Photos

N'AYEZ PAS PEUR DU MANQUE SPIRITUEL

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (9 octobre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dans l'homélie du dimanche 4 septembre, j'avais évoqué avec vous cet amour divin qui entre dans un homme et le brise : premier aspect de la vie spirituelle. Aujourd'hui, dans la suite de cette homélie d'il y a un mois, je vais vous propo­ser un deuxième pôle de méditation, puis je vous en proposerai un troisième le jour de la Toussaint, puis­que le sort m'incombe de prêcher à cette date.

L'amour est une chose divine qui, lorsqu'il entre dans un homme, le brise, brisure par laquelle le Christ doit entrer en nous. Je dis "doit", pour signifier que ce n'est pas quelque chose de facultatif, Il doit entrer par une brisure : celle de sa Pâque, celle de sa mort. Aujourd'hui je propose à votre réflexion la né­cessaire réalité du manque, non pas abstraitement et en l'air, pour le bonheur de notre esprit ou de nos oreilles, mais pour nous inviter à un nouveau pas dans la vie spirituelle.

Voici donc cette rencontre bien connue, trop connue, entre Jésus et cet homme venant lui deman­der quelque chose, une sorte de supplément à tout ce qu'il a déjà fait, pour posséder la vie éternelle. Alors Jésus, malin, l'interroge sur sa vie morale, sur son agir : "Tu connais les commandements, ne commets pas de meurtre, d'adultère, ne fais pas de vol, honore ton père et ta mère." Et l'homme répond : "Maître, tout cela, je l'ai fait parfaitement (nous ne pourrions pas en dire autant), depuis ma jeunesse". Voilà un homme qui, moralement, est absolument disposé à recevoir Dieu puisqu'il est moralement parfait, ce que Jésus ne conteste pas. C'est beaucoup d'en être arrivé là. Mais alors Jésus a omis un certain nombre de commandements, les plus importants : "Est-ce que tu crois en Dieu ? est-ce que tu ne prononces pas à faux le Nom de Dieu ?" Jésus a omis les quatre premiers commandements, les commandements de la vie théologique, les commandements de la relation fon­damentale entre l'homme et son Créateur, Il ne l'inter­roge pas sur ça, simplement Il joue un peu au confes­seur, L'interrogeant sur sa vie morale. Ce trait est fort intéressant ce dont Jésus n'a pas parlé à cet homme, à cela Il veut le conduire. Il lui dit : "Une seule chose te manque : Suis-moi". C'est là le problème, la difficulté a paru tellement forte pour cet homme parfaitement droit, si vous voulez, parfaitement juste, qu'elle l'a empêché de faire ce pas spirituel auquel je vous invite aujourd'hui.

"Une seule chose te manque : suis-moi" et l'évangile dit : "Jésus le regarda et l'aima". Pourquoi cet homme adulte, cette sorte de saint, si vous voulez, n'a pas suivi la source de la sainteté ? alors qu'il avait toutes les dispositions. Combien d'entre nous aime­rions être parfaitement moral, on se dirait avec satis­faction : "bon, enfin je suis arrivé". Eh bien non, ap­paremment cette perfection morale ne mène pas à grand chose, par donnez-moi de vous le dire, ici, mais l'évangile le dit : "Une seule chose te manque". Jésus le regarda et l'aima. Ce que cet homme n'a pas sup­porté, c'est le regard de Jésus qui l'aimait. Jésus n'a pas posé un regard de jugement moral sur lui, Il ne lui a pas dit "bon, c'est très bien, continue comme ça, sois tranquille, attends la fin et tu arriveras au royaume de Dieu", il apporte sur cet homme un regard d'amour divin. Rappelez-vous ici ce que je disais il y a un mois, l'amour de Dieu brise. Cet homme n'a pas sup­porté que ce regard de l'amour de Dieu vienne briser ce qu'il pensait être le chemin de la vie éternelle la pure et parfaite perfection morale, c'est-à-dire ce que lui-même faisait de sa vie "qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? qu'est-ce qu'il faut que j'ajoute ? dis moi une chose à faire de plus parce que tout ce que me de­mande la loi, je le fais, déjà". Quelle sincérité au fond, quelle générosité, quelle bonne volonté Oui, mais là encore, ces sentiments aussi nécessaires soient-ils ne suffisent pas pour le royaume de Dieu. Et nous, nous sommes acculés comme cet homme à un pas supplé­mentaire non pas sur un chemin moral qui n'est pas fait, mais sur un chemin mystique, celui qui est jus­tement intérieur à la morale, sa source et sa fin.

Quel est ce regard posé sur cet homme et qu'il n'a pas suivi ? Relisons le passage de la seconde lec­ture le texte de l'épître aux Hébreux. Je me permets de vous le rappeler : "La parole de Dieu, elle est vivante, énergique, plus coupante qu'une épée à deux tran­chants, elle pénètre au plus profond de l'âme jus­qu'aux jointures, jusqu'aux moelles, elle juge les in­tentions et les pensées du cœur, pas une créature n'échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, dominé par son regard". Voilà cet homme parfaitement mo­ral, dominant parfaitement son agir, et le voilà dominé par la parole de Dieu, par ce regard tranchant et bri­sant : cela il ne le supporte pas. Pourquoi ? Cet homme est intérieurement habillé de toute sa vertu, glorieuse puisque parfaite. Or l'auteur de l'épître aux Hébreux dit : "Pas une créature n'échappe à son re­gard, tout est nu et dépouillé devant Dieu". Cet homme n'a pas accepté que la parole de Dieu vienne dépouiller l'intérieur de sa vie, et le regard que lui-même portait sur sa vie, vienne dépouiller et mettre à nu sa conception trop pratique, j'allais dire empirique du chemin de la vie éternelle. Une vie morale parfaite, c'est une chose, la vie spirituelle c'est sentir le manque radical qui tient à notre situation de créatures devant le regard de Dieu. Et tant que nous n'avons pas ac­cepté d'ouvrir un tout petit peu nos paupières à ce regard tranchant, à ce regard brisant, à ce scalpel aigu de la parole de Dieu, notre expérience spirituelle n'existe pas, elle n'est encore qu'une vie morale, même parfaite je vous l'accorde. La vie spirituelle : ce manque radical, non pas d'abord de richesses de tou­tes sortes, on n'en a pas tant que ça, de moins en moins, mais on peut toujours se rattraper sur le peu qu'on a, c'est une attitude encore plus riche, car il y a une façon d'aimer sa pauvreté qui est une disposition de richesse incommensurablement plus grande que d'avoir beaucoup de choses. Ce manque, le Christ vient l'inscrire dans le cœur de cet homme pour qu'il sache que suivre Dieu, c'est radicalement manquer. On dit souvent et on prêche encore plus souvent que l'amour de Dieu nous comble. C'est un petit peu, j'al­lais dire, une vision un peu "société d'abondance" de la vie spirituelle.

Vous savez, je ne suis pas absolument certain que tous ici puissent dire : "L'amour de Dieu vraiment me comble". Il ne vous manque rien ? vous ne sentez jamais le vide ? vous ne présentez jamais cette espèce de fuite intérieure ? vous êtes comblés par l'amour de Dieu ? ça ne vous pose pas de problème ? tout est bien, tout est clair, tout est parfait parce que Dieu vous aime et que vous aimez Dieu ? Si nous avions à répondre personnellement, est-ce que nous serions vraiment d'accord pour dire : "Oui, l'amour de Dieu me comble" ? Pour moi, non, il ne me comble pas, pourquoi ? parce qu'il est l'amour de Dieu et que l'amour de Dieu n'est pas fait pour boucher nos vides ou satisfaire nos désirs. Cet homme voulait cela, cet homme c'est nous, c'est moi. Et vous le savez très bien, ça ne se passe pas ainsi. Souvent notre vie chré­tienne nous la vivons bien tristement parce que nous avons de grands biens, ou plus exactement parce que nous ne comprenons pas que cette expérience chré­tienne, c'est justement de ne rien avoir, de se laisser radicalement dépouiller, à l'intérieur de soi, par la parole de Dieu, par ce regard du Christ.

Bien sûr, Il vient nous aimer, mais de quel amour Dieu nous aime ? d'un amour absolu qui veut la totalité de notre vie et donc qui nous demande de faire le vide radical de ce que nous sommes et d'aban­donner même ce que nous avons de meilleur pour Le suivre. Voilà ce regard de Dieu, voilà ce qui nous manque radicalement cette disposition à la parole de Dieu qui doit nous dominer. Nous pouvons être maî­tres de notre vie morale, nous y arrivons tant bien que mal, avec notre bonne volonté, l'aide des uns, l'aide des autres. Il faut nous laisser dominer par la parole de Dieu. C'est Lui qui est notre maître, le maître de notre vie spirituelle, ce n'est pas nous, mais Lui. Un maître qui dépouille de ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous croyons, notre propre action personnelle, trop individuelle, pour parvenir à la vie éternelle qui n'est pas l'objet de tout ce que nous faisons pour l'avoir, mais qui le moment où notre vide enfin accepté dans la mort pourra être complètement comblé par l'amour de Dieu, dans la vie éternelle. Mais il ne faut pas confondre la béatitude éternelle et la vie quotidienne, ce n'est pas la même chose, nous n'en sommes pas encore là.

Alors frères et sœurs, je vous laisse à ces quelques réflexions. Je vous invite vraiment, profondément à faire un pas dans votre vie spirituelle, à un pas intérieur, je vous invite à suivre Jésus, je vous invite à accepter que votre vie chrétienne soit radicalement un manque de ce que vous désirez, qu'elle ne soit pas comblée par votre espérance immédiatement. Je vous invite à accepter spirituellement que l'amour de Dieu vous manque parce que vous ne pouvez pas le posséder comme une chose, ni le réaliser à vos convenances, vous ne pouvez pas l'avoir pour vous-mêmes, comme cet homme voulait quelque chose de supplémentaire pour ajouter à toute sa vie.

Vous vous souvenez il y a dix ans, lors de son élection, le pape a proclamé sur la place de saint Pierre : "n'ayez pas peur". Cette parole retentit encore dans notre cœur. N'ayez pas peur du monde, des forces du mal, de la tempête qui agite la barque. Bon, cela ce sont des peurs extérieures à nous, elles viennent du monde qui nous entoure. Mais je crois que nous avons peur, oui nous avons peur de la foi, de vivre de la foi, de l'expérience spirituelle, nous avons peur du regard de Dieu, pourquoi ? Parce que nous savons très bien, comme le dit l'épître aux Hébreux, qu'Il nous arrache à nous-mêmes, qu'Il nous accule à vivre ce manque radical sans jamais le combler, autrement nous sommes tristes, infiniment tristes, car rien ne peut le combler durant cette terre.

Oui, l'amour de Dieu vient nous briser, la conséquence de cette brisure : se vider de nous-mêmes, de tout ce que nous sommes, sentons ou avons envie, même au plan de la vie spirituelle. Qui d'entre vous peut dire : "ma vie spirituelle, je la mène comme je veux."

Cet homme de l'évangile le voulait ainsi. Ce n'est pas possible, cela ne mène nulle part, si ce n'est au centre de soi-même et à la tristesse de n'être que soi-même et seul. Oui, frères et sœurs, je vous de­mande d'accepter ce regard qui brise, parce qu'il vous aime, qui engendre ce manque radical, mais ce man­que-là n'est-il pas le dynamisme de notre vie ? Qu'est-ce qui se passe dans la vie conjugale ? vous le savez bien, on n'aime pas l'autre parce qu'on est comblé, on aime l'autre parce qu'il ne nous comble pas et cela appelle un amour encore plus fort. N'est-ce pas cela ? Et avec Dieu, c'est la même chose. Vivre ce vide, vivre ce manque de façon profondément spirituelle, profondément amoureuse parce qu'il n'y a que ça qui peut nous permettre de faire un pas de plus.

Alors vous allez me dire : "tout ça, c'est très beau, mais qu'est-ce qu'il faut faire " ? justement il n'y a rien à faire, comme le disait Jésus au jeune homme riche. Mais enfin quand même il faut être un petit peu pratique. Je vous propose simplement ceci chaque jour de cette semaine, chaque jour, vous allez repren­dre le texte de l'épître aux Hébreux, personnellement, cinq minutes ou dix minutes, vous allez le relire sans rien en attendre si ce n'est qu'il vous dispose à vous laisser dépouiller et dénuder par ce regard que Jésus pose maintenant sur vous en murmurant silencieuse­ment : une seule chose te manque vraiment : suis-moi.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public