Photos

SOURIGRAPHIE

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 octobre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Tout est prêt. Venez aux noces" De cette para­bole bien connue et dont la conclusion nous fait souvent un peu peur , "il y a beaucoup d'appelés, mais peu sont élus", je voudrais ce matin méditer avec vous deux enseignements.

Cette parabole est très éclairante sur notre condition moderne tout d'abord parce qu'elle nous montre pourquoi Dieu tient si peu de place dans la vie de ce monde. En effet, nous sommes souvent choqués de savoir comment, par rapport à d'autres époques de notre histoire, la place du mystère de Dieu, la place de l'Église aujourd'hui, semble être comme une peau de chagrin qui se rétrécit au fur et à mesure que l'homme semble vouloir prendre seul son destin en mains. Cette parabole nous explique pourquoi.

En effet, vous le savez, cette parabole des in­vités qui se dérobent au festin avait sans doute, dans la bouche de Jésus, pour but premier d'expliquer pourquoi le peuple juif avait ainsi refusé la bonne nouvelle de l'évangile et comment mystérieusement, ce refus allait ouvrir le salut aux païens. C'est ainsi que les premiers invités, ceux à qui l'invitation était due, selon l'accord des promesses de Dieu, ces invités se dérobent provoquant ainsi la colère du roi. Mais le roi veut absolument remplir la salle du festin et ce sont précisément les gueux, les pauvres, les estropiés qui sont alors appelés à entrer dans la salle des noces. Il s'agit donc bien du mystère d'Israël qui, dans son refus d'accueillir le mystère de Dieu, tel qu'il lui est offert dans l'évangile de Jésus-Christ, se voit pour ainsi dire "battu dans la dernière ligne droite" par les païens qui prennent la place des juifs dans la salle des noces du festin.

Mais pourquoi ce refus ? C'est parce que le cœur d'Israël ressemble un peu à notre cœur d'hom­mes d'aujourd'hui. Il n'y a pas de place pour la venue de Dieu, en Jésus-Christ, parce qu'apparemment Dieu n'est pas intégrable à nos idées, à notre conception des choses. Tel est le mystère même d'Israël à cause de la promesse qu'il avait reçue, il avait commencé à se forger un projet de Messie qui devait répondre à son désir et à son attente. Ainsi le drame d'Israël consiste en ceci au lieu de voir Dieu tel qu'Il vient, il L'a rejeté puisqu'Il ne correspondait pas au profil de Celui qu'il avait voulu, qu'il attendait et qu'il s'était proposé d'ac­cueillir comme Messie. Il n'y avait pas de place pour Dieu à ce mariage-là parce que Dieu ne correspondait pas à l'attente d'Israël, selon des traditions que le Christ, à plusieurs reprises, a qualifiées de tout hu­maines.

Or réfléchissez-y bien. Regardez votre propre vie, regardez votre désir et regardez vos attentes. La plupart du temps, est-ce que dans notre désir et dans nos attentes il y a encore une petite place pour la ve­nue de Dieu ? Nous-mêmes avons maintenant "pris le pli" d'une vie, d'un monde très organisés et fonction­nalisés, il y a telle occupation qui doit avoir tel but, il y a telle activité encore qui doit répondre à tel critère de rentabilité, etc ... Et à l'intérieur de cet organi­gramme, si Dieu dit : "il faut que tu viennes passer un moment avec Moi dans la salle de noces", l'homme reprend alors "désolé, mon agenda est plein !"

Le mystère même de la rencontre est grevé la plupart du temps de cette difficulté par laquelle notre cœur n'attend plus que ce qu'il a décidé d'attendre, n'envisage plus que ce qui correspond à un modèle que nous nous sommes bâtis à l'avance. Et Dieu alors vient comme un intrus. Il n'y a pas de place pour Lui, il n'y a plus de temps à passer avec Lui. Il nous sem­ble que notre manière d'envisager ce monde et le plan de notre vie est déjà plein, fermé sur lui-même. Alors quand Il vient, ça sonne un peu faux. Le mystère même de la venue de Dieu dans nos propres existen­ces est toujours dramatique Dieu ne peut pas s'empê­cher d'intervenir dans nos vies comme une réalité qui nous est étrangère au premier abord l'invitation arrive toujours au dernier moment, juste avant les repas, "tout est prêt, venez vite". Et sur le moment, nous ne l'acceptons pas.

Tel est le premier enseignement il n'y a pas de place pour Dieu parce qu'en réalité nous avons déjà délimité la place qu'Il devrait avoir, et par conséquent Il a beau frapper à la porte, c'est fini, tout est plein, et nous ne faisons même plus l'effort de comprendre ce que Dieu même voulait nous proposer.

Le second enseignement de cette parabole est sans doute celui qui nous inquiète le plus c'est la fa­meuse histoire de cet invité qui est mis hors de la salle parce qu'il ne porte pas la robe des convives.

Pour expliquer cela, je voudrais repartir d'un mot d'enfant, d'un petit garçon qui, un jour, racontait "mon papa a pris son appareil de photos et il m'a sourigraphié". Je dis bien "il m'a sourigraphié". Je trouve ce mot extraordinaire, car cet enfant avait compris qu'il ne s'agissait pas de photographie, mais précisément de "sourigraphie". Qu'est-ce que cela signifiait dans sa tête ? A peu près ceci : au moment où on le photographie il faut qu'il donne le meilleur de lui-même, c'est-à-dire son sourire, accepte d'être tout entier à l'autre qui le prend en photographie. Ainsi, il fait ce geste très beau par lequel il manifeste totalement et spontanément sa présence, sa tendresse et sa joie à travers le cliché qui pourra en sortir.

Je dirais que la robe de noce, c'est la "souri­graphie". Pour entrer dans le Royaume de Dieu, il ne suffit pas d'être là comme on pose parfois pour sa photographie, c'est-à-dire d'apporter une présence brutale, massive, que la pellicule enregistre, passive­ment et banalement. Mais précisément, le vêtement que le maître de la noce veut voir porté par tout le monde, c'est le sourire, la présence, l'attention à celui qui vous a invité. Et par conséquent toute cette masse d'hommes qui est entrée dans le festin de noces avait comme première exigence, en revêtant le vêtement de noces, de découvrir que le sens profond de leur exis­tence était d'être et de vivre tout entiers pour Dieu. Et en acceptant de revêtir le vêtement, chacun acceptait non plus de vivre sa vie pour lui, mais de la vivre pour la fête, pour le maître qui invite, dans ce sourire admirable offert à Dieu et que nous appelons l'action de grâce, la joie d'être ensemble, la joie de célébrer. Il faut que dans notre vie au moment où vient la pré­sence de Dieu, nous acceptions ce retournement radi­cal dans lequel notre existence n'est pas simplement quelque chose qui se pose là et au sujet de laquelle nous dirions à Dieu : "fais-en ce que Tu voudras, après tout ça m'est égal", au contraire il faut qu'au moment même où Dieu entre dans notre cœur et dans notre vie, que nous nous laissions "sourigraphier" c'est-à-dire saisir au plus intime de nous-mêmes par la présence de Dieu afin que nous soyons tout à Lui. Une telle irruption de l'altérité de Dieu en notre exis­tence fait qu'à ce moment-là nous devons être totale­ment à l'autre qui est Dieu, accepter de ne plus être exactement ce que nous sommes selon les normes et les indications que nous aurions voulu prévoir et pro­grammer, il suffit de laisser notre être s'épanouir à la présence de Dieu.

Cela peut suggérer un éclairage nouveau et une interprétation personnelle que vous trouverez peut-être fantaisiste au sujet de la conclusion de la parabole : "il y a beaucoup d'appelés, mais peu sont élus". Les commentaires d'exégèse que j'ai consultés ne sont pas très éclairants sur la question. On voit bien que cette sentence n'a pas grand-chose à voir avec une prédestination brutale par laquelle Dieu éla­guerait beaucoup de gens pour ne garder que quel­ques-uns, choisis, choyés, triés sur le volet. C'est pourquoi je préférerais comprendre cette affirmation de la façon suivante : il y a un appel d'une grandeur et d'un absolu insondables, et une réponse de notre cœur, de notre vie, le choix que nous faisons est tota­lement disproportionné. Ils ne sont presque rien par rapport à la grandeur de l'appel.

Frères et sœurs, voilà la réalité à laquelle nous sommes confrontés jour après jour. C'est le mystère même de notre existence : accepter ce face à face avec un Dieu qui se manifeste à nous dans une altérité dé­concertante, mais pourtant Dieu est là pour susciter en nous le goût de sa présence et le sens même de notre totale appartenance à Lui-même Si nous ne sommes pas toujours à la hauteur du choix qu'Il a voulu faire de chacun d'entre nous.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public