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L'HOMME RICHE OU L'ÉNIGME D'UNE GRANDE RICHESSE

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (13 octobre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

La leçon de catéchisme se résume très simple­ment en sa formulation, mais elle est fort exi­geante quant à son acceptation : "ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu". Cet évan­gile se noue entre deux attitudes, deux résultats, l'un et l'autre déroutants : L'évangile est tragique : ça se termine mal. Voilà une des rencontres entre un homme et Jésus qui s'achève dans une impasse. L'homme est parti par la petite porte, saisi d'une infi­nie tristesse. Voilà un homme qui rencontre Jésus et qui s'en va chez lui. Cet aspect tragique est à retenir. L'autre aspect non moins stupéfiant, c'est que c'est un évangile énigmatique. Comment se fait-il que, devant le regard de Jésus qu'il reconnaît comme étant le Fils de Dieu puisqu'il s'agenouille devant Lui, dans une attitude de foi, de religion, de respect, car on ne s'age­nouille que devant Dieu, comment se fait-il que cet homme rencontrant un regard aimant, celui de Dieu, ait pu s'en aller infiniment triste ? Qu'y avait-il donc dans ce regard de Jésus pour qu'il engendre un tel échec ? évangile tragique pour cet homme, évangile énigmatique du côté de Jésus, cet évangile vaut la peine qu'un instant nous nous y attardions un peu.

Regardons d'abord du côté de cet homme, ne cherchons pas le visage de cet homme, regardons chacun notre visage, car c'est de nous, de vous, de moi qu'il s'agit, pas d'un quelconque jeune homme riche venu il y a deux mille ans poser quelques ques­tions philosophiques à Jésus. Si ce n'était que cela, nous ferions de l'histoire, nous ne ferions que cultiver notre mémoire, mais ce n'est pas notre propos. Que chacun donc, et moi le premier, nous nous mettions dans la peau ou, plus exactement, dans le cœur de cet homme. Il est accouru vers Jésus avec dans son cœur une question fondamentale : "Que dois-je faire pour la vie éternelle" ? Si chaque chrétien se posait chaque jour ou au moins le dimanche cette question. Bien, mais c'est notre question, car chacun d'entre nous, nous n'avons peut-être pas accouru, mais nous som­mes venus en tout cas. Et si ce n'est pas cette question qui nous tient à cœur : "que dois-je faire pour avoir la vie éternelle" ? eh bien nous sommes de bons chré­tiens certes qui participons à ce qu'il faut faire, mais c'est tout. "Que dois-je faire pour avoir la vie éter­nelle ? le but est affirmé la vie éternelle. C'est une question fondamentale, c'est vraiment l'essentiel. Cet homme ne se trompe pas, il est dans la vérité, il est dans une recherche authentique. "Que dois-je faire" ? Il a toute la disponibilité, il est prêt à entendre tout et plus que tout.

La fin, la vie éternelle, la recherche des moyens pour y accéder. La démarche philosophique est absolument juste, c'est toujours celle que les grands philosophes réalistes, d'Aristote à saint Tho­mas, ont employée. L'attitude morale est profondé­ment vraie, profondément louable, admirable. "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? Comment dois-je faire en sorte que mon agir, mon agir humain, mon agir chrétien puissent me conduire vers la vie éternelle" ?

Le portrait spirituel, le portrait intellectuel, le portrait moral de cet homme, nous le donne à envier. Le voilà s'avançant et qui pose cette question à Jésus. Jésus va authentifier cette vérité, Il va même faire découvrir à cet homme qu'il est absolument dans le vrai, le vrai par rapport à Dieu : "nul n'est bon que Dieu seul" et le vrai par rapport à lui-même :"Voilà ce qu'il faut faire, tu l'as fait, c'est très bien". Et tout aurait pu s'arrêter là, et peut-être que nous autres, frères et sœurs, si déjà nous en étions là, ça serait une avancée réelle vers la vie éternelle. Mais c'est là, alors que l'attitude philosophique de l'intelligence de cet homme est juste, alors que cet homme dans sa vie de vertu est droit, alors qu'il peut se reconnaître comme un juste, comme un sage, dans la droiture de sa cons­cience et de son cœur, c'est à ce moment-là que tout bascule, dans le sens inverse, il va partir, il va quitter Jésus, saisi d'une immense tristesse, l'évangéliste le dit "très triste". Comme le disait un auteur contempo­rain, guère vertueux (il s'agit de Gide) "pourquoi tant de tristesse chez les gens les plus vertueux" ?

Que s'est-il passé ? La tristesse de cet homme, on le sent bien, ce n'est pas une tristesse purement émotive en se disant "bon je n'ai pas réussi avec Lui, je vais essayer avec un autre". On sent bien qu'il y a quelque chose de fondamental qui est atteint, un désir radical qui n'a pas su trouver son épanouissement, sa fin, son véritable sens, sa destinée. On a l'impression que cet homme part brisé, que tout son élan de géné­rosité, de vérité, tout l'effort de l'intelligence de son esprit et de son cœur, que toutes les forces de sa vie morale, que tout cela s'écoule. Il s'en va dépité, déçu, comme détruit. Voilà qu'il s'adressait au Fils de Dieu et que cette rencontre s'est finie de façon catastrophi­que, il s'en alla terriblement triste. Il faudrait, je crois, beaucoup mesurer toute la pesanteur, tout l'écrase­ment, tout le poids qu'une telle tristesse a pu jouer sur le cœur de cet homme. Il était venu en accourant vers Jésus, il était venu pour s'agenouiller devant Jésus, engager un dialogue d'homme à homme, d'homme à la recherche du sens de sa vie avec Celui qu'il recon­naissait comme étant un maître venant de Dieu et il retourne chez lui injustifié, dans l'état même de ce pharisien qui priait au premier rang du Temple et à qui Jésus disait : "Tu ne rentreras pas chez toi justi­fié". Il va rentrer chez lui ressemblant à cet homme dont parle aussi l'évangile de Matthieu qui a tout d'un coup pris conscience qu'il ne construisait pas sur le roc, mais sur le sable et qu'il y a eu en lui comme une tempête, tout ce qu'il avait construit patiemment, cou­rageusement c'est en train de s'effondrer. Quelle tris­tesse, quelle tristesse infinie, comme le souligne l'évangéliste.

En face de lui, Jésus, qui prend d'abord un ton un peu doctrinal, magistral, Il joue un peu au profes­seur. D'ailleurs l'autre engage la discussion sur ce plan-là : "Bon Maître", dit-il. "Monsieur le profes­seur". "Bon Maître, ce que Tu vas me dire est bon, je reconnais qu'en Toi tout est bon. J'attends tout de Toi. Alors fais-moi avancer dans la recherche du bien". Jésus se laisse prendre au jeu de cette réflexion hu­maine, de cette authenticité du cœur de cet homme. Et Il lui dit : "Voilà, pour avoir la vie éternelle il faut faire ceci appliquer les commandements de Dieu. C'est tout et c'est suffisant", dit Jésus. "C'est suffi­sant". L'un parle de vie éternelle, Jésus répond : "Marche sur la voie des commandements". Il ne lui dit pas plus. Mais il y a quand même quelque chose de plus : Il fixa son regard sur lui et Il l'aima. Nous passons là, frères et sœurs, et c'est là le drame de cet homme, nous passons là du regard que l'homme por­tait sur sa vie que Jésus authentifie comme étant vraie humainement et religieusement. Nous passons là de la démarche philosophique juste, de la droiture morale, de l'authenticité d'un cœur humain, nous passons là à une capacité d'amour. Ici le drame se noue dans le cœur et la conscience de cet homme. Jésus a fixé son regard. Il l'a fixé. "Fixé" ça veut dire de façon extrê­mement forte, de façon définitive, de façon solide. Le regard que Jésus a fixé n'était pas un regard d'intel­lectuel, de maître de morale, de professeur de philo­sophie, tout ceci étant absolument garanti comme vrai, mais c'est le regard d'un Dieu qui aime. Ce re­gard-là, le jeune homme ne l'a pas supporté. Pourquoi ? Eh bien l'énigme nous est révélée dans le passage de l'épître aux hébreux. Vous allez comprendre tout de suite ce qui s'est vraiment passé. Vous allez compren­dre ce qui se passe si souvent pour chacun d'entre nous et pourquoi, si souvent, nous quittons l'Église, nous quittons notre prière, parfois non pas avec une infinie tristesse, mais souvent avec déception, avec amertume.

Je vous rappelle le passage de l'épître aux Hé­breux, je vous demande simplement de remplacer le mot "parole" par le mot "Jésus" : "Jésus fixa son re­gard et l'aima. Elle est vivante la parole de Dieu. Il est vivant le regard de Dieu fixé par amour sur nous. Elle est énergique, elle est plus coupante qu'une épée à. deux tranchants. Elle pénètre au plus profond de l'âme jusqu'aux jointures et jusqu'aux moëlles. Elle juge des intentions et des pensées du cœur".

Voilà. C'est cela que le jeune homme riche de lui-même et des richesses absolument authentifiées, justes, et tout à fait honnête tant au plan moral qu'au plan matériel (il est dit qu'il était extrêmement riche, mais sa droiture morale nous laisse penser qu'il avait acquis cette richesse de façon honnête). Il n'a pas supporté que le regard de Dieu aille au-delà de ce qu'il sait de lui. Une épée tranchante a tranché juste­ment dans sa vie morale, dans sa perspective intel­lectuelle, dans sa bonne volonté et dans l'intention de la droiture pour aller encore plus profond, pour aller plus loin. Car il y a pour Dieu quelque chose qui est plus profond et plus essentiel que la droiture philoso­phique, que la droiture morale ou que l'honnêteté, cela que cet homme n'a pas accepté de connaître. La der­nière phrase de l'épître nous l'exprime de façon claire et nette : "Pas une créature n'échappe aux yeux de Dieu. Tout est nu devant Lui, dominé par son regard. Jésus fixa sur lui son regard et l'aima". Eh bien cet homme n a pas supporté d'être nu devant la parole de Dieu, lui qui était habillé de vêtements, de l'intelli­gence et de la droiture de l'intention et de la sincérité du cœur, il était trop riche de tout cela pour croire et savoir que ce n'est pas cela qui le sauverait et qu'il fallait accepter, ce qu'il n'a pas fait, que le regard di­vin aille au-delà de cette richesse juste, bonne et belle, pour lui révéler au fond de son cœur une nudité, un vide, un manque : "Une seule chose te manque", lui dit Jésus. Cette chose qui lui manque, ce n'est pas une vertu supplémentaire, une théorie en plus, un acte de générosité plus important. Ce qui lui manque, c'est de reconnaître que, dans tout être humain, il y a fon­damentalement, radicalement un vide et que ce vide-là ne pourra jamais être rempli par rien de ce que nous sommes ou de ce que nous faisons, même au plan du bien, car cela doit être rempli uniquement par l'amour de Dieu, par la gratuité de Dieu, par le salut de Dieu. Et c'est cela, voyez-vous, que cet homme si exem­plaire humainement n'a pas supporté, trop riche de lui-même. Et il est parti infiniment triste, triste de son vide, triste d'avoir été ouvert à ce vide radical mais de ne pas avoir accepté que Dieu le comble, ayant trop attendu que quelque chose le comble en venant de lui. Souvenez-vous ici de cette parole du Cantique de la vierge Marie : "Il renvoie les riches les mains vides, Il renvoie les riches à leur vide", cet homme-là, n'a pas accepté que son vide radical soit comblé par le regard d'amour de Dieu.

Frères et sœurs, je vous laisse à ces quelques réflexions. Notre vie chrétienne se contente trop sou­vent de choses humaines, voire mondaines, je ne mets rien ici de péjoratif, je mets tout ce que cet homme lui-même mettait et que Jésus a authentifié. En vérité la plupart d'entre nous, nous pouvons nous reconnaî­tre, nous n'avons pas l'esprit pervers, nous avons une certaine intelligence pour rechercher le bien, éviter le mal. Nous ne sommes, peut-être pas aussi moralement parfaits que cet homme, soit. Nous ne sommes pas la samaritaine et avec ses cinq maris ni la femme adul­tère, ni le bon larron, ni non plus, j'espère, comme ce publicain, percepteur d'impôts qui construisait sa ville au bord de la Méditerranée avec ce qu'il volait au voisin. Oh, on n'en est pas là, n'est-ce pas ! Mais nous sommes encore loin du Royaume de Dieu, car le Royaume de Dieu, ce n'est pas d'abord les choses humaines, même dans leur perfection, mais c'est cette rencontre personnelle, intime avec le regard d'un Dieu qui nous aime et qui nous aime tellement qu'Il nous mettra à nu devant Lui et devant nous-mêmes pour que cette nudité ne soit revêtue que par son amour, par sa miséricorde, par sa présence, par l'espérance qu'Il est Lui-même la vie éternelle. Voilà que la vie éternelle s'obtient non pas en faisant des choses, si bonnes soient-elles, mais qu'elle est la rencontre amoureuse, terriblement amoureuse d'un Dieu devant lequel nous sommes nus. D'ailleurs vous le savez très bien au plan de l'affection et de l'amour humain, quand on aime quelqu'un, quand on laisse sur nous le regard de quelqu'un qui nous aime, il nous dénude de nous-mêmes, il nous renvoie au plus profond de nous-mêmes et il nous fait accueillir l'amour de l'autre pour combler un manque, un désir profond.

Frères et sœurs, la foi et la vie chrétienne, le baptême, la conversion, c'est de vivre avec Dieu comme cela, selon le même code que cet amour humain, mais simplement au lieu que ce soit l'ami, l'épouse ou l'époux qui nous amène à cette nudité pour que l'amour remplisse, habille, comble cette solitude, cette blessure et ce vide radical, il s'agit de celui qui nous vient de Dieu par son regard. Or, vous l'avez vu, le regard de Jésus aujourd'hui sur vous, sa Parole est vivante, plus coupante qu'un glaive, car elle vous atteindra au plus profond de vous-mêmes, non pas pour vous donner une mauvaise conscience ou bonne conscience, l'une ne vaut pas mieux que l'autre, mais pour vous faire entrer dans le mystère d'un amour qui est suffisamment bouleversant pour que nous puissions simplement, peut-être timidement, mais de tout notre cœur, répondre à l'appel de Jésus : "Suis-Moi". L'exigence de cet appel ne peut être acceptée que si nous avons nous-mêmes reçu, que si nous-mêmes nous nous laissons bouleverser et combler par ce regard d'amour qu'aujourd'hui même, par la proclamation de sa Parole, Jésus fixe sur votre visage pour atteindre votre cœur.

 

 

AMEN

 

 
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