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VENEZ ! LA TABLE EST PRÊTE !

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 octobre 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Venez, la table est mise, le festin est prêt, j'ai égorgé les bœufs, j'ai préparé le repas, j'ai clarifié le vin doux, venez, venez aux noces".

Mais eux s'excusèrent et ils allèrent, qui à son champ, qui à son commerce : "Seigneur, j'ai acheté un champ il faut que j'aille régler avec l'ancien pro­priétaire toutes les conditions de la vente : je t'en prie, tiens-moi pour excusé !" (Luc 14,18).

"Mon Père, comment voulez-vous que nous partagions tous la même coupe, ce n'est pas très hy­giénique, même pas très convenable. Cela ne se fait pas de boire tous dans le même verre ! Et puis avec toutes ces maladies, on ne sait jamais : l'hépatite B, le sida, tout ça. Non. Vraiment, mon Père, je ne peux pas communier à la coupe !"

"Seigneur, veux-tu me pardonner, mais je ne peux pas venir : j'ai acheté cinq paires de bœufs, il faut que je voie si je les ai bien choisis, il faut que j'aille les essayer !"

"Mon Père, à quoi ça sert de communier sous les deux espèces ? On sait bien que cela n'apporte pas grand-chose de plus. Et puis pendant des siècles on ne l'a pas fait. D'ailleurs le Christ est tout entier présent dans l'hostie. Pourquoi ajouter encore le vin : cela ne sert à rien. A quoi bon compliquer les choses ? Est-ce bien utile de communier à la coupe ?"

"Seigneur, je viens de me marier, il faut que j'aille en voyage de noces, je ne peux pas venir à la fête, aie la bonté de m'excuser !"

"Mon Père, pendant cinquante ans l'Église a interdit aux laïcs de communier sous l'espèce du sang pour ne pas céder aux Hussites et aux réformés. Pourtant, elle sait bien ce qu'elle fait, l'Église quand même ! Pourquoi toujours nous changer la religion ? Voulez-vous que nous devenions protestants ?"

Frères et sœurs, je suis un peu surpris ! Vous venez dans cette paroisse, je pense que c'est parce que vous l'aimez, je pense que c'est parce que vous vous y sentez à l'aise. Et pourtant cette paroisse, entre autres choses, vous propose ce que très peu de paroisses font. On vous propose de communier sous les deux espèces, pratique que le Concile a heureusement réta­blie après des siècles d'interruption par paresse d'abord et puis pour des raisons disciplinaires pas très convaincantes. Voici que le Concile, conformément à ce que Jésus avait dit d'ailleurs à la dernière Cène : "Prenez, mangez-en tous, prenez, buvez-en tous", voici que le concile a permis à tous la communion sous les deux espèces, il a ouvert à tous les chrétiens cette possibilité de s'approcher non seulement du pain qui est le corps du Christ mais aussi du vin qui est son sang.

Certes le Christ est tout entier présent sous l'espèce du pain et tout entier présent d'ailleurs aussi sous l'espèce du vin. Pourtant il y a là quelque chose de très important : et d'abord c'est ce que Jésus a voulu, quelque chose de très important, car pourquoi le Christ a-t-Il institué l'eucharistie sous la forme du pain qui est son corps et du vin qui est son sang ? Il l'a fait pour plusieurs raisons. En premier lieu, parce que l'eucharistie est vraiment un repas. Ce n'est pas un rite plus ou moins ésotérique et mystérieux : c'est vrai­ment un repas où l'on mange et l'on boit, où l'on se nourrit et se désaltère. Et Jésus a voulu que le signe soit compréhensible, explicite, clair, que nous sa­chions qu'en nous approchant de l'eucharistie, nous nous approchons de Jésus comme nourriture et comme boisson.

En outre, il y a une deuxième raison : pour les anciens, pour les juifs, le sang c'est la vie, c'est l'âme. C'est écrit dans la Bible : "L'âme est dans le sang" (Genèse 9, 4). Nous autres, occidentaux, nous avons l'habitude de mettre l'âme dans le cerveau parce que nous sommes des intellectuels. Mais pour les sémites, l'âme était dans le sang c'est-à-dire qu'elle était répan­due partout dans le corps, qu'elle vivifiait le corps tout entier, pas simplement le cerveau, mais aussi tous les membres pour que nous puissions marcher, respirer, digérer, tout cela c'est l'œuvre de l'âme. L'âme est dans le sang. Et nous offrir de communier à son corps et à son sang, dans le vocabulaire sémite, le vocabu­laire de Jésus, ça veut dire communier à son corps et à son âme.

Et puis il y a encore une troisième raison : le pain qui est le vecteur du corps du Christ, le pain c'est l'aliment par excellence, c'est la nourriture la plus ordinaire, la plus quotidienne, c'est dans notre Eucha­ristie, cet aspect de quotidienneté, de familiarité, c'est ce qui est la base de la vie. Mais le vin, c'est le vin de fête, ce n'est pas seulement quelque chose d'ordinaire, c'est quelque chose d'extraordinaire, ce qui fait que l'eucharistie est tout à la fois le repas le plus simple, le plus quotidien et aussi un repas de fête. Et voilà que nous retrouvons notre évangile : "Venez à la fête, venez aux noces de mon fils, dit le roi. Venez vous réjouir. J'ai préparé un repas de viandes grasses et de vins clarifiés. J'ai préparé un repas avec ce pain tout à fait quotidien et simple, mais aussi avec ce vin qui enivre et qui donne la joie et qui nous fait entrer dans la fête des noces du Christ ressuscité, des noces du Christ avec son Église".

Frères et sœurs, nous sommes invités à la fête, nous sommes invités à participer pleinement, en plénitude aux noces du Christ et de l'Église. Alors je suis un peu surpris que plus de la moitié de notre as­semblée, au moment de la communion, passe discrè­tement devant les calices en les ignorant un peu, peut-être parce que vous n'aimez pas le vin, peut-être parce que vous n'avez pas envie de boire à côté de ce voisin qui ne vous semble pas très propre ou dont vous n'êtes pas très sûr qu'il soit en bonne santé. Peut-être que vous n'avez pas envie de découvrir quelque chose que, pendant des siècles, on n'a pas fait et que vous ne voulez pas qu'on vous change trop vos habitudes. Pendant plusieurs années, depuis votre enfance, vous avez communié en recevant l'hostie, cela vous suffit. Pourquoi chercher plus loin ?

Je suis un peu étonné, il me semble qu'il y a là une grâce, une grâce qui vous est offerte, car commu­nier au corps et au sang du Christ, c'est, je crois, une découverte spirituelle et je regrette que beaucoup d'entre vous n'essaient pas de faire cette découverte, ou bien s'ils l'ont essayée n'y aient pas été sensibles. Car c'est autre chose que de recevoir le Christ comme cette nourriture de base et de recevoir le Christ comme cette joie débordante qui nous remplit un petit peu à la manière d'une ivresse. Il n'y a rien de scan­daleux à cela, le jour de la Pentecôte n'a-t-on pas dit que les apôtres étaient ivres. Et saint Pierre a dit : "ils sont ivres, mais ce n'est pas de vin, c'est l'Esprit saint qui les a rendus ivres" (Actes 2, 15-18, commentaire de saint Ephrem). Il faut que nous soyons capables de cette sortie de nous-mêmes, de nous répandre, de nous quitter. On parle d'extase. L'extase, ce n'est pas sim­plement réservé à quelques mystiques qui grimpent aux murs ou qui marchent au plafond. Mais l'extase, cela veut dire : sortir de soi, "ex-stare", se tenir en de­hors de soi, c'est-à-dire se quitter, s'oublier.

Alors là nous arrivons à quelque chose d'es­sentiel, c'est que l'eucharistie, c'est une œuvre com­munautaire, c'est une œuvre que nous devons réaliser tous ensemble. Il n'y a pas de fête où chacun est dans son coin, solitaire, la tête dans ses mains pour se re­cueillir, une fête, cela se partage, une fête, cela vous prend tout entier, une fête, c'est justement une extase, on sort de soi pour communier, pour communiquer, pour partager. La fête, l'eucharistie, c'est une œuvre commune, c'est pour cela que nous nous donnons le baiser de paix avant de nous avancer vers l'eucharis­tie. Ce n'est pas seulement pour nous réconcilier, c'est pour nous reconnaître comme frères, comme amis, comme disciples du Christ, comme enfants de Dieu, comme consanguins. Nous devons nous reconnaître comme unis par un amour qui est plus fort que tout amour humain. Voilà pourquoi nous nous donnons ce baiser de paix.

Voilà pourquoi aussi nous devons nous avan­cer en procession. On ne vient pas recevoir l'eucha­ristie chacun pour soi, on vient comme un peuple en marche, comme un peuple qui s'avance non pas seu­lement vers l'autel, mais à travers l'autel vers la béa­titude, vers le paradis, vers le ciel. S'il y a un vitrail au fond de l'église, si au fond des églises il y a souvent des icônes ou des tableaux, c'est pour nous inviter, à travers l'abside, à percer les murs d'une certaine ma­nière pour entrevoir le ciel, nous marchons tous en­semble vers le Royaume. C'est pourquoi on vient en procession et c'est pourquoi encore, cela m'étonne un peu, cela aussi, on a pris l'habitude maintenant de s'asseoir pendant que les autres communient, comme si c'était une nouveauté du concile qui celle-là plairait à l'assemblée. Mais d'abord le concile ne l'a jamais dit, et puis comment se fait-il qu'on soit là assis en train d'attendre que cela se passe pendant que les autres vont communier. Mais on est tous ensemble ! Un peuple en marche, un peuple debout, un peuple ressuscité ! Il y a bien sûr des raisons pour que telle ou telle personne, plus âgée, plus fatiguée, s'assoie, c'est tout à fait normal. Ca fait partie de la charité la plus élémentaire d'une assemblée que de comprendre que tout le monde ne peut pas faire exactement la même chose. Mais nous sommes extrêmement nombreux à être suffisamment jeunes pour rester debout pendant que les autres communient. Il faut qu'il y ait cet enthousiasme, il faut que cela se traduise dans des gestes. Toute la liturgie est faite pour cela. Ce n'est pas une explication, ce n'est pas une conférence, c'est un rite vécu ensemble c'est-à-dire une action symbolique. Tout ce que nous faisons a un sens. Si nous marchons, c'est parce que nous allons spirituellement quelque part. Si nous recevons le pain et le vin, c'est parce que nous communions au corps et au sang du Christ. Si nous sommes debout, c'est parce que nous sommes ressuscités. Si nous sommes debout pendant que nos frères communient c'est parce que nous les accompagnons pendant qu'ils marchent vers le Seigneur avant que nous nous mettions en marche à notre tour à leur suite.

Voyez, frères, je crois, il faut que nous sa­chions traduire avec notre corps, traduire avec nos gestes, traduire avec nos paroles, traduire avec nos chants, ce que signifie ce que nous sommes venus faire ici : nous sommes ici pour célébrer la fête des noces du Christ ressuscité ! Alors, frères et sœurs, les chrétiens ne sont pas là pour accomplir un devoir, les chrétiens ne sont pas là rivés comme avec un boulet parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, parce qu'on a toujours fait comme cela, parce que papa et maman nous emmenaient à la messe et qu'il faut continuer à y aller aussi. Non ! On est là parce qu'on est heureux d'être là, on est là parce que c'est la fête du Christ, car c'est la fête de l'Église. On est là parce que si on ne venait pas, cela nous manquerait, parce que si je ne venais pas, il y aurait dans ma journée, dans ma semaine, dans ma vie, un manque, un trou, quelque chose dont nous avons besoin.

Alors, frères et sœurs, il faut que nous révi­sions notre manière de vivre. Nous ne sommes pas venus ici simplement pour accomplir quelque chose de stéréotypé, nous sommes venus, pris par un grand désir, pris par un grand enthousiasme, pris par un grand amour. C'est l'amour de Dieu qui nous a conduits ici, c'est l'amour du Christ, c'est l'amour de nos frères. Et nous sommes heureux d'être ensemble, nous sommes heureux parce que le Christ est ressus­cité. Nous sommes heureux parce que le Christ est notre vie et parce qu'Il nous donne de partager cette vie et de la partager les uns avec les autres.

 

 

AMEN

 

 
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