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DE LA FOI À LA FOI

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 octobre 1992)
Homélie du Frère Frère Michel MORIN

 

Cet évangile m'inspirant trois thèmes, je pour­rais vous proposer au choix trois sermons. Le premier, la mission, le deuxième sur la voca­tion du prêtre et le troisième, celui sur la foi. J'aime­rais vous dire : choisissez, levez la main, qu'est-ce qui vous intéresse le plus ? Votre difficulté est-elle la mission, la vocation des prêtres ? ou tout simplement, tout bonnement votre foi ? Il n'y a pas de réaction, je le comprends nous ne sommes pas à l'assemblée na­tionale, mais dans l'assemblée ecclésiale, c'est la Pa­role de Dieu qui fait autorité. Je vais choisir. Cependant pour ne pas être en reste avec moi-même, je vais simplement suggérer les deux premiers, laissant résonner dans votre intelligence et votre cœur quelques questions.

La mission. Dites-moi, cette parole de Jésus : "les neuf autres, où sont-ils ?" Aujourd'hui, dans l'église il y aura à peu près huit cents personnes, au­trement dit 10% des baptisés français. Sur cent bapti­sés, il ne s'en trouve que dix, ou encore un sur dix et vous les représentez, mais les quatre-vingt dix autres, où sont-ils ? Pourtant, n'ont-ils pas été guéris ? Ne sont-ils pas venus trouver Jésus en lui disant : "Maî­tre, prends pitié de nous ? Allez-vous montrer au prêtre, vous serez baptisés, vous serez mariés à l'église, vous serez confirmés, vous serez guéris". Alors où sont-ils ? comment se fait-il que ces gens-là se sont arrêtés au prêtre et se sont dispersés et perdus? C'est la question de la mission. Vous allez me dire : "oui tous ces gens manquent la messe". Non, je ne dis pas : "ils manquent la messe", je dis : "ils manquent à la messe". Leur place est là, alors pourquoi ne sont-ils pas là aujourd'hui ? La question de Jésus doit résonner pour vous, elle s'adresse à chacun d'entre vous.

Deuxième thème qui vient de pointer à travers celui-ci : le rôle du ministère sacerdotal. C'est une grande question. On parle de l'identité du prêtre, de son ministère, du sacerdoce des prêtres, du sacerdoce des fidèles. "Vous voulez être guéris, allez vous mon­trer au prêtre" dit Jésus aux lépreux. Ils y allèrent et ils furent guéris. Ce qui veut dire d'abord que ce ne sont pas les prêtres qui guérissent, mais bien la grâce de Dieu, le prêtre est là pour transmettre, signifier, entériner et réinsérer dans la communion ecclésiale ceux qui, par leur maladie, leur plaie, leur péché ou toute autre chose, s'en étaient écartés. Alors la ques­tion pour vous est la suivante : "Le prêtre, pour vous, est-ce le but ? La démarche religieuse va s'arrêter à lui ?" Où sont les autres ? ils ne sont pas revenus pour rendre gloire, ils ont été voir le prêtre et ils ne sont pas revenus vers Dieu. C'est un drôle de ministère, on a l'impression que, là, les prêtres sont un obstacle à la rencontre avec Dieu. Cela peut arriver, c'est dommage, de notre faute sûrement. Il y a quelques semaines nous avons indiqué dans le bulletin un changement assez substantiel concernant l'accueil spirituel dans la paroisse. Cela provoqua quelques réactions. Mais si nous nous sommes posés cette question et réduit les temps de permanence à l'église en les rendant plus "anonymes", plus "impersonnels" (c'est peut-être un tort, je ne sais), puisque nous ne disons pas qui va recevoir les chrétiens qui viennent voir le prêtre, ne viennent-ils voir que le prêtre, heureux de le rencontrer, d'avoir bavardé, de s'être confessé certes ? Et Dieu après ? La question est ouverte pour chacun d'entre vous et pour nous aussi, il faudra éventuellement y revenir.

Le troisième thème que je vais développer : la foi. Je pense que cet évangile va nous permettre en l'analysant rapidement de retrouver un peu le sens de la foi chrétienne. Il y a quelque chose d'étonnant : les dix lépreux sont venus rencontrer Jésus en Lui disant : "Maître, prends pitié de nous". Donc ils reconnaissent en Jésus une autorité, peut-être pas celle du Fils de Dieu, mais une autorité divine. "Les signes que tu fais, ne peuvent être faits que par Quelqu'un qui vient de Dieu" lit-on dans un autre évangile. Ils croient donc que Dieu existe. Ils ont la foi que saint Augustin appelait substantielle. En substance, ils croient que Dieu est. Mais saint Jacques dit : "les démons aussi croient que Dieu existe et même ils tremblent devant Lui". Nous sommes aussi un peu effrayés devant Dieu, comme pour ces religions antiques où le sacré effraye.

Mais plus encore, et c'est un deuxième niveau de la foi, ces lépreux croient en Dieu : "Prends pitié de nous". Il y a, à travers Jésus, une confiance qui s'exprime à propos de leur état de vie, de leur désir et de leur besoin : "Prends pitié de nous, fais quelque chose pour nous". Ceci, c'est beaucoup plus que de croire que Dieu existe, c'est croire qu'Il existe pour chacun, qu'Il peut avoir une action personnelle inté­ressée avec chacun et essentiellement pour la vie la plus quotidienne, la maladie, la lèpre ici. Ces juifs et samaritains croient que Dieu existe et croient en Dieu. Mais leur démarche s'arrête là. Ils obéissent, ils font tout ce que Jésus leur demande de faire et ils reçoi­vent en salaire la guérison, guéris, ils vont se montrer au prêtre qui va les réintégrer, selon la Loi juive, dans l'ordre social et religieux, car on le sait, les lépreux étaient excommuniés de la communauté sociale et religieuse.

Mais voici un troisième niveau de la foi : ce que saint Augustin après la foi substantielle, la foi confiante appelle la foi pérégrinante. Et il s'agit bien d'un pèlerinage car le samaritain revient vers Jésus et il va s'incliner devant Lui pour le glorifier, le remer­cier, puis relevé il repartira. A partir de quel moment, dans l'évangile, se fait le passage du deuxième niveau au troisième ? Cela est fort intéressant : au moment où l'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revient sur ses pas.

Frères et sœurs, il y a dans notre foi la vérité à croire, ce que nous appelons les dogmes, une vérité qui ne dépend pas de nous ni de l'Église qui la reçoit de Dieu et la transmet pour qu'elle soit accueillie par l'esprit et le cœur. Mais, vous le savez bien, une vérité religieuse, spirituelle qui ne resterait qu'une doctrine, ce n'est pas encore la foi, mais le premier niveau : Dieu est. Après la vérité de Dieu, il faut la confiance en Dieu, mais aussi le regard que je porte sur l'œuvre de Dieu en moi, là je voudrais un instant m'arrêter.

Quel est le regard que chacun de vous porte sur l'œuvre que Dieu accomplit dans sa vie ? ce re­gard est extrêmement important car, vous l'avez re­marqué, c'est à partir du moment où le samaritain sait qu'il est guéri, qu'il revient vers Dieu. Les autres, on a l'impression qu'ils sont passés à côté de l'Himalaya sans s'en rendre compte. Ils ont été guéris, sûrement heureux, ils ont été voir les prêtres, ça, c'est très bien, puis ils sont retournés à leur vie. Jésus n'a rien de­mandé de plus en définitive. Il y a donc dans la foi quelque chose que Jésus ne demande pas. A la limite, Il ne peut pas le demander : le regard qui se porte sur l'œuvre qu'Il fait en nous. Saint Irénée écrivait : "Le commencement, c'est la foi" (l'œuvre de Dieu qui a l'initiative). Il ajoutait : "La fin, c'est l'amour", c'est cela l'œuvre que, nous, nous avons à faire. Ce sama­ritain, il n'était pourtant pas le plus religieux des hommes, puisque les autres étaient juifs, lui avait une foi quelque peu mélangée, pas mal syncrétiste, un peu comme nous d'ailleurs, il regarde sa vie. Jésus l'a guéri de sa lèpre, de cette vision, de ce regard naît une énergie d'amour, d'action de grâce, de remerciement, pour rendre gloire à Dieu, qui le ramène des prêtres aux pieds du Seigneur Jésus. La foi, évidemment est la reconnaissance que Dieu est, qu'Il existe, Elle est confiance en Dieu. Mais ça n'est pas suffisant. Ca n'est pas encore toute la foi, cette foi dont Jésus a dit : la retrouverai-je quand Je viendrai sur la terre ? Ne trouvera-t-il qu'un samaritain sauvé ?

Nous sommes, et nous le savons très bien, des chrétiens très intéressés par tout ce qui se passe à l'extérieur : le monde, les évènements, les découver­tes, Christophe Colomb, l'opération du pape et les drames de ce monde : Sarajevo, Beyrouth dont on ne parle plus guère, la Somalie dont on ne parle pas du tout et le Soudan qu'on ignore complètement. Peut-être que dans deux cents ans, l'Église célébrera les martyrs du Soudan. Heureusement, la mémoire de l'Église est plus large que les époques. Donc nous avons une vision très nourrie de l'extérieure qui est liée à la vie quotidienne, il faut manger, travailler, vivre, se réunir, aller aux conférences, aller au caté­chisme, voir les prisonniers. Tout ceci est fort bien. Mais il y a, et c'est une tentation du christianisme dans ce monde moderne, ce regard que nous man­quons sur nous-mêmes, qui manque à l'œuvre de Dieu au plus profond de nous. Il faut savoir s'arrêter, non pas pour se regarder en une sorte d'autocritique, d'auto-analyse il faut savoir regarder et contempler en nous l'œuvre de Dieu. Car c'est très net dans l'évan­gile, dans ce constat étonné, ce samaritain a puisé l'énergie qui le ramènera vers Dieu pour le louer, pour le remercier, le Christ, quand Il nous reçoit nous renvoie vers les autres. "Relève-toi. ta foi t'a sauvé". Voilà le dynamisme de la foi. Si notre foi s'avère sou­vent un peu tiède et stérile, un peu courte, un peu pesante, n'est-ce pas parce que nous avons perdu ce regard aigu, ce regard amoureux de l'œuvre de Dieu en nous. Oui nous nous regardons beaucoup, nous prenons notre pouls, notre température spirituelle et quand on a fini avec soi, on prend celle des autres... On n'en sort pas, vous comprenez. Et l'on oublie le travail intérieur de Dieu, on oublie ce travail lent, mystérieux, pas toujours visible, mais réel où Dieu nous retisse une chair d'enfant, une peau d'enfant, un visage d'enfant, à l'image de son Fils.

Alors simplement pour terminer, je voudrais vous citer deux phrases, l'une de Kierkegaard, le phi­losophe : "Je ne connais la vérité que lorsqu'elle de­vient vie en moi". Ce samaritain a connu la vérité de sa guérison, mais cette vérité n'est devenue vraiment réelle pour lui qu'en devenant vie d'action de grâce, de salut et d'amour. Jésus lui dit : "Va, ta foi t'a sauvé". Voilà la vie de cette vérité de Dieu. Tant que cela reste au niveau des dogmes, de l'intelligence, au niveau d'une certaine confiance parce que l'on sait que Dieu nous aime bien et que, de toute façon, Il nous repêchera toujours, c'est vrai, mais il faut aussi cette gratuité du regard où nous prenons vie dans la source de vie que le Christ fait jaillir en nous. "Le commencement, c'est la foi, mais la fin c'est l'amour". La foi, Dieu nous la donne, mais l'amour c'est à nous de le Lui donner. Et alors, j'allais ajouter : prenons pitié de l'amour de Dieu pour nous et rendons-le Lui en revenant vers Lui.

La deuxième citation, vous la connaissez bien, elle est de saint Grégoire de Nysse, elle nous aide justement à comprendre ce dynamisme de la foi. "A celui qui se lève vraiment, il faudra toujours se lever. A celui qui court vers le Seigneur, il ne man­quera jamais un vaste espace. Ainsi celui qui monte ne s'arrête jamais, allant de commencement en com­mencement vers des commencements qui n'auront jamais de fin". Que nous puissions vivre ainsi, témoi­gner ainsi, puissions nous faire en sorte que notre humanité un jour vienne, avec nous pour rendre gloire à Dieu et être aussi envoyé dans cet espace si large que la foi et l'amour de Dieu nous ouvrent.

 

 

AMEN

 

 
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