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UNE ÉPÉE NUE

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 octobre 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il n'a pas commis d'adultère, il n'a pas oublié ses parents, ni son père, ni sa mère. Que manque-t-il donc à cet homme pour recevoir en héritage la vie éternelle ? La réponse pourrait être formulée ainsi, il lui manque de manquer. Il lui manque de manquer, puisque de fait le Christ lui dit : "Va, vends, c'est-à-dire vis dans un certain manque, puis viens et suis-Moi". Ainsi ce qu'il ne faut pas faire, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d'adultère, etc ..., ne pas faire de faux témoignage, ne pas oublier d'honorer son père et sa mère, c'est le cadre.

D'ailleurs, en considérant la manière même dont le jeune homme, dans notre évangile pose la question : "Comment recevoir en héritage la vie éter­nelle ?", je me suis interrogé pour savoir si j'aurais posé ainsi cette question. Non pas que je me sente ou que je me crois supérieur à cet homme, mais il me semble que je l'aurais peut-être formulé différemment, maintenant, là où j'en suis, cette question, le mot même "héritage" me gêne, et nous aussi peut-être, nous sentons qu'il ne s'agit pas simplement de rece­voir en héritage la vie éternelle. Peut-être aurais-je envie de poser la question ainsi : "Comment pourrais-je faire pour vivre vraiment avec Toi ?" Ce qui man­que à cet homme donc, c'est quelque chose qui va plus loin que le cadre de ce qu'il ne faut pas faire, les limites nécessaires sont nécessaires mais non suffi­santes. Il faut qu'elles soient remplies par quelque chose de vivant. Et la vie, se conjugue avec un man­que, c'est ce qui est le plus difficile à comprendre, c'est que la vie pour qu'elle soit vraiment la vie ait l'apparence de la mort.

Henri Bauchaud, un écrivain, qui vient d'écrire une sorte de relecture des grands mythes de notre civilisation méditerranéenne, c'est-à-dire: Oe­dipe et quelques tragédies telles Antigone, fait dire à Antigone cette phrase que je trouve pertinente, bril­lante : "Si on ne m'avait pas dit que c'est l'amour, je l'aurais pris pour une épée nue". En fait l'amour, la vie, ont couleur, ont densité, ont une allure de bles­sure, ont une allure de mort. Autrement dit, la vie que je voudrais retenir parce que j'ai peur de la perdre ne révèle rien de la vie, c'est quand on accepte de la per­dre, nous le savons, qu'elle est vraiment la vie. C'est la vie perdue qui révèle ce qu'est la vie, c'est l'Évangile, on n'aura pas assez de toute notre vie pour l'entendre. Autrement dit ces paroles que le Christ nous dit dans l'évangile, qui sont des paroles comme une épée nue, ces paroles ne sont pas, nous ne pouvons pas totale­ment les entendre, nous ne pouvons pas totalement, parce qu'il nous faut toute notre vie pour accepter que toute notre vie soit finalement d'accepter de la perdre pour pouvoir la vivre.

Là où l'homme de l'évangile a raison, c'est qu'il a d'emblée une perspective plus large que cette vie proprement de ce monde, et j'ai bien peur de pen­ser que si on posait la question au jeune homme de ce monde, si on posait la question essentielle : "qu'est-ce que vous voudriez dire à Dieu ou demander à Dieu?", il dirait non pas : "Comment pourrais-je avoir en hé­ritage la vie éternelle ?", ou peut-être celle que nous posions : "Comment vivre avec Dieu ?", mais il di­rait : "Comment puis-je être heureux sur cette terre?" La perspective est encore plus basse, elle n'englobe même plus la vie, l'au-delà de la vie, mais elle se cantonne à la question, à l'inquiétude de cette vie sur cette terre. Tout ça pour dire qu'il faut que nous soyons taillés, polis par une parole.

Il faut que la parole vienne à nous priver de quelque chose que nous croyons absolument néces­saire, mais qui pourtant nous empêche d'être vivant. C'est cela qui est difficile à comprendre dans l'évan­gile, c'est qu'il y a une sorte de fausse perspective sur la vie et qui n'est pas simplement de la rendre mor­bide, de la colorer avec de la souffrance et de la dou­leur, mais de la comprendre dans ce qu'elle est vrai­ment, et la vie n'est vraiment la vie que lorsqu'elle est donnée, sinon ce n'est pas la vie, sinon c'est nous qui, de notre propre main, faisons mourir la vie qui nous est donnée. Nous ne sommes que ce lieu où cette vie peut passer par nous parce que nous acceptons, tout en la recevant de la retransmettre. Et comment nous transmettons la vie ? nous la transmettons par la pa­role.

Je ne sais pas si vous vous êtes fait la remar­que, pas à Saint Jean de Malte parce que c'est parfait, mais dans d'autres paroisses où c'est moins bien, c'est pour cela que vous êtes là, la première lecture, mais cela arrive ici aussi d'ailleurs, la première lecture parfois, enfin moi, même quand je préside, ce qui est plus grave, je me dis à la fin, tiens, quelqu'un a lu, et je fonce dans mon missel pour vérifier quelle lecture c'était, et je n'ai pas été saisi par ce qui s'est passé à l'instant, à d'autres moments on est plus ou moins endormi, enfin bref on est là, et l'on est saisi par quel­qu'un qui parle et qui, en parlant, vous ouvre les oreilles, vous ouvre le cœur, vous ouvre même l'intel­ligence, vous vous êtes tous fait la remarque dans différentes messes que nous devons subir, cette pre­mière lecture, parfois même l'évangile d'ailleurs, n'a pas été entendue parce que la personne qui l'a lue ou nous qui l'écoutions, nous n'étions pas disponibles ou nous n'étions pas ouverts. Et je pense souvent que la qualité de quelqu'un qui parle comme un comédien, c'est la façon dont cette personne accepte de donner de lui-même dans la parole qu'il lit. Il y a des gens qui sont tellement effrayés de lire, ce que je comprends, qu'ils voudraient bien disparaître dans un trou. D'ail­leurs il y a des gens qui sont tellement effrayés d'avoir à donner, d'avoir à donner d'eux-mêmes en lisant. Seulement pour que la parole soit entendue, il faut qu'elle soit accompagnée et nourrie de l'intérieur par l'être de la personne qui lit et qui se livre, parce que pour parler il faut se livrer, c'est ce que j'essaye de faire. Pour être entendu de l'autre, il faut qu'il y ait (comment dire) de l'existence dans cette parole, sinon il n'y a pas de parole. Et souvent d'ailleurs on est déçu parce que la parole a été dite, comme un bruit, mais il n'y a plus personne derrière cette parole. Et pour que la parole soit dite, il faut qu'il y ait quelqu'un, et pour qu'il y ait quelqu'un, il faut qu'elle se donne. C'est pour cela que la parole du Christ est vivante, non pas parce qu'II nous a parlé, mais parce qu'Il s'est donné. Vous comprenez bien que la parole n'est pas vivante parce que quelqu'un vous parle, la parole est vivante parce que cette personne qui vous parle se donne dans cette parole et dans l'au-delà de cette parole.

C'est l'essentiel de la parole, c'est pour cela que nous parlons, nous ne parlons pas pour entretenir une espèce de bruit et de fureur entre nous, une sorte de pure communication, la parole n'est pas la commu­nication, la parole c'est un don de la vie que je fais à l'autre. Pourquoi ? parce que nous sommes précédés tous par une parole de nos parents et que nous inté­grons, nous ajoutons notre parole à la parole de celles et de ceux qui nous ont précédés, à la parole de Dieu qui est à l'origine de toute chose. Il n'y a pas plus per­vers que celui qui croit qu'il est à l'origine de sa pro­pre parole. Notre parole s'ajoute aux autres paroles, et nous ajoutons de l'être et de l'existence, donc de la chair aux paroles qui nous ont précédés.

Il n'y a pas que nous qui pensons ainsi d'ail­leurs, je lisais récemment chez les Peuls, parfois il faut savoir aller voir plus loin que les tribus locales, dans une tribu beaucoup plus lointaine, une femme parlait de la parole : "L'homme peut tout faire avec sa parole, il peut dire une parole savoureuse qui donne aux autres la joie, une parole de sel qui a du goût, une parole qui mange, qui saisit la poitrine, le cœur, le dos, une parole qui frappe le ventre en révélant les pensées cachées, une parole qui donne à tout le corps de celui qui l'entend un frémissement qui descend jusqu'aux jambes. La parole de l'homme sort du cœur, c'est dans le cœur qu'elle mûrît, c'est dans le cœur qu'elle cuit, c'est dans le cœur qu'elle grandit. La parole de l'homme appartient au cœur et non pas à la bouche. Qu'est-ce que la folie sinon le fait que la pa­role ne soit plus le cœur, que la parole n'appartient plus au cœur".

Frères et sœurs, pour que l'homme entende la réponse, la parole du Christ, qu'il n'entende pas sim­plement : "Tu n'as pas tout fait, il faut que tu vendes tout ce que tu as, et puis viens et suis-Moi". Là où l'homme n'a pas entendu, et nous non plus d'ailleurs, pas encore, c'est que le Christ en disant cela, il me semble, ne dit pas seulement : "Toi tu dois, pour Me suivre tout vendre, fais-le et viens". Ce serait un défi. Il lui dit : "Tu vas faire ce que Moi-même je fais en te parlant", c'est-à-dire "en te parlant", évidemment c'est implicite le texte, mais nous connaissons l'ensemble de l'histoire. Dans l'ensemble de l'histoire, nous connaissons que le Christ finalement, par sa parole se donne aux autres au point d'être la parole mangée et donnée pour le salut du monde. Quand Il dit : "viens et suis-Moi", ce n'est pas : "j'attends que tu te décides", "Je l'ai déjà fait avant toi et pour toi", c'est la parole de Dieu.

Que cette parole soit pour nous la Vie, que nous reconnaissions, à travers ce déguisement diffi­cile, ce paradoxe qu'a l'air d'être la mort, le don que Dieu nous fait par honneur pour nous, qui est de don­ner pas simplement cette vie de la terre, mais la Vie éternelle.

 

AMEN

 

 

 
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