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VERITATIS SPLENDOR

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (10 octobre 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Permettez-moi une actualisation un peu fantai­siste de la parabole des invités qui se dérobent. Il y avait une fois un Bon Dieu qui avait eu la bonne idée d'inviter tous les hommes à un festin ori­ginal, un festin de sagesse et de bonheur. Un beau jour, il n'y a pas très longtemps, c'était au début d'oc­tobre, Il appela un de ses messagers, je crois qu'il s'appelait Jean Paul II, et lui dit : "Il faut que tu invi­tes le monde entier à mon festin de sagesse et de bon­heur. Alors débrouille-toi, trouve les moyens qu'il faut pour que tous puissent y venir". Il écrivit une encycli­que, il la promulgua, et la fit connaître par les médias. Et quand les gens entendirent parler de ce texte à la radio ou à la télévision, les uns dirent : "moi je viens de me marier, j'ai ma vie de couple à inventer. Il faut que je me trouve un certain nombre de normes d'éthi­que sexuelle pour que nous soyons heureux tous les deux". D'autres dirent : "j'ai d'énormes responsabilités socio-professionnelles et politiques, il faut que j'in­vente une nouvelle société. Si le Bon Dieu croit que j'ai le temps de perdre mon temps à son festin de bon­heur". Bref chacun se dérobait en prétextant qu'il était très occupé et qu'il avait des choses extrêmement sé­rieuses à penser et surtout qu'il, devait les penser tout seul.

Conclusion de la parabole : le Bon Dieu, n'ayant plus de bras séculier comme ce fut le cas à une certaine époque et renonçant à des précédents qui lui avaient valu très mauvaise réputation, n'envoya pas de serviteurs pour exercer sa vengeance. Simple­ment, Il dit à son messager : "Envoie ton message à tous ceux chez qui il reste encore un peu du goût du bonheur ou de sens du bonheur à partager". Et c'est pourquoi, encore aujourd'hui, il y a des gens que l'on tient pour un peu naïfs, un peu simples, qui croient au bonheur et qui ont peut-être le désir de connaître et de faire connaître cette joie de participer au festin de bonheur organisé par Dieu.

Il nous faut réfléchir, à la lumière donc de l'actualité, sur le sens de cette nouvelle encyclique que nous propose le pape Jean Paul II, Veritatis splendor. Passée une première vague médiatique, et l'on sait la manière dont les médias essayent souvent de présenter les choses en fonction de certains inté­rêts, de certains points de référence superficiels, mais passée cette vague, il faudra bien un jour ou l'autre que-nous essayions de comprendre ce que le pape a voulu dire. Je m'empresse de dire que ce texte n'est pas vraiment facile à lire, il est même assez exigeant. Mais il me semble que l'on peut d'emblée y discerner une ligne de force profonde et riche dont je voudrais vous dire quelques mots ce matin car cette ligne de force du texte me paraît décisive et importante pour notre propre vie, la plus quotidienne. D'ailleurs cette encyclique étant adressée aux évêques, il n'est pas demandé à chacun des chrétiens de la lire, c'est d'ail­leurs peut-être la meilleure façon d'exciter la curiosité des gens. Mais en réalité, il reste vrai qu'à travers ce texte, un des plus grands textes du pontificat de Jean Paul II probablement, le pape essaye de répondre à une question fondamentale de la société humaine aujourd'hui, de l'existence humaine tout simplement.

Vous le savez, la morale a mauvaise presse, on parle toujours de comportement moralisateur, on dit toujours qu'on ne veut pas subir "des leçons de morale". C'est vrai qu'une certaine morale a mauvaise presse, mais parce qu'elle s'est délitée, dégradée dans la manière même dont, on avait fini par la présenter. Et c'est vrai aussi qu'aujourd'hui, cela fait très bien dans les sermons de dire que, de même que la société est post-moderne, qu'elle est post-chrétienne, elle est aussi post-morale, c'est une société qui en a assez de tout, de tout discours, de tout "prêchi-prêcha". C'est encore une chance que les chrétiens acceptent que leurs pasteurs fassent des sermons tous les dimanches, au cours desquels ils les invitent à réfléchir sur leur comportement. Mais de fait, aujourd'hui tout se passe dans nos sociétés, comme si l'individualisme était devenu la valeur sacro-sainte. Il l'est à coup sûr pour beaucoup de nos contemporains, et comme nous aussi, nous respirons cet air du temps, nous en venons parfois à organiser notre vie comme si la seule valeur qui doive être prise en compte, était d'abord soi-même. Nous avons dépassé les époques où il fallait être vertueux, où il fallait être un bon citoyen modèle face aux autres, où il fallait être un père de famille, une mère de famille incarnant toutes les vertus socia­les et chrétiennes. La notion même d'idéal aujourd'hui est purement et simplement discréditée. Et ce qui mine nos sociétés contemporaines, c'est le fait qu'elles se dissolvent et qu'elles partent dans tous les sens, chacun traçant son chemin, sa voie et balisant son territoire, un peu comme le font certains animaux, de telle sorte que personne n'ait le droit d'y intervenir. J'en veux pour preuve les propos d'un sociologue et essayiste contemporain, Gilles Lipovetski, qui a écrit un livre au titre provocateur qui s'appelle "L'ère du vide". Et voilà ce qu'il écrit, ce passage constituant une excellente introduction à l'encyclique : "Vivre libre, sans contraintes, choisir de part en part son mode d'existence, point de fait social et culturel plus significatif de notre temps, point d'aspiration, point de droit plus légitime aux yeux de nos contemporains. Le procès de personnalisation, il faudrait presque plutôt dire d'individualisation (incise du prédicateur), stratégie globale, mutation générale dans le faire et dans le valoir de nos sociétés. Plus aucune idéologie politique n'est capable d'enflammer les foules. La société post-moderne n'a plus d'idole, plus de tabou, plus d'image glorieuse d'elle-même, plus de projet historique mobilisateur. C'est désormais le vide qui nous régit. C'est cela la société post-moderne, pour­suit-il, consommation de sa propre existence au tra­vers des médias démultipliés, des loisirs, des techni­ques relationnelles. Le procès de personnalisation génère le vide en technicolor, le flottement existentiel dans et par l'abondance des modèles, mais précisé­ment chacun est son modèle, fut-il agrémenté de convivialité, d'écologisme, de psychologisme ..."

Autrement dit, le problème majeur des socié­tés contemporaines, est probablement que nous vi­vons sur un consensus qui n'est pas un consensus : "à chacun sa vérité". On avait avant : "à chacun sa reli­gion", maintenant on n'a fait qu'étendre le sujet : la liberté formelle est absolument partout : "à chacun sa vérité". Chacun fait comme il veut, s'habille comme il veut, on peut avoir les tenues les plus extraordinaires, les plus extravagantes possible, pourvu que cette tenue ne soit pas conformiste, alors c'est parfait. Chacun mange comme il veut, végétarien ou pas, chacun travaille comme il veut. C'est la suprématie absolue de l'individu. Loin de moi et loin d'ailleurs de l'esprit de l'encyclique de Jean Paul II de dire qu'il faut réduire ou restreindre la liberté de l'individu. Mais où est le problème ?

L'homme est maintenant convaincu qu'il est une liberté. Ce n'est plus la peine de l'enseigner au catéchisme, on l'apprend par l'éducation civique. Théoriquement tout le monde le sait. Donc l'homme est d'abord une liberté. Mais l'homme moderne au nom de cette liberté prétend se donner le pouvoir de se gérer lui-même de façon absolue comme s'il était d'une certaine manière sa part d'héritage, sa propriété privée, "consommant son existence personnelle", la livrant, si je puis dire, à un processus d'auto-dévora­tion consumérisante. Et par conséquent chacun pense devoir, pour développer cette liberté, trouver ses nor­mes et sa vérité. Liberté et vérité, maintenant c'est le projet de chacun : "à chacun sa liberté" et donc, conclut-on, "à chacun de trouver sa vérité qui lui permette de vivre et d'épanouir cette liberté". Et ainsi apparaît maintenant généralisé, le vieux principe de ce cher Voltaire qui paraissait naïf et presque inoffensif mais qui était empoisonné : "cultivons notre jardin". L'humanité actuelle en est venue au point de décider que chacun cultive son jardin. Et peu importe qu'il y cultive des plantes vénéneuses, des champignons pour se fabriquer du LSD ou des amanites phalloïdes pour se suicider, peu importe. Chacun cultive son jardin, les plantes qui lui plaisent, chacun fait comme il veut. Et donc, on conçoit maintenant la société, l'état, tous les rouages, toutes les structures comme un service de l'individu.

Or que dit Jean Paul II dans cette encyclique ? La vérité de la liberté n'est pas de fabriquer sa liberté comme nous avons tous tendance à le croire. La vérité d'une liberté humaine c'est d'adhérer, de reconnaître cette liberté comme adhésion à un appel, à une voca­tion, à la vérité même que Dieu nous donne. Voilà où se situe le problème. La liberté n'est pas "auto-pro­ductrice" de ses valeurs, de ses normes, de ses critères de vérité, mais la liberté est faite pour rencontrer dans un Autre, Dieu en l'occurrence, la vérité même de ce qu'elle est. Autrement dit, la liberté ne se construit pas à elle-même sa vérité, la liberté se reçoit d'un Autre, du mystère même de Dieu. Et ceci est vrai pour tout le monde. Chacun d'entre nous n'a jamais été le produc­teur de sa liberté. Nous l'avons reçue quand nous avons reçu la vie. Le monde entier n'est pas produc­teur de sa liberté, il l'a reçue quand il a été créé. Et donc le problème sur lequel Jean Paul II veut éveiller l'attention des chrétiens, peut être ainsi formulé : est-ce que nous sommes chrétiens, nous sommes dans l'exercice même de notre liberté les témoins de ce que la vérité même de l'homme nous a été donnée et ré­vélée ?

Autrement dit, vous comprenez mieux main­tenant le problème de l'invitation adressée part Dieu à tous les hommes. Chacun dit : "j'ai mes affaires, mon commerce, mon mariage, mes préoccupations politi­ques". Mais où est la vocation propre de l'humanité dans la perspective de la foi et de la révélation ? C'est que tous ensemble nous ne vivions pas dans l'ère du vide en créant ce vide autour de chacun de nous pour permettre à chacun de gérer sa liberté selon les vérités qu'il se donne, mais que nous trouvions l'ère du plein c'est-à-dire que nous trouvions la vérité de l'homme telle qu'elle nous est proposée par l'amour même de Dieu Créateur et Sauveur de l'homme. Et c'est là que nous retrouverons l'unité et la communion. Voilà pourquoi cette encyclique s'appelle "Splendeur de la vérité". Ce titre signifie que la morale, contrairement à ce qu'on pense, n'est pas simplement un processus de mise au monde de soi-même selon des normes et des principes qu'on se serait donnés. Mais la morale surgit de la vérité de l'homme qui est dans le cœur de Dieu, qui resplendit et se diffuse dans l'existence de chacun d'entre nous. La morale n'est pas cet exercice contraint et forcé par lequel on domestique ses ins­tincts. La morale est fondamentalement ce visage resplendissant de l'image de Dieu qui est contenue de toute éternité dans le cœur de Dieu, le visage du Fils qui rayonne dans l'existence et la personne de chacun d'entre nous.

La morale ne doit donc pas être récupérée au profit d'une auto-construction de la vérité de soi même, d'un self made man moral. La morale authen­tiquement comprise telle que Jean Paul II nous la propose dans ce texte, est la source fondamentale de la communion de tous les hommes en Dieu par mys­tère même de la vérité qui resplendit dans le cœur de chacun d'eux. Mais autre chose est de ne pas être à la hauteur de cette vérité transcendante de l'homme et cependant de le reconnaître. Et autre chose serait de le méconnaître, d'affirmer que l'homme se trouverait être "à la hauteur" de lui-même et qu'il n'a qu'à se fabri­quer lui-même selon des normes et des critères de moralité qu'il se donnerait à son gré. Le serait le plus grand péché de l'homme. Si chacun décidait pour son compte son idéal, son éthique et ses valeurs.

Ce texte nous est offert comme un appel lancé à toute l'Église et au monde entier parce que tout homme créé est le lieu même du resplendissement de cette vérité. Ce texte nous appelle à nous interroger nous-mêmes quels sont les critères mêmes de notre existence ? Quels sont les critères même de notre manière d'être et de la compréhension de notre vie morale ? A certains moments, ne devenons nous pas nous-mêmes des caricatures de la vie morale ? Et je trouve que ce que Jean Paul II nous dit : "ne soyez pas vous-mêmes des modèles moraux, regardez toujours le modèle qui est Dieu. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait". Et, chose extraordinaire, c'est que cela ne diminue en rien l'aspect personnel de la liberté. Au contraire, plus on essaie de se confor­mer au modèle divin, à la réalité même de ce visage de l'homme que Dieu nous offre, plus nous trouverons notre propre personnalité, plus nous serons nous-mê­mes.

Je voudrais terminer simplement en citant un passage de cette encyclique. C'est au paragraphe 72 où vous verrez que le pape citant Grégoire de Nysse, dit une chose très belle et qui nous donne un peu toute la tonalité de ce texte. C'est Grégoire de Nysse qui est cité ici : "Tous les êtres sont soumis au devenir et ils ne demeurent jamais identiques d'eux-mêmes. Mais ils passent continuellement d'un état à un autre par un changement qui opère toujours en bien ou en mal". Il faut entendre ici qu'il n'y a pas d'état stationnaire : ou bien ça s'améliore, ou bien ça se détériore. "Or être sujet aux changements, dit Grégoire de Nysse, c'est naître continuellement. Mais ici la naissance ne vient pas d'une intervention étrangère comme c'est le cas pour les êtres corporels. Elle est le résultat d'un choix libre. Et nous sommes ainsi en un sens nos propres parents, nous créant nous-mêmes tels que nous vou­lons être et par notre volonté nous façonnant selon le modèle que nous choisissons".

Et c'est là le problème. Est-ce que nous allons nous constituer à nous-mêmes notre propre modèle ? Ou est-ce que nous allons l'accueillir d'un autre ? Et le pape continue en disant : "L'agir de l'homme est mo­ralement bon quand les choix libres sont conformes au vrai bien de l'homme et manifestent ainsi l'orien­tation volontaire de la personne vers sa fin ultime, de savoir vers Dieu Lui-même, le bien suprême dans lequel l'homme trouve son bonheur plénier et parfait. Seul l'acte conforme au bien peut être la voie qui conduit à la Vie, ordonner rationnellement, dans le sens profond du mot raison comme cette norme inté­rieure qui nous conduit et nous ouvre à Dieu, l'acte humain vers le bien dans sa vérité et rechercher vo­lontairement ce bien appréhendé par la raison. Cela constitue la moralité".

Autrement dit, pour un chrétien aujourd'hui, qu'est-ce que la moralité ? Je proposerais cette for­mule un peu provocante : la seule forme authentique de la démocratie, c'est que Dieu soit le bien commun de tous. Dieu donné, Dieu offert comme norme de vérité, de rassemblement, d'unité et de cohésion de l'humanité. Cela, bien entendu, ne veut pas dire que nous allons contraindre et forcer les autres à croire en Dieu, mais cela veut dire qu'en tant que chrétiens, en tant que baptisés ayant reçu cette révélation, nous ne pouvons pas la taire et nous ne pouvons pas la défigu­rer ni la réduire à la caricature de nous-mêmes que serait cette conception de l'homme qui se crée ses valeurs.

 

 

AMEN

 

 
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