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VÊTEMENT DES NOCES, SACREMENT DE LA JOIE DE DIEU

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (10 octobre 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le texte de l’évangile de saint Matthieu que nous venons d’entendre est assez complexe. En fait, dans cette parabole se mê­lent deux et même très probablement trois paraboles différentes. Il y a la parabole fondamentale, celle des invités aux noces qui se dérobent, qui refusent de venir, et nous comprenons sans peine que par là Jésus veut parler des juifs, le peuple élu, choisi, appelé par Dieu à son Royaume et qui n’ont pas su répondre à cette invitation, et c’est pourquoi Dieu a appelé toutes les nations, tous les païens, au croisement de tous les chemins, pour venir participer à ce festin de noces que le peuple juif n’a pas voulu accepter. Cette parabole fondamentale, nous la retrouvons telle quelle dans l’évangile de saint Luc (14,15-24). Mais le texte de Matthieu greffe là-dessus deux autres considérations, la première sur laquelle je n’insisterai pas, c’est cette réflexion que certains des invités se saisissent des envoyés du roi pour les maltraiter, les tuer (ce qui n’est pas d’une logique parfaite, car pourquoi tuer quelqu’un qui vous invite à un repas), et le roi cour­roucé envoie ses troupes pour tuer, massacrer à leur tour les meurtriers. Cette petite parabole qui vient s’insérer dans la précédente rappelle plutôt celle que nous avions dimanche dernier sur les vignerons homi­cides (Matthieu 21, 33-46) et je ne voudrais pas y insister, il s’agit à l’évidence d’un corps étranger. Il y a une troisième parabole que Matthieu greffe sur celle des invités aux noces, c’est la parabole du vêtement des noces. Quand ont été appelés au croisement des chemins tous les hommes qu’on a pu rencontrer, le roi entre et voit l’un d’entre eux qui n’a pas le vêtement des noces. Ici aussi il y a une petite incohérence, car puisque les serviteurs ont été chargés d’appeler tout le monde et qu’il est même précisé qu’ils ont fait venir les bons et les méchants, il n’y a rien d’étonnant à ce que tel ou tel n’ait pas eu le temps d’aller se procurer un vêtement de noces pour venir à ce repas im­promptu auquel il n’était pas prévu d’avance qu’il doive participer. Cette petite parabole sur le vêtement des noces est d’ailleurs préparée par Matthieu au dé­but du récit par cette notation qui ne se trouve pas dans saint Luc dans le texte parallèle, que le festin auquel le roi a invité est le festin des noces de son fils.

Et si vous le voulez, je vous propose de réflé­chir quelques instants sur ce festin des noces, et sur ce vêtement des noces, que l’un de ceux qu’on a fait entrer (saint Luc dira même de force !) ne porte pas. La plupart du temps, on interprète ce vêtement de noces dans le sens de la rectitude morale et l'on dit : celui qui ne porte pas le vêtement de noces c’est celui dont le cœur n’est pas moralement prêt à participer au Royaume, parce que c’est un pécheur, parce que c’est un mauvais. Je crois que cette interprétation, qui n’est pas exclue, est tout de même un petit peu courte. Le vêtement de noces, dans la Bible et simplement dans notre expérience symbolique, ne signifie pas directe­ment une rectitude d’ordre moral, il s’agit de bien autre chose et de bien davantage. Car, qu’est-ce que ce vêtement des noces, sinon l’orientation du cœur vers la joie des noces. Celui qui ne porte pas le vête­ment des noces, c’est celui qui n’est pas venu à ce festin dans la perspective de participer à cette joie infinie qui est celle de Dieu et qui est plus précisé­ment celle à laquelle nous invite le Fils de Dieu, car il s’agit des noces du Fils, des noces de Dieu avec l’humanité, il s’agit donc de ces épousailles d’amour que Dieu a voulu conclure avec l’ensemble de l’humanité, et qui se sont traduites concrètement par l’Incarnation de Dieu qui s’est fait homme, qui a épousé notre nature humaine, et qui l’a épousée jusqu’au bout, jusqu’à ces noces de la Croix dont parle si souvent la liturgie. Ne pas porter le vêtement des noces, c’est donc bien plus qu’une absence de rectitude morale : c’est le refus ou l’indifférence à entrer dans la joie des noces de Dieu et de l’humanité.

D’ailleurs, le texte d’Isaïe que nous avons lu tout à l’heure au début de cette liturgie de la Parole, et qui est choisi pour illustrer cette parabole, nous parle effectivement d’un festin de viandes grasses, d’un festin de noces auquel Dieu invite tous les peuples et non pas le peuple juif seulement. Vous voyez que déjà dans l’Ancien Testament l’universalité de l’appel se fait jour, et c’est une façon un peu courte qu’on pense quelquefois que l’Ancien Testament n’est que l’appel du peuple juif et que seul le Nouveau Testament élargit cet appel à l’humanité tout entière ; or c’est déjà vrai dans Isaïe : le Seigneur a préparé pour tous les peuples sur cette montagne un festin de viandes grasses et de vin clarifié. Ce festin des noces c’est bien, déjà chez Isaïe, l’annonce du Royaume, et d’un Royaume qui va jusqu’à la communion la plus profonde, celle des épousailles entre Dieu et l’humanité. Et il y a aussi, vous vous en souvenez, bien entendu, dans l’Ancien Testament, cet admirable livre du Cantique des Cantiques dans lequel toute la relation de Dieu avec l’humanité est représentée par l’amour de la bien-aimée pour son Bien-Aimé, et du Bien-Aimé pour sa bien-aimée. Dans ce livre du Cantique des Cantiques, il n’est question à aucun moment d’un catalogue de vertus morales qu’il faudrait avoir, il est question de l’émerveillement réciproque du Bien-Aimé et de la bien-aimée, c’est-à-dire de l’humanité et de Dieu, émerveillement réciproque par lequel l’épouse, la bien-aimée s’écrie : "Que tu es beau, combien ton visage dépasse en splendeur celui de tous les autres hommes !" C’est l’émerveillement de notre cœur devant la révélation de la splendeur, de la gloire et aussi de la tendresse de Dieu, car à cet émerveillement de l’humanité devant Dieu correspond l’émerveillement symétrique du Bien-Aimé, c’est-à-dire de Dieu devant sa bien-aimée: "Que tu es belle, viens ma toute belle, ma bien-aimée, viens !"

Par conséquent nous sommes invités par cette parabole (et par tout le contexte dans lequel elle nous est donnée), à tout autre chose qu’à une sorte de ré­gularité de vie. Ce à quoi Dieu nous appelle, ce n’est pas simplement à remplir un programme, à être conforme à un certain nombre de règles, à être BCBG (moralement s’entend), mais Dieu nous invite à tout autre chose, il nous invite à une sorte d’extase de no­tre cœur, de sortie de nous-mêmes, d’envahissement par la joie ; nous préparer au Royaume c’est entendre l’appel d’amour que Dieu nous adresse, c’est être saisi par ce regard que Dieu pose sur nous, ce regard par lequel il fait de nous sa bien-aimée, il s’émerveille devant ce que nous sommes, souvenez-vous du récit de la Création : Dieu ayant façonné l’homme à son image et à sa ressemblance, vit que cela était bon, que cela était bon, Dieu se réjouit en nous contemplant, en nous regardant, Dieu se réjouit parce qu’il nous aime et parce que son amour met en nous toute la splendeur de cette communion entre lui et nous. Ce à quoi nous sommes invités, ce vêtement de noces que Dieu nous demande de revêtir, c’est la réponse à cet émerveille­ment de Dieu, la réponse à cet amour, à cette ten­dresse de Dieu par un amour réciproque. Il faut nous laisser saisir par ce mystère, nous laisser envahir par ce regard de Dieu pour qu’il devienne notre propre regard que nous posons sur lui, et par lequel notre vie est entièrement transformée, bouleversée. Alors, bien sûr cela impliquera une certaine manière de vivre, une certaine façon de nous conduire, mais il ne s’agit là que d’une sorte de conséquence qui va de soi, car quand on aime, on n’agit pas n’importe comment à l’égard de l’être aimé.

Et je voudrais ajouter encore que, dans cette parabole, il est question non seulement des noces du fils du roi, c’est-à-dire de Jésus-Christ, avec l’humanité, avec tous les peuples, mais il s’agit préci­sément d’un festin de noces. Cet échange d’amour, ce regard, cet échange réciproque d’émerveillement que le Cantique des Cantiques nous montrait entre la bien-aimée et le Bien-Aimé n’est pas simplement un tête-à-tête, nous ne sommes pas uniquement appelés à une communion intime de chacun d’entre nous avec Dieu. Cela est vrai certes, et l’Apocalypse nous dira : "Voici que je me tiens à la porte, et je frappe, et si quelqu’un entend ma voix, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi" (3,20). Ce texte nous invite à comprendre la profondeur de l’intimité de cette relation de Dieu avec le plus profond de chacun d’entre nous, mais en même temps cette intimité s’étend à tous, nous sommes invités non pas à un re­pas seul à seul avec Dieu, à un tête-à-tête, mais nous sommes invités à un festin, ce qui signifie que le re­gard d’émerveillement, d’amour, ce regard qui est si caractéristique des noces, n’est pas simplement une affaire entre Dieu et moi mais aussi une affaire entre moi et tous mes frères, car c’est en foule, c’est tous ensemble, jusqu’aux extrémités de l’humanité, que nous sommes invités à ce festin de noces pour le par­tager non seulement avec Dieu, mais avec tous nos frères. Et, si j’ose dire, cet amour que Dieu a pour nous et qui éveille dans notre cœur une réponse d’amour, il est contagieux, et cet amour ne peut pas se comprendre seulement comme une relation de per­sonne à personne entre Dieu et moi, mais il s’étend à cette relation de personne à personne, entre moi et chacun de mes frères et l’ensemble de tous mes frères, et c’est donc à cette sorte de communion universelle que je suis appelé. Non pas une communion globale, vague et simplement philanthropique, mais, précisé­ment, Dieu nous invite à partager avec tous nos frères ce regard que Lui pose sur eux et qui lui permet d’aimer chacun d’un manière unique et il nous invite à découvrir aussi que chacun de nos frères est unique et que ces épousailles entre Dieu et moi sont aussi des épousailles avec chacun de mes frères, et par consé­quent constituent une noce dans laquelle je suis inti­mement associé à chacun de ceux qui m’entourent.

Il n’y a pas d’amour entre Dieu et l’homme qui n’appelle par le fait même un amour des hommes entre eux, il n’y a pas un seul commandement : tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur et de toute ton âme ; il y a un deuxième commandement qui est sem­blable au premier : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ton prochain, c’est-à-dire tous tes proches, tous les hommes qui sont proches de toi parce que tous conviés au même mystère des noces, au même mystère d’un festin de noces.

Frères et sœurs, tel est ce à quoi Dieu nous invite, telle est la réalité dans laquelle Dieu invite tout spécialement aujourd’hui Guillaume et Louis, comme il nous a invités chacun d’entre nous au jour de notre baptême, que ce baptême de Guillaume et de Louis soit pour chacun d’entre nous le rappel de notre pro­pre baptême, qu’il soit l’occasion pour nous, à travers cette parabole, d’entrer dans l’invitation de Dieu, d’ouvrir large les portes de notre cœur pour que cet amour infini de Dieu nous remplisse, nous comble et nous permette de parvenir un jour au Royaume où il s’épanouira pleinement dans une fête éternelle.

 

 

AMEN

 

 
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