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L'HOMME INTOUCHABLE

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 octobre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Rongé par la lèpre …

 Un homme prie seul dans une église. "Au dé­but comme je n'avais pas confiance en moi, je me suis tourné vers Toi et maintenant que je crois en Toi, j'ai repris confiance en moi. Aujour­d'hui je crois en moi, mais je me suis mis à douter de Toi". C'est la légende d'un petit dessin de Sempé qu'on pourrait peut-être résumer par la phrase sui­vante : le bonheur de l'homme est un outil très délicat pour Dieu à manier.

Dans cette parabole des dix lépreux, il y a deux niveaux d'interprétation : Il y a un premier ni­veau de lecture, insuffisant à mon avis, autrement dit le niveau moral, c'est une parabole sur l'ingratitude. Un niveau un peu plus profond qui pourrait se dire ainsi : notre relation à Dieu ne s'inscrit-elle pas dans la nécessité d'une défaillance personnelle. Finalement si nous "allions bien", nous aurions peut-être moins besoin de Lui et nous nous détournerions progressi­vement, tout doucement de Lui. La réponse n'est pas tout à fait si simple à donner. Les textes bibliques s'appuient sur le fait que l'homme est faillible. Le point de départ constaté par nous est que nous ne sommes pas heureux. Mais il y a une première diffi­culté à relever qui vient de la confusion entre le bon­heur et le bien-être, ce sont deux choses très différen­tes : se sentir bien est une chose à laquelle nous aspi­rons tous, mais ce n'est pas forcément le bonheur. Et de fait nous confondons souvent la volonté de nous sentir bien, et l'aspiration au bonheur. C'est peut-être d'un autre ordre, quelque chose de plus oblatif, plus profond, plus spirituel. Il est certain que le fond de la relation que nous entretenons avec Dieu, a besoin dans une première approche d'une certaine défaillance de notre part, pour entretenir une dépendance que nous acceptons d'avoir à son endroit. Le problème est que : est-ce que nous savons faire le compte de ce qui vient de Lui, et de ce qui vient de moi ? Est-ce que cela relève de Dieu ou de moi ? Est-ce que ce que j'ai à faire ou à me proposer pour aller mieux relève d'une sorte d'intervention que j'attends de Dieu ou est-ce que cela relève de ce que j'ai à faire sur moi-même ?

J'ai parfois le sentiment que nous avons un peu l'esprit suffisamment tordu, et nous nous arran­geons pour que les choses ne fonctionnent pas, ce qui nous permettra de mieux accuser Dieu de ne rien faire pour nous. Autrement dit, nous condamnons Dieu à une certaine impuissance à notre égard, alors que c'est nous qui nous, et nous seuls, sommes "ficelés" les bras. Autrement dit plutôt que de prendre à bras le corps ma propre vie, j'attends de Dieu qu'Il le fasse à ma place, et si ça ne marche pas, et que je suis obligé de le faire tout seul, je pourrais Lui dire : "Tu as vu, ce n'est pas Toi, c'est moi". En fait, ce que nous igno­rons alors, c'est qu'Il nous a si profondément inspiré, au point de rendre absolument invisible le fait que ça vient de Lui. C'est-à-dire qu'en fait, Dieu nous a si profondément inspirés qu'Il nous donne l'illusion qu'Il n'y est pour rien. A chaque fois qu'un certain bien-être nous est donné comme une sorte de palier, vous savez quand on vous remonte des profondeurs de la mer, on peut avoir le sentiment que nous n'y sommes pas pour rien et que nous ne nous sommes pas mal débrouillés. C'est pour cela que je dis que le bonheur, le bien-être sont des outils très délicats parce qu'il faut que Dieu trouve le moyen de nous faciliter l'inspiration qu'Il nous fait, tout en maintenant intacte la place pour sa signature, place blanche, afin que nous décidions d'y mettre son nom ou le nom du monde ou de quelque chose du monde. C'est parfois très compliqué d'ima­giner que telle action que nous faisons pour soi est due à Dieu, et que je Lui dois totalement, alors que tout porte à croire que je ne le dois qu'à moi.

Reprenons le lépreux. Le symbole de la lèpre c'est que l'homme est intouchable. Les lépreux d'ail­leurs s'avançaient avec crécelles et clochettes afin que l'on évite leur contact. D'ailleurs il est écrit, "comme Il les voyait de loin", Jésus lui-même ne les approche pas. Cette lèpre, c'est ce qui empêche le contact. Peu importe.

Il y a deux lèpres, il y a la lèpre extérieure, c'est-à-dire ce dont l'homme souffre suffisamment pour demander une aide à Dieu. Ils sont dix à deman­der de l'aide pour cette lèpre-là. Et Jésus, pour cette lèpre-là les renvoie aux prêtres, en quelque sorte à ce monde. En chemin, il y en a un qui s'aperçoit qu'il est guéri, les neuf autres aussi vont s'en apercevoir. Mais le texte précise que Jésus s'est arrangé pour que la guérison puisse ne pas Lui être attribuée. En général quand Jésus rencontre un pécheur, Il le touche, Il entre en contact avec le cœur et même le corps de cet homme. Avec cette lèpre, c'est tout le problème de l'intouchable de l'homme. Ainsi celui qui est délivré de cette lèpre extérieure en découvre une autre, en découvre une autre intérieure. C'est-à-dire qu'il doit rendre grâce, sinon sa guérison serait vaine. Il a été jusqu'au bout du chemin proposé par Jésus, autrement dit le loin de Jésus, pour mieux prendre conscience que c'est Lui qui m'a guéri. En reprenant tout le fil de son histoire, ce qui ne permettait pas de rentrer en contact avec Jésus, ce dont la lèpre le privait. Si je ne le reconnais pas comme étant à l'origine de ma guéri­son, je ne suis pas guéri. A Lourdes, il y a plus de malades que de gens beaux, bien portants, qui rendent grâce pour leur beauté et leur santé. Vous comprenez que cette défaillance est justement la lèpre du cœur.

On ne sait pas quelle est la part dans la rela­tion avec Dieu de cette défaillance qui servirait de point de départ. Prendre conscience que Dieu n'est pas à la hauteur de ce que vous pensiez pouvoir Lui de­mander. Et cette déception est très difficile à dépasser. Avec Dieu en fait ce serait presque comme si je disais : je n'ai pas besoin de Toi. Comme un défi. Mais Dieu ne peut pas toucher un homme suffisamment heureux comme le sont devenus les neuf autres lépreux, Il ne peut pas nous obliger. Certes Il veut d'abord que nous soyons heureux mais cela risque de nous couper d'une action de grâce gratuite qui ne repose sur aucune motivation de souffrance. Mais il y a encore autre chose dans le texte. En fait, ce dixième lépreux a encore un problème, il est samaritain. Il n'appartient pas au groupe. Ce qui le rend peut-être plus "touchable".

Notre manière d'être est finalement une ma­nière de dire à Dieu : "Tu ne peux pas, Tu ne peux pas me toucher. Tu ne peux pas parce que je suis barri­cadé, parce que je suis lépreux, autant de raisons qui ont fait de moi une sorte de forteresse imprenable." Mais notre prière devrait être "inspire moi les moyens de me rendre touchable par Toi. Non pas être guéri, pas uniquement, surtout ne me fais jamais oublier que si tout donne à croire et à voir que c'est moi qui l'ai trouvé, que je n'oublie jamais que Tu es à l'origine, que je n'oublie jamais le fait que, aucune de mes pen­sées, aucun de mes gestes, aucun de mes sentiments n'est étranger à Toi". Et peut-être que le bonheur à ce moment-là, ce serait de le reconnaître, de dire : "Tu étais là et je ne le savais pas". Cette mémoire me vient de Dieu. En fait les lépreux ont perdu la mémoire, le bien-être a provoqué une sorte d'amnésie. Et cette mémoire c'est louer et dire à Dieu que jamais notre chemin ne s'écarte de ce point d'origine et de ce retour vers Dieu, alors nous reconnaîtrons qu'à chaque pas Il était là et toujours là.

Frères et sœurs, rendons gloire à Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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