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A PROPOS DE "THÉRÈSE"

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 octobre 1986)
Homélie du Frère Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, j'espère que les dix lépreux de l'évangile, et plus spécialement le dernier, le samaritain, celui qui est revenu rendre grâce, ne m'en voudront pas si aujourd'hui je ne commente pas cette page d'évangile qui raconte leur guérison. Je voudrais vous parler d'autre chose : de la sainteté chrétienne ou plus exactement, je voudrais vous parler de ce film : "Thérèse" qui depuis quelques semaines passe sur nos écrans. Je l'ai vu dimanche dernier et puis j'ai lu cette semaine, dans des journaux que j'aime bien que vous aimez aussi et que nous avons recommandés, comme "Famille chrétienne" par exemple, ou comme "la France catholique", et encore dans l'hebdomadaire "l'homme nouveau", j'ai lu des critiques très négatives sur ce film et j'en ai été extrê­mement peiné et même indigné, d'autant plus que j'ai pensé que, lecteurs de ces journaux, vous alliez être détournés d'aller voir ce film, ou détournés d'en com­prendre la signification que je crois très importante pour saisir ce qu'est la sainteté chrétienne. Je suis donc retourné hier soir pour revoir le film, afin de ne pas vous en parler à la légère. Je ne vais pas pour autant, rassurez-vous, vous faire de la critique ciné­matographique, ce n'est pas le lieu, ce n'est pas mon propos et je n'en ai pas la compétence. Je ne voudrais pas, non plus, vous faire un exposé sur la sainteté de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, je ne m'estime pas non plus compétent.

Mais je voudrais, à partir de certaines criti­ques qui ont été faites sur ce film, essayer de réfléchir avec vous sur quelques éléments qui me semblent tout à fait fondamentaux pour comprendre ce qu'est la sainteté chrétienne. Je passe sur quelques critiques qui, pour tout dire, me navrent au sens où Jésus était navré devant l'endurcissement du cœur d'un certain nombre de ses auditeurs, au moment où il leur annon­çait le Royaume de Dieu et où ils allaient chercher, passez-moi l'expression, la petite bête. Par exemple, on reproche qu'au moment de l'Onction des malades l'étole soit rouge au lieu d'être violette. On reproche qu'au moment de la communion, on dise "Corpus Christi" au lieu de "Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam vestram in vitam aeter­nam", comme on disait à l'époque, etc …  Tout ceci est bien léger et de bien peu d'importance, me semble-t-il. Je ne comprends pas qu'on puisse user de l'encre et du papier pour écrire des futilités pareilles.

Mais passons à des choses beaucoup plus sé­rieuses. Il y a une critique dans laquelle il est dit qu'on cherche en vain dans ce film, dans cette présentation de Thérèse, l'héroïcité des vertus qui est officielle­ment nécessaire pour une canonisation. Expliquons-nous d'abord sur les termes : "héroïcité des vertus", c'est un terme technique qui est effectivement utilisé dans l'Église et qui peut justement prêter à confusion. "Héroïcité des vertus", ça ne veut pas dire qu'il faut que les saints soient des héros, des chevaliers bardés d'une armure spirituelle comme d'épées ou de lances pour affronter le diable comme on le voit parfois sur les statues de saint Georges ou de sainte Jeanne d'Arc. "Héroïcité des vertus", cela veut dire dans un langage un peu désuet, qu'il faut que la vie d'un saint présente à un degré exceptionnel ce qui est la vie chrétienne telle que nous l'enseigne l'évangile. Mais on risquerait, et la canonisation de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus fort heureusement remet les choses au point, on risquerait de croire qu'il faut que la vie chrétienne d'un saint soit quelque chose de tout à fait anormal, de tout à fait extraordinaire, qu'il s'y passe des choses qui ne se passent pas dans la vie courante des autres hommes. Or Dieu a voulu nous montrer en sainte Thérèse de l'Enfant Jésus que la vie chrétienne était la vie quotidienne dans sa simplicité, dans sa petitesse, dans un déroulement parfaitement ordinaire. Et l'héroïcité des vertus de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, n'a pas consisté à aller partout se battre contre les infidèles ou les hérétiques, ni à faire des miracles extraordinaires. Mais l'héroïcité des vertus chez sainte Thérèse c'est la fidélité à l'évangile chaque jour, à chaque instant, d'une manière quasiment invisible tellement elle est simple et ordinaire.

Or dans le film précisément, Thérèse dit à sa prieure : "Je voudrais être une sainte". La prieure répond : "orgueil, ma fille !". Et Thérèse de dire "mais je voudrais être une sainte cachée d'une manière tellement intérieure que personne ne puisse s'en rendre compte". Je crois que là, nous touchons à quelque chose d'extrêmement important. Et précisément, le film a essayé de nous montrer comment Thérèse était sainte d'une façon tout à fait ordinaire, si intérieure, si simple, si naturelle. A plusieurs reprises nous sont montrés des gestes de sainte Thérèse dont je ne sais pas s'ils sont historiques ou symboliques, mais qui sont tout à fait révélateurs de cette simplicité, cette spontanéité qui est celle d'un enfant qui vit tout naturellement avec les autres et avec Dieu. Ainsi quand Thérèse déjà malade, sur son lit d'infirmerie, à qui l'on a donné un éventail à cause de sa fièvre et de la chaleur, se met tout à coup et d'un geste parfaitement naturel et bouleversant à éventer le petit crucifix posé sur son oreiller, en disant : "Je crois qu'il est bien seul, lui aussi," ou encore quand Thérèse, toujours sur son lit de malade dit tout à coup à sa sœur (en religion et en même temps, selon la chair) qui est assise pour la garder : "Voulez-vous que je vous donne une preuve d'amour ?" L'autre semble surprise, mais Thérèse sort son pied de sous la couverture et délicatement, avec le doigt de pied caresse la joue de sa sœur en lui disant : "cette preuve d'amour, personne ne vous l'a jamais donnée !" Voilà quelque chose que l'on peut appeler une espièglerie mais qui révèle de façon merveilleuse avec quelle délicatesse et quelle liberté sainte Thérèse savait être proche des autres et de Dieu.

Et si vous avez vu le visage rayonnant de ten­dresse de Thérèse quand elle est auprès d'une vieille sœur, une veuve entrée au Carmel après la mort de son époux et qui n'avait jamais pu se détacher d'un petit médaillon représentant celui-ci. Avec quelle douceur Thérèse la soigne, la lave et puis l'habille, et ensuite la garde pendant ses derniers moments, et reçoit la confidence et le cadeau du petit médaillon et puis, chose merveilleuse, quand la vieille sœur vient de mourir, Thérèse recueille une de ses larmes au coin de son œil avec un petit bout de papier buvard pour s'en faire une relique qu'elle met dans un petit sachet sous son habit de religieuse. Délicatesse d'âme de Thérèse qui a su reconnaître et aimer chez cette pau­vre veuve la souffrance, la tendresse, la confiance en la bonté de Dieu et y pressentir la sainteté. Il y a ainsi tant de détails véritablement évangéliques comme ce regard de Thérèse vers son père qui a perdu la raison, probablement bouleversé par l'entrée successive de trois de ses filles au Carmel, regard de compassion et de connivence, où se mêlent le sourire et les larmes, regard qui parle à celui qui n'entend plus, pour ré­veiller au fond de lui un éclair de communion. Je n'hésite pas à parler de la rayonnante tendresse de Thérèse, rendue tangible par ces images.

Je crois qu'il est capital pour nous de décou­vrir ce qu'est la vie chrétienne dans la quotidienneté la plus ordinaire, car vous et moi, nous n'aurons proba­blement pas des occasions exceptionnelles de vivre des choses hors du commun. Mais nous avons à vivre tous les jours cet amour dans la simplicité. Il faut que l'amour fasse partie de notre vie et ne soit pas quelque chose de plaqué ou de surajouté artificiellement.

Toujours à propos de cette héroïcité des ver­tus, on pourrait parler aussi de l'ascèse et des macéra­tions dont certaines critiques prétendent qu'elles se­raient mal présentées dans ce film, et donneraient du Carmel une "image carcérale". Ici je vous ferai re­marquer que la seule religieuse qui recherche de façon un peu malsaine des macérations, revêtant son corps de cilices ou se livrant à cette scène difficilement soutenable où elle trempe son doigt dans les crachats de Thérèse, est une sœur qui n'a pas en vérité la voca­tion religieuse parce que, au lieu d'aimer Dieu, c'est de Thérèse qu'elle est amoureuse. Et d'ailleurs elle finira par quitter le Carmel, et par conséquent cette façon un peu dévoyée ou déformée de comprendre l'ascèse chrétienne n'est pas du tout mise au compte du Carmel, ni au compte de la vie religieuse, mais elle est mise au compte d'une caricature qui est le fait de quelqu'un qui n'est pas bien en place et qui a pris sa quête psychologique plus ou moins boiteuse pour une vocation qu'elle n'a pas en réalité. Encore à propos de l'ascèse, on voit la prieure se faire flageller avec des branchages par une autre sœur. Mais c'est parce qu'elle sent bien qu'elle a demandé à ses sœurs, no­tamment à Thérèse, des choses trop dures et qu'elle veut en quelque sorte en prendre sur elle la sévérité. D'ailleurs, cette prieure est la même qui, au soir de Noël accepte de partager entre ses sœurs quelques huîtres et quelques bouteilles de champagne qu'on vient de lui offrir, ce qui donne lieu à une scène mer­veilleuse où les carmélites, un peu gaies, se mettent à danser entre elles en fredonnant une musique d'Of­fenbach. Non ce n'est pas scandaleux ni blasphéma­toire ! Au contraire, cela donne envie de connaître le secret qui explique la joie qui remplit si naturellement le cœur de ces femmes.

Car je voudrais en venir à quelque chose de plus important encore. Il y a une autre critique qui m'a fait vraiment mal, elle vient d'une carmélite qui a laissé intituler son interview : "trahison", comme si, en voyant ce film, on recevait une image mensongère du Carmel et de la vie religieuse et de la sainteté de Thérèse de Lisieux. Cette carmélite parle de trahison parce que, dit-elle, on a l'impression que les religieu­ses et Thérèse sont amoureuses non de Dieu mais de Jésus homme. Mais, ma sœur, Dieu ne se serait-il pas incarné ? Ne serait-il donc pas venu sur la terre, dans une nature et une chair d'homme ? le Carmel est-il une relation avec un Dieu désincarné ? On a dit aussi que le nom de Dieu n'est jamais prononcé dans ce film. Mais quel aveuglement ! Tout au long du film, les paroles qui nous sont dites sont une récitation infi­niment simple mais continue, du Cantique des canti­ques. Certains exégètes avaient d'ailleurs remarqué que dans le Cantique des cantiques le mot de Dieu n'est jamais prononcé ! Mais c'est qu'il s'agit de Lui sans cesse et quand on dit "Toi", quand on dit "Lui", quand on dit "le Bien Aimé", quand on dit "Celui que j'aime", il s'agit de Dieu, il ne s'agit que de Lui tout au long du Cantique des cantiques et c'est précisément une intuition de génie d'avoir donné comme bande sonore à ce film sur Sainte Thérèse cette récitation du Cantique des cantiques.

Cela nous amène au cœur de la sainteté chré­tienne. Pourquoi Thérèse est-elle sainte ? c'est parce qu'elle est amoureuse de Dieu, amoureuse du Christ. Et j'espère que la carmélite qui a donné cette inter­view sur le film est elle aussi amoureuse du Christ, j'espère qu'elle aussi lit le Cantique des cantiques pour en être bouleversée comme je vous demande de lire le Cantique des cantiques pour en être bouleversés dans votre cœur, pour savoir que c'est ça la sainteté chré­tienne, c'est d'aimer passionnément Dieu. Et l'auteur a voulu, tout au long de ce film, mettre admirablement ces paroles du Cantique des cantiques pour être dites non pas seulement par Thérèse, mais par toutes ses sœurs, et d'une manière toute naturelle, toute sponta­née. Elles en parlent comme si elles disaient des cho­ses tout ordinaires, à tel point que certains spectateurs m'ont dit en sortant du film : "Est-ce vrai que dans les carmels les sœurs quand elles parlent de Dieu disent : c'est mon Bien-Aimé ?" Et ce sont toutes les religieu­ses qui, tour à tour, disent ces mots du Cantique des cantiques, même les vieilles, même les laides, même celles qui ont l'air revêche, toutes elles disent à un certain moment : "Voici mon Bien Aimé qui vient, je L'entends. Je suis malade d'amour. Donne-moi des fruits pour me soutenir, car je ne puis retrouver mon Bien-Aimé. Je le cherche et il se cache." J'aimerais que, ayant vu le film ou ne l'ayant pas vu, peu im­porte, nous soyons tous sensibilisés à cela. Voyez-vous, frères et sœurs, être chrétien, suivre l'évangile, vouloir devenir des saints (et nous sommes tous ap­pelés à être des saints, chacun d'entre nous, même si nous sommes très pécheurs, même si nous sommes très médiocres, nous sommes tous appelés à être des saints), cela suppose une condition fondamentale, radicale, il n'y en a qu'une. Il faut que nous soyons amoureux de Dieu, il faut que nous soyons capables d'une sorte d'élan et de feu pour le Christ Jésus. Et ça, c'est donné à n'importe qui, c'est donné à tout le monde. Il n'y a pas besoin d'avoir toutes les vertus ni d'être un grand théologien. Cela peut se faire dans la vie de tous les jours, cela peut se faire dans les actes les plus simples, les plus futiles, les plus ordinaires, comme l'a fait sainte Thérèse de l'Enfant Jésus parce qu'elle n'a rien fait d'inouï. Et l'on raconte, ce n'est pas dans le film, mais c'est dans les récits qu'ont fait les sœurs à propos de Thérèse de l'Enfant Jésus, on ra­conte qu'une sœur se demandait "qu'est-ce que la Prieure pourra bien dire dans son oraison funèbre, elle n'a rien fait". Réfléchissons mes frères : Elle n'a rien fait, mais elle a été consumée d'amour. Elle a été passionnément amoureuse du Christ. Alors, frères et sœurs, essayons de rentrer dans notre cœur pour qu'y surgisse cette flamme, cette source, pour que nous ne soyons pas simplement des gens médiocres qui vont cahin-caha, mais que quelque chose de plus profond, qui vient de bien plus loin que nous, qui nous empor­tera bien plus loin que nous, nous saisisse, nous tra­verse : l'amour de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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