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 RENDRE GRÂCE

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (15 octobre 1989)
Homélie du Frère Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette page d'évangile au pre­mier abord ressemble à beaucoup d'autres. Il s'agit d'une variante parmi ces innombrables guérisons dont l'évangile est rempli. Comme dans toute guérison, Jésus demande aux malades une seule chose : la foi. Et de fait, l'appel au secours des dix lépreux était déjà un acte de foi : "Jésus, Maître, Toi qui es le Maître de toute chose, prends pitié de nous, prends pitié de notre détresse, de notre malheur". Et Jésus effectivement les guérit. Une variante, je dis, des récits habituels, car la foi des lépreux est mise à l'épreuve : au lieu des les guérir sur le champ Jésus se conformant à la Loi qui demande que la lèpre, comme d'ailleurs la guérison de la lèpre, soit constatée par les prêtres, parce qu'il y avait dans la mentalité ancienne un lien entre la maladie et le péché et plus particuliè­rement entre la lèpre et le péché, c'est pourquoi les prêtres étaient eux-mêmes chargés de constater si quelqu'un était atteint de la lèpre ou s'il en était guéri, Jésus donc, se conformant à la Loi, leur dit : "Allez vous montrer aux prêtres". Et c'est seulement en chemin que les lépreux seront guéris, ce qui prouve qu'ils ont obéi à la parole de Jésus, ils ont cru à sa parole, ils y ont cru comme à une promesse de salut puisque, sans être encore guéris, ils sont partis pour faire constater par les prêtres une guérison qui n'avait pas encore eu lieu. Et, de fait, à leur foi Dieu répond, Jésus guérit ces lépreux à distance tandis qu'ils sont en chemin.

Jusque-là tout cela ressemble à beaucoup d'autres guérisons. Et, de fait, les dix lépreux ont posé cet acte de foi, les dix lépreux ont été guéris. Mais voilà qu'un des dix lépreux va ajouter quelque chose de nouveau à ce miracle, il ne se contente pas de de­mander, il ne se contente pas d'avoir foi en Jésus, il ne se contente pas d'être guéri, il ajoute une nouvelle démarche, il revient vers Jésus.

Je ne m'attarderai pas au fait que ce dixième lépreux, le seul qui soit revenu, était samaritain. Cela fait, bien entendu, partie de la pointe du texte et cela rapproche cet épisode de celui de la rencontre de Jé­sus avec la samaritaine au puits de Jacob comme aussi la parabole du bon samaritain, tous ces textes où Jésus se sert de la rivalité entre les juifs et les samaritains pour manifester que le salut qu'Il apporte est un salut universel qui ne s'adresse pas seulement au peuple juif, les samaritains étant les étrangers les plus pro­ches. Je ne m'attarderai pas à ce point que l'on com­mente habituellement. Ce que je voudrais essayer de découvrir avec vous, c'est : qu'est-ce que ce dixième lépreux a fait de plus que les autres pour que Jésus le félicite ? Après tout les autres ont cru, ils ont été guéris, donc ils n'étaient pas en opposition avec Jésus, bien plus ils ont obéi à sa parole, Il leur a dit : "Allez vous montrer aux prêtres" , ils ont été guéris en che­min, ils sont allés trouver les prêtres de Jérusalem pour faire constater leur guérison. C'est ce que Jésus leur avait demandé. Et si l'on en reste à la lettre du texte, on peut dire que celui qui est revenu a en quel­que sorte désobéi à Jésus puisque au lieu d'aller faire constater sa guérison, il a fait demi-tour. On pourrait dire qu'étant samaritain, il n'avait pas à aller faire constater sa guérison par les prêtres juifs de Jérusa­lem. Mais cela est sans importance.

En réalité pourquoi Jésus le félicite-t-il ainsi ? Est-ce simplement parce qu'il est venu dire merci à Jésus ? ce serait une leçon un petit peu courte pour l'évangile : quand on a reçu un cadeau, il faut dire merci. Je pense qu'il faut aller un petit peu plus loin. Aussi le texte ne dit-il pas qu'il est venu sim­plement pour remercier, mais qu'il est venu en rendant grâce.

"Rendre grâce", voilà un mot que nous em­ployons assez souvent dans le vocabulaire chrétien, dans la liturgie "action de grâce", un mot un peu mystérieux qui au premier abord semble signifier "remercier", mais qui va beaucoup plus loin. "Action de grâce", c'est le nom de ce que nous sommes en train de faire maintenant, nous célébrons l'eucharistie. "Eucharistie" c'est un mot grec qui signifie "action de grâce". Nous sommes donc, comme ce lépreux reve­nant vers Jésus, rassemblés ici pour rendre grâce. Mieux encore cette eucharistie que nous célébrons s'appelle action de grâce parce que précisément au moment de la dernière Cène, quand Jésus pour la première fois a célébré l'eucharistie, il nous est dit qu'Il a pris le pain et qu'Il a rendu grâce au Père. Et c'est cette attitude d'action de grâce de Jésus en face du Père, attitude d'action de grâce que le célébrant reprendra tout à l'heure au nom de Jésus-Christ, c'est cet élan d'action de grâce de Jésus qui a trans­formé le pain en son corps, le vin en son sang. N'ima­ginons pas que les paroles : "Ceci est mon corps", "Ceci est mon sang" sont des sortes de paroles magi­ques qui transforment le pain au corps du Christ. Ces paroles sont des paroles explicatives, Jésus dit à ses disciples : "Prenez et mangez, ce pain c'est mon corps, ceci c'est mon sang". Le moment décisif dans le mystère de l'eucharistie, et c'est bien pour cela, l'Église le comprend parfaitement, c'est pour cela qu'elle a appelé "eucharistie" ce sacrement, le mo­ment décisif c'est l'action de grâce.

Alors qu'est-ce que c'est que cette action de grâce du samaritain ? qu'est-ce que c'est que cette action de grâce de Jésus à la dernière Cène ? qu'est-ce que c'est que cette action de grâce du célébrant de l'eucharistie ? qu'est-ce que c'est cette action de grâce que nous sommes tous venus célébrer aujourd'hui ? Dans "action de grâce", dans "rendre grâce", il y a d'abord le mot : "grâce", ce mot lui aussi si fonda­mental dans notre foi, dans notre vocabulaire chrétien. La grâce, cela veut dire d'abord un bienfait. Et puis cela veut dire aussi une beauté, une splendeur, un rayonnement. Quand on dit que quelqu'un a de la grâce, cela veut dire qu'il y a en cette personne quel­que chose d'indéfinissable qui n'est pas la régularité des traits, qui n'est pas non plus une certaine configu­ration au canon de l'esthétique, mais qui est un sur­plus, un je-ne-sais-quoi qui rayonne. La grâce c'est donc le rayonnement, c'est la splendeur, c'est ce don qui nous est fait, ce bienfait qui nous est donné. Tou­tes ces connotations ont quelque chose de commun : la grâce c'est ce qui est en plus, c'est ce qui est gratuit. Voilà le mot décisif qui d'ailleurs vient de la même racine que grâce. La grâce, c'est ce don que nous fait Dieu "au-delà", au-delà de ce que nous pouvons mé­riter, au-delà de ce que nous pouvons demander, au-delà de ce que nous pouvons même imaginer. La grâce, c'est ce dépassement radical de l'homme, ce dépassement de nos forces, de nos désirs, ce dépas­sement de nos droits, ce qui est plus loin, ce qui vient d'ailleurs, ce qu'en aucune manière nous n'avons pu imaginer, comme le dit si bien saint Paul : "Ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme". Voilà ce que c'est que la grâce. La grâce, c'est l'émerveille­ment, la grâce c'est la profusion, c'est l'éblouissement, la grâce c'est tout ce qui appartient en propre à Dieu et qui nous dépasse de toutes parts, nous entoure, nous cerne, nous élève, nous attire, nous transfigure, nous transforme. Voilà ce que c'est que la grâce.

"Rendre grâce", finalement l'expression est assez juste, c'est répondre à la grâce, "rendre grâce" c'est répondre à la grâce comme grâce, c'est reconnaître le don de Dieu pour ce qu'il est, pour un don gratuit, pour un don qui nous émerveille, pour un don qui nous dépasse, pour un don qui nous trans­porte et qui nous emporte. Voilà ce que c'est que "rendre grâce". "Rendre grâce", c'est mettre son cœur au diapason du cœur de Dieu, ce n'est pas simplement dire merci, vous le voyez. Ce n'est pas simplement reconnaître d'une manière presque rationnelle, selon une comptabilité exacte, le don que Dieu nous a fait, " rendre grâce" c'est se laisser emporter au-delà de toute comptabilité, au-delà de toute imagination, de tout ce que nous pourrions prendre dans nos mains, c'est nous laisser conduire par Dieu dans son mystère, plus loin. Voilà ce que ce samaritain a compris. Il a compris que, au-delà de cette guérison corporelle déjà tellement merveilleuse, tellement extraordinaire pour lui qui vivait comme un paria, un banni, qui était rejeté par la société, au-delà de cette guérison corporelle déjà merveilleuse, il était pris, emmené, emporté dans un mystère qui dépassait toute son imagination. Il était pris par Jésus, par Jésus Dieu, dans le mystère de la divinité. C'est pour cela qu'il se prosterne, il se jette aux pieds de Jésus, il l'adore, il reconnaît en Jésus non pas un prophète, non pas simplement un thaumaturge, quelqu'un qui fait des miracles, mais il reconnaît quelqu'un qui amène la présence de Dieu sur la terre. En Jésus, il reconnaît le mystère même de Dieu. Et c'est pourquoi il est comme éperdu, il est comme dépassé et il se laisse emporter dans ce mystère.

Alors, c'est cela, frères et sœurs, quand nous venons célébrer le dimanche l'eucharistie, que nous devons faire. Nous devons rendre grâce, c'est-à-dire reconnaître que tout est grâce, reconnaître que dans notre vie tout est don de Dieu, tout est don gratuit. Si nous regardions bien, nous verrions à quel point toute notre petite comptabilité est dépassée, démodée, elle est stupide, elle n'a aucun sens. Toutes nos comptabi­lités spirituelles, morales, humaines, tout cela c'est sans aucune importance, cela n'a rien à voir avec ce dont il est question. Dieu nous appelle à un émerveil­lement, à un éblouissement, Il nous appelle à entrer dans son bonheur, dans sa joie, dans la gloire de Dieu. C'est pourquoi au lieu de "rendre grâce", on emploie quelquefois l'expression "rendre gloire". C'est un peu la même chose. La gloire c'est le rayonnement de Dieu.

Et je voudrais à la fin de cet entretien vous livrer une phrase que nous répétons souvent, une phrase qui fait partie d'une prière qui nous est très habituelle et qui est merveilleuse, cette phrase, parce qu'elle unit précisément l'idée d'action de grâce à l'idée de la gloire de Dieu. C'est ce que nous disons dans le "Gloria" de la messe, c'est "nous Te louons, nous Te bénissons, nous T'adorons, nous Te glori­fions, nous Te rendons grâce pour Ton immense gloire". Rendre grâce à Dieu pour son immense gloire, c'est-à-dire non pas le remercier, mais être émerveillé par cette présence de Dieu rayonnante comme sa gloire, ce rayonnement de Dieu dans le monde et dans notre cœur.

Voilà le centre de la vie chrétienne : Rendre grâce à Dieu pour son immense gloire.

 

AMEN

 

 

 
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