Photos

TENUE DE SOIRÉE EXIGÉE

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (14 octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J'espère, frères et sœurs, que vous avez tous reçu le carton, pardon, le bristol suivant : "Dieu le Père et son associé le saint Esprit sont heureux de vous faire part des épousailles entre le Fils Unique et l'Église, pour l'éternité. La bénédiction nuptiale aura lieu dans le Royaume de Dieu. Les invitations s'adressent à tout le monde. Le moment de la ren­contre sera la fin des temps". Et en dessous, il y a simplement deux petites notes écrites en tout petits caractères : "Attention ! si vous ne répondez pas, vous serez massacrés dans les vingt-quatre heures". Et la deuxième : "Tenue de soirée exigée, sous peine de renvoi public".

Nous allons donc "parler haute couture" à propos de cet évangile, parce que, comme vous l'avez remarqué, les conditions de l'invitation bien que très démocratiques, sont tout de même assez sévères puis­que, pour ceux qui ne répondent pas, l'affaire se ter­mine par un bain de sang, mais surtout, passe encore que Dieu soit furieux de ce que les invités ne répon­dent pas et tuent les serviteurs, mais en plus il y a tout de même ce problème difficile à résoudre du vêtement de noces, à la fin. Que tout le monde soit obligé de préparer son tailleur Chanel ou sa robe du soir Dior ou son costume Lanvin, pour pouvoir participer aux noces éternelles du Fils, c'est quand même un peu trop ?

Alors pourquoi Dieu poserait-Il des condi­tions aussi draconiennes, surtout si l'on pense que toute cette populace qui a été ramassée au coin des carrefours, n'est peut-être pas précisément prête à se laisser habiller avec des vêtements somptueux et que ce qui compte après tout n'est-ce pas d'être à la fête, au coude à coude, bien tranquille, de manger quand on n'a pas mangé depuis huit jours, et bien entendu de boire ? Pourquoi faudrait-il exiger d'autres conditions ? Pourquoi l'accès au festin des noces est-il si difficile ? En fait, c'est prévu qu'il y faut deux conditions fon­damentales.

Une première condition concerne notre temps tel que nous y vivons maintenant. De fait, nous gérons notre temps. Nous sommes des êtres qui vivons dans le temps. Et Dieu sait que, aujourd'hui à l'époque de l'ordinateur, la milli-seconde est devenue quelque chose de décisif pour qualifier un ordinateur. Tout se passe en calculant sur la base de quantités infimes de temps, la rentabilité économique, l'efficacité indus­trielle, la performance de quelqu'un sont liées fonda­mentalement à sa rapidité. Et par conséquent le temps maintenant c'est plus que de l'argent, car il n'a pas de prix.

Si on ajoute à cela que le temps est un temps pour jouir de la vie, le temps réclame de notre part ce comportement par lequel on veut essayer de tout ex­périmenter dans la vie. Et donc, non seulement au plan de la production mais aussi au plan de la jouissance et du "bon temps" à prendre, le temps devient de plus en plus précieux. Or dans une organisation aussi serrée, aussi rationalisée du temps, il n'y a plus de place pour répondre à des invitations dont peut-être on ne voit pas immédiatement ni le sens ni l'importance.

Dieu ne nous demande pas que la gestion de notre temps soit parfaitement maîtrisée, mais qu'il y ait des moments dans le temps où soit ouverte la possibilité d'une intervention de Dieu Lui-même. Je crois de plus en plus que la différence de notre mode de vie, à nous chrétiens, par comparaison avec celui de ceux qui ne le sont pas, qui ne croient pas ou qui ne croient plus, repose sur une certaine compréhen­sion du temps.

Pour beaucoup, aujourd'hui, le temps d'une vie, c'est une sorte d'horizon bouché dont il faut tirer le meilleur parti dès la plus tendre enfance. C'est pourquoi on dit à ses chers petits grandissant à l'école : "allez, il faut que tu arrives à bien te placer à l'école parce qu'autrement, tu verras, tu ne pourras pas jouir de la vie aussi bien que nous le souhaitons pour toi". Donc le temps devient une sorte de course perma­nente pour se placer, pour en profiter. Tandis qu'un chrétien est celui qui, fondamentalement, admet que ce temps qui nous est offert, soit précisément donné, et donc, même si nous avons, pour faire face à un certain nombre d'exigences, à le gérer de façon ra­tionnelle, en réalité nous devons admettre que ce temps est à tout moment capable d'être traversé par la visite et l'invitation de Dieu Ainsi donc, le point le plus incandescent de notre liberté, c'est précisément ce lieu où nous-mêmes pouvons reconnaître dans un instant, n'importe lequel, le surgissement de la pré­sence de Dieu de telle sorte qu'il n'y a pas des temps pour travailler et des temps pour être invité par Dieu. Mais un chrétien est celui qui devrait vivre chaque temps, que ce soit pour le travail, que ce soit pour le loisir, que ce soit pour l'affection ou que ce soit pour la peine, chaque temps donc comme le lieu de surgis­sement de 1'invitation de Dieu, comme le lieu de sur­gissement de la présence de Dieu.

Mais voilà, si le temps est le lieu même où Dieu surgit, ce n'est pas pour nous enfermer dedans, c'est pour nous ouvrir dans tout notre être, à autre chose. Et c'est ici que nous arrivons au problème de la haute couture, la seconde condition pour entrer dans le Royaume : qu'est-ce que le vêtement ? Le vêtement n'est pas simplement une version améliorée des peaux de bêtes que notre père Adam avait reçues de la part de Dieu pour ne pas prendre froid après le péché originel. Le vêtement n'a pas, dans l'existence hu­maine, une fonction de succédané de la fourrure des animaux. Le vêtement n'est pas simplement fonc­tionnel. Et vous avez remarqué d'ailleurs que, la plu­part du temps, quand les vêtements deviennent trop fonctionnels, ils ne sont pas beaux. Les bleus de tra­vail ou les combinaisons de cosmonautes, je ne trouve pas ça très séduisant. Donc le vêtement n'a pas d'abord une fonction d'utilité, et peut-être plus encore dans l'antiquité qu'aujourd'hui, le vêtement avait une fonction, je dirais, de goût.

Le vêtement, dans l'antiquité, ne jouissait pas de la même appréciation chez les grecs qui préféraient ne pas trop en porter et chez les sémites qui en por­taient de tellement incommodes qu'ils étaient presque réduits à l'immobilité quand ils étaient vêtus, mais chez les sémites le vêtement faisait corps avec le corps de telle sorte que le vêtement était ce rayonne­ment de la personne et du corps de celui qui le portait. Et c'est précisément ce qui est resté dans la tradition de la haute couture.

Vous me direz que maintenant c'est moins enveloppant qu'avant et que souvent on dégarnit beaucoup aux entournures. Mais, de fait, le vêtement reste quand même fondamentalement l'irradiation de la beauté du corps et du visage. Et si c'est surtout le vêtement féminin qui préoccupe nos sociétés, c'est parce que nous considérons que le corps féminin est plus doté de grâce et de beauté, et que par conséquent le vêtement est plus apte encore à accomplir ce rôle de rayonnement de la grâce et de la beauté de celle qui le porte.

Or précisément quand notre temps humain est visité par Dieu, il nous ouvre littéralement à la grâce et à la splendeur de Dieu. A partir du moment où Dieu est venu dans un instant de notre vie ou dans plusieurs instants de notre vie, Il prépare notre être tout entier à vivre pour un autre mode d'existence que nous appe­lons la résurrection. C'est le moment où dans la para­bole tout le monde est rassemblé, on n'est plus dans le temps, on n'est plus dans le moment où notre liberté peut accepter ou refuser. C'est le moment de l'au-delà. C'est le moment où tout le monde est dans la salle des noces du Royaume. Et alors, selon la coutume an­cienne qui était répandue en Orient, quand on entrait dans la salle des noces ou dans une fête, on recevait les habits de celui-là même qui vous invitait.

C'est généralement ce point-là qui nous échappe dans la parabole. On pouvait aller à un festin en étant mal habillé, mais au moment où on arrivait, le premier geste accompli pour vous honorer était de vous laver les mains et les pieds, puis de vous revêtir d'un nouveau costume ou d'une nouvelle tenue. Et vous étiez alors habillé en fonction de la dignité que vous aviez : si vous étiez un prince et deviez siéger à la droite du roi qui vous invitait, vous receviez un costume extrêmement orné tandis que, si vous étiez dans les dernières places, vous aviez tout de même un costume royal, qui faisait resplendir la générosité du roi qui vous invitait, mais ce costume était quand même moins beau que celui de ceux qui étaient assis à la droite ou à la gauche du roi.

Donc quand l'intervention de Dieu surgit au cœur du temps, elle nous ouvre à la présence de Dieu, elle nous ouvre au Royaume. Et il est alors essentiel que nous puissions accepter la grâce qui nous est faite. Et c'est ce qui est signifié dans la parabole par le rassemble ment de tous les gens dans le festin de no­ces, chacun ayant accueilli le vêtement royal.

Il a fallu d'abord consentir à ce que son temps soit comme brisé de l'intérieur pour accueillir la visite de Dieu, mais ensuite, quand on est arrivé en présence de Dieu, il a fallu à ce moment-là un maximum de générosité ou de don de soi pour accepter d'être re­nouvelé totalement jusqu'au plus intime de soi-même, car c'est bien cela que signifie le sens du changement de vêtement renouvelé jusqu'au plus intime de soi-même pour resplendir non pas de ses propres haillons mais du costume resplendissant de la gloire de Dieu. Et c'est pourquoi le seul homme parmi les invités qui n'a pas accepté de changer de vêtement et qui a pour­tant accepté l'invitation de Dieu, n'a pas en fait ac­cepté l'amour et le resplendissement de la grâce et de la gloire de Dieu sur lui. Il y a cet homme qui, appa­remment, a fait semblant de se convertir et d'entrer dans la salle des noces, mais n'a pas compris qu'il devait venir là pour la gratuité de l'amour de Dieu. Je dirais que c'était un "pique-assiette", c'était quelqu'un qui n'était intéressé que par le fait de bénéficier d'un bon "casse-croûte", mais pas fondamentale ment par le souci de recevoir l'honneur de Dieu qui vous fait fils de Dieu dans son Fils Unique.

Et vous comprenez à ce moment-là que nous n'avons pas à faire à l'arbitraire du roi qui refuserait le tailleur Chanel ou le costume Lanvin à l'un de ses invités, mais qu'il s'agit ici du refus de l'invité de re­cevoir le véritable honneur que le roi voulait lui faire : "Mon ami, tu ne portes pas le vêtement de noces ? Pourquoi n'en as-tu pas voulu ? Tu es donc entré ici, tu as laissé ton Dieu entrer dans ta vie, mais tu n'as pas compris que cette entrée de Dieu dans ta vie de­vait transformer le régime de ta liberté, de ton amour et de ton existence et lui donner une gratuité radicale, une gloire resplendissante de la présence de Dieu en toi". Comment voulez-vous qu'un tel homme puisse encore participer à la fête ?

Frères et sœurs, toute notre relation à Dieu est bâtie autour de ces deux pôles : consentement à l'ac­cueil et à la visite de Dieu au cœur de notre temps, d'un côté, c'est l'aspect auquel nous pensons la plupart du temps, c'est la liberté qui, la plupart du temps, se manifeste comme un effort, car il faut renoncer à une maîtrise totale de son propre temps. Mais surtout, il y a le deuxième aspect, celui qui pourtant nous a été signifié au jour même de notre baptême lorsqu'on nous a revêtus de la robe blanche. C'est le fait que, non seulement nous avons accepté que Dieu vienne, mais nous avons accepté dès le départ le mystère de notre résurrection, car c'est ce que signifie le vêtement de noces, notre chair est transfigurée et cette nature, ce corps que nous avons reçu, est saisi à un certain moment, transformé, illuminé par le resplendissement de la gloire de Dieu. Cette gloire n'est rien d'autre que le vêtement dont déjà, invisiblement nous sommes revêtus, mais qui sera notre vraie parure et notre vraie beauté au moment où nous nous retrouverons tous ensemble dans le Royaume, car nous serons tous re­vêtus de la gloire de Dieu.

 

AMEN


 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public