-vous à garder l'unité de l'Esprit par le lien de la paix". Cette unanimité des cœurs caractérisait la première communauté chré­tienne, unanimité des cœurs d'abord par la profession de la même foi qui empêche que notre fraternité soit minée, voire détruite par nos opinions ou nos options personnelles. L'unanimité des cœurs dans la foi, una­nimité des cœurs dans la prière, la prière liturgique où se manifeste cette unanimité, la prière personnelle qui est toujours communautaire, car les autres sont là à prier avec nous, comme nous sommes dans le cœur de nos frères qui prient seuls, retirés dans leur chambre. Unanimité aussi dans le travail apostolique. Nous sommes liés à la même œuvre, ce n'est pas un tel ou un tel qui fait sa part d'apostolat dans tel ou tel do­maine, tous ensemble, nous sommes une communauté paroissiale qui est apostolique. Là où un membre de la communauté paroissiale vit de façon apostolique, c'est toute la communauté qui vit à travers lui. Ceci est très important, je ne m'y attarde pas, nous aurons l'occa­sion d'y revenir cet après-midi.

Alors frères et sœurs, de cette fraternité chré­tienne qui nous constitue comme paroisse, il faut re­tenir, en cette journée de notre assemblée paroissiale, que nous sommes d'abord ensemble un don de Dieu, qu'il nous faut nous en réjouir, nous sommes ensem­ble appelés à une même vocation : vivre intensément toute la richesse de ce don dans la charité, dans l'una­nimité, dans la recherche de l'autre dans la commu­nion profonde avec l'autre.

Mais si une communauté paroissiale est un don de Dieu, une vocation, elle a aussi une mission. Et souvenez-vous de la première communauté chré­tienne dont disait : "Voyez comme ils s'aiment", parce que leur premier propos c'était d'accomplir la parole de Jésus : "On vous reconnaîtra pour mes disciples à l'amour que vous avez les uns pour les autres ", et l'ultime prière de Jésus : "Père qu'ils soient un, afin que le monde croie". Quel étonnement que cette pre­mière communauté chrétienne a séduit les païens, non pas par des discours sur Dieu ou des réunions a n'en plus finir, mais simplement par son amour fraternel. L'amour fraternel de la première communauté chré­tienne a été l'élan missionnaire qui a fait découvrir aux païens les entourant qu'ils avaient un Père qui était Dieu. Cette grande vérité de la paternité de Dieu a été manifesté au monde par la fraternité de la pre­mière paroisse chrétienne.

Ceci c'est tout le cœur de la mission, de notre mission, dans la mesure où nous vivons intensément et ensemble le mystère que Dieu nous donne, nous serons vraiment missionnaire, missionnaire de la vé­rité. Ainsi l'évangile du salut s'étendra, et non par le choc d'idées "lumineuses" ou le rythme effréné de notre activisme. C'est dans la mesure où nous le vi­vons ensemble que nous serons missionnaires de l'amour de Dieu. Cette mission est de l'ordre de la transparence d'une communauté chrétienne sur le monde qui l'entoure.

Je vous propose deux conclusions. Vous choi­sirez celle que vous voudrez. Si les deux vous intéres­sent, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous les reteniez.

La première et un peu légère, veuillez m'en excuser. Le petit Mozart disait : "un accord ce sont des notes qui s'aiment", une paroisse ce sont des notes qui s'aiment, chacun comme des notes : do, ré, fa, sol, fa dièse, si. Je ne connais pas grand-chose là-dedans. Chacun est différent des autres. Ce n'est pas à nous de composer la musique, ce n'est pas à nous de cons­truire la symphonie, même si nous sommes fort musi­ciens. Dieu est le compositeur, Dieu met sur la portée, les notes que nous sommes, comme Il le veut car Lui seul connaît bien la musique. Il l'entend déjà bien avant nous.

Vous voyez, pendant le mois de juillet, il y a quand même une chose pas mal dans cette affaire de "Aix en musique", c'est que tout le monde, s'il le veut peut y participer. Ce n'est pas la même chose pour d'autres manifestations culturelle, hélas ! Aix en mu­sique, un petit concert, quelques instrumentistes dans un coin, ils jouent pour qui ? d'abord pour eux, pour leur plaisir, parce qu'ils aiment la musique. Et puis des gens passent, écoutent, s'arrêtent, s'assoient, parti­cipent un peu à cette joie musicale. La communauté chrétienne de Saint Jean de Malte à Aix en Provence, ce doit être la même chose : localement situés, des chrétiens qui aiment la musique de l'amour de Dieu, le chant de la Résurrection du Christ et qui se mettent là, se plantent au cœur de la ville qui jouent pour leur plaisir d'abord, pour la joie du compositeur et pour la joie, s'il le veulent bien de ceux qui les entourent : "Un accord, ce sont des notes qui s'aiment".

La deuxième conclusion, un peu plus grave, si vous voulez : un mot, non d'un Père de l'Église, puis­que c'est d'un évêque contemporain, mais dans ces paroles, vous allez reconnaître toute la teneur, toute la force, toute la foi de ces Pères de l'Église que j'ai évo­qués tout à l'heure. Le mot d'un évêque ordonné il y a une quinzaine d'années, mort depuis, prononcé à la fin de son ordination épiscopale, s'adressant à ses diocé­sains, il leur confie : "J'ai un mot à vous dire, un mot inépuisable, c'est le nom de frère, dans lequel je veux tous vous lier. Je veux apprendre à dire avec vous ce nom de frère, c'est lui qui révèle le nom le plus secret et plus grand encore de Dieu-Père. Le nom de frère est écrit avec le sang de Jésus-Christ et s'écrit encore aujourd'hui avec le sang et les larmes de beaucoup d'hommes. Ce nom de frère, il nous éveille comme un appel ou comme une plainte, et il nous fait chercher, dans l'inconscience générale qui nous entoure, tout un peuple perdu, dispersé, qui attend le signe de la justice et de l'amour pour revenir".

 

AMEN

 
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