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NOUS AVONS TOUS L'IMMENSITÉ POUR PROPRIÉTÉ

Sg 7, 7-11 ; Hb 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (15 octobre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cette page d'évangile est truffée de paradoxes : rien, à première vue, ne correspond à la logi­que profonde de l'existence humaine et du Salut.

Le premier paradoxe c'est le fait que nous ayons intitulé cette page : "l'évangile du jeune homme riche". En le caractérisant de cette façon, nous mon­trons que nous n'avons peut-être pas compris le sens profond de cette page. Nous pensons que le jeune homme est riche, parce que Marc nous rapporte à la fin du récit comme une chute brutale, que ce jeune homme avait de grands biens. Il avait donc beaucoup de "Sicav", beaucoup de "bons du Trésor", même si c'est un peu désuet, bref, beaucoup de richesses. Donc, nous pensons que c'est un jeune homme riche. Mais en réalité, c'est un jeune homme pauvre, c'est un "type pauvre", ce qui n'est pas tout à fait la même chose qu'un "pauvre type", mais c'est quand même un monsieur qui est pauvre. Pourquoi ? Parce qu'il vit uniquement sur le mode de 1'acquisition des biens. S'il avait été si riche que ça, il n'aurait rien demandé à Jésus, et surtout, il ne se serait pas humilié à aller voir cet homme qui se promène avec des disciples et qui, lui, n'a vraiment ni "Sicav", ni bons du Trésor. Ce jeune homme prétendument riche est un homme qui est en manque, ce qui est d'ailleurs assez fréquent. L'économie aujourd'hui, ce n'est pas, contrairement à ce qu'on pense, la gestion des richesses, c'est plutôt la gestion de nos manques. Si nous avions tous les jours les alouettes rôties et des ortolans qui nous tombaient dans l'assiette, il n'y aurait pas de vie économique, puisque tout nous serait donné spontanément, ce ne serait pas nécessaire de payer un Ministre des Finan­ces et de l'Économie, ou même plusieurs, ce ne serait même pas utile de payer des professeurs d'économie, tout irait tout seul. C'est là le grand rêve. Et Israël se souvient qu'il a eu une époque, à l'origine où les cail­les Lui tombaient sous le nez et qu'il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser la manne, c'était l'âge d'or !

Mais ce "pauvre" jeune homme riche, il est vraiment pauvre, parce qu'il fait partie de tous ces gens qui comme nous, commencent à imaginer qu'on est riche lorsqu'on commence à penser qu'en ayant gagné un sou, on pourrait peut-être en gagner deux autres. En pensant cela comme système fondamental de l'existence humaine, on a mis le doigt dans un en­grenage qui n'a plus de fin. C'est là le paradoxe, au départ. Apparemment, ce jeune homme a tout, il vient voir Jésus et lui dit : "Que puis-je faire pour avoir en partage la vie éternelle ?" Il met la vie éternelle au nombre des biens supplémentaires qu'il pourrait ac­quérir, pardonnez-moi l'expression, un peu comme "la cerise sur le gâteau". Il a de grands biens, mais il lui manque quelque chose, et il raisonne de la façon sui­vante : "Je vais aller voir un gourou qui va me donner en prime la manière de ne plus avoir besoin de rien. Donc, j'aurai tout". Cette manière de voir les choses est d'une pauvreté insondable ... Imaginez que si nous étions ici uniquement pour dire à Dieu : "Il me man­que cela, et aussi cela ..." un peu comme les ménagè­res font leur liste de courses avant d'aller à Carrefour. Si notre eucharistie dominicale se réduisait à cela, nous serions les plus malheureux des hommes. Si la religion c'était la prime au chantage de la plus value des actions, dans le style : "Nous ne sommes pas heu­reux ici-bas, mais dans l'autre monde, ça sera diffé­rent ! Et si vous vous procurez dès maintenant les garanties, vous verrez comme ce sera extraordinaire !" Outre qu'on n'a jamais rien pu vérifier en ce do­maine et que c'est une astuce publicitaire non vérifiée et sans aucune garantie de réalisation ... Voilà donc le premier paradoxe : apparemment, on le dit riche, mais il est aussi pauvre que nous. Il est aussi malheureux que nous parce qu'il vit comme nous, d'une économie de besoins, d'une économie de désirs ; il a faim, il a soif tous les jours, même si en apparence, il est com­blé de biens matériels. Nous sommes ici devant le drame le plus extraordinaire de l'existence humaine, nous sommes tous des êtres de besoins et de désirs, et celui-là pour une raison qu'on ne connaît pas très bien, on l'a qualifié de riche, alors qu'il ne fait que manifester encore un peu plus, notre pauvreté, notre manque, notre situation de détresse. II y a au moins quelque chose de vrai chez lui : il reconnaît qu'il en veut toujours plus.

Deuxième paradoxe. Le Christ semble rentrer dans le jeu du jeune homme en lui disant : "Écoute, si tu veux avoir la vie éternelle, c'est tout simple, tu te tiens très bien, tu observes parfaitement le code de bienséance de tout bon juif, tel qu'il est écrit dans les dix paroles de la Torah et tu t'en sortiras très bien ainsi". Et le jeune homme de répondre cette chose invraisemblable : "Je fais tout cela depuis toujours. Je venais chercher quelque chose auprès de toi, et tu ne m'apprends rien !" C'est donc la déception totale. Reconnaissez que là encore, il ne fait pas preuve de grande richesse d'imagination, parce qu'il aurait pu comprendre que mener cette vie juste, bien droite, ne pas commettre l'adultère, ne pas voler, etc … c'était parfait, l'itinéraire était tout tracé, et donc, pourquoi chercher autre chose ? Que demander de plus ? Jésus lui apporte simplement cette solution de la vie hon­nête. Et là encore, ce jeune homme riche est exacte­ment le révélateur de notre propre attitude et de notre propre pauvreté : car que disons-nous de temps à au­tre dans nos prières, dans nos discussions et nos dé­bats avec Dieu : "Mais qu'est-ce que je t'ai fait pour qu'il m'arrive tout cela ? J'ai tout observé à la lettre, et voilà qu'il m'arrive tel ou tel malheur". Nous voici à nouveau, mais à partir du niveau moral, remis en face du même problème : "Puisque j'ai tout observé, accompli tous les commandements de la loi, les uns après les autres et sans jamais manquer, je devrais être heureux, et je ne devrais même pas avoir besoin de venir te supplier". Nous avons affaire ici à la pau­vreté la plus grande, celle qui consiste à croire, comme le disent certains jeunes fiancés qui viennent me voir pour la préparation au mariage : "Mon père, on a tout fait". D'ailleurs, je ne demande plus ce que veut dire "tout", mais généralement, ils pensent au baptême et à la communion ... Pour en revenir au jeune homme riche, il dit à Jésus qu'il a tout observé parfaitement, qu'il est donc en "situation légitime" : normalement donc, il ne devrait pas demander la vie éternelle, puisqu'il suffit de suivre la Loi. Or, il est en situation de manque. Manque spirituel, cette fois. Et à partir de là, Jésus va retourner complètement la situa­tion.

"Jésus posa son regard sur lui, et il l'aima", dit le texte de Marc. Il n'est pas certain que le jeune homme riche aimait Jésus : peut-être même avait-il ce réflexe manipulateur religieux qui consiste à croire qu'avec un gourou on peut s'en tirer plus sûrement et à bon compte. Il n'est pas dit que le jeune homme riche avait vraiment envie d'estimer Jésus pour ce qu'il était, mais plutôt pour ce qu'il lui apportait : ambi­guïté de la religion, et du comportement religieux en général. Pourquoi aimer Dieu ? Peut-être parce que "ça peut rapporter gros", comme au Loto ? Si c'est le cas, on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'un regard d'amour porté sur Dieu. On devrait plutôt parler d'une "exploitation de Dieu par l'homme". Or, Jésus ren­verse complètement la situation parce que, dans le regard qu'il porte sur cet homme, Il l'aime. Pourquoi l'aime-t-il ? Parce que Jésus a compris qu'il se situait quelque part entre le "type pauvre" et le "pauvre type", et qu'ayant dévoilé toutes ses batteries, le jeune homme prétendu riche n'avait plus rien à apporter : il est là, devant Jésus, il lui a involontairement révélé ses limites, il a brûlé toutes ses cartouches. Il est dans une situation de désarroi, pire peut-être que celle dans laquelle il se trouvera après : désarroi du face à face avec Dieu quand on lui dit : "Je voudrais plus, j'ai fait tout ce que Tu me demandais, et maintenant, j'attends les honoraires". Et le drame, c'est qu'il n'y pas d'ho­noraires. Le seul honoraire, vous trouverez peut-être que cela ne coûte pas cher, c'est un regard d'amour : mais il coûte infiniment plus cher qu'on ne pense.

Et voilà le plus grand paradoxe : celui qui croyait tout avoir, obtient absolument tout par le re­gard d'amour de Dieu sur lui, et il ne comprend pas qu'il a tout reçu. C'est à la fois dramatique et terri­fiant. On comprend que les apôtres, Pierre en tête qui n'en est pas à une maladresse près, ait réagi en disant à Jésus : "Nous on a tout quitté pour te suivre, qu'al­lons-nous recevoir ?" Vous avez entendu la réponse de Jésus, qui ressemble à une mise en garde adressée aussi à Pierre : "Attention, Pierre, tu as l'air de criti­quer le jeune homme qui vient de partir, mais toi, tu n'as pas beaucoup mieux compris que tu recevais le Royaume et le centuple dès maintenant : or, si tu commences à réclamer quelque chose pour l'avenir, c'est qu'il y a quelque chose qui te manque ou qui t'échappe !"

Ainsi, dans cette affaire, tout l'entourage de Jésus est renvoyé à ses illusions et à ses pseudo-ri­chesses. C'est ce qui fait l'intensité dramatique de ce texte, ce moment où l'on se retrouve face à face de­vant Dieu après avoir essayé de faire prévaloir tout ce qu'on avait et de demander encore plus au nom de ce qu'on possédait déjà. Dieu casse immédiatement cette dynamique de la plus value économique dans le do­maine spirituel, et il dit tout simplement qu'il n'y a rien d'autre que son regard d'amour posé sur nous.

Frères et sœurs, c'est vraiment le paradoxe de la vie chrétienne. Etre chrétien ne consiste pas à faire de la surenchère spirituelle par rapport à toutes les surenchères culturelles, économiques, sociales, que notre monde peut essayer de se proposer, avec des réussites très relatives, comme vous le savez. Dès qu'une société, une idéologie vous promet le Paradis, il faut être sur la défensive. Le christianisme ne peut pas jouer ce jeu-là. Si nous entrons dans le jeu de la plus value du bonheur par rapport à la situation pré­sente, nous sommes très vite amenés à faire des rai­sonnements et des promesses du style : "Vous souffrez maintenant ? Souffrez bien, demain, cela ira mieux." Si cela a paru convaincre pendant un certain temps, je vous recommande de ne plus essayer aujourd'hui, car c'est heureusement dépassé. Pourquoi? Parce que le problème est ailleurs. C'est ce que signifie cet épi­sode. Jésus ramène le jeune homme, et nous aussi, par la même occasion, à ces questions très simples et es­sentielles : "Que demandes-tu et comment le deman­des-tu ? Quand tu te situes par rapport à moi, pour­quoi m'appelles-tu bon ? Que mets-tu derrière ce qualificatif bon ?" C'est cette ambiguïté que Jésus essaye de lever. "Qu'est-ce que la bonté pour toi ?" Bien sûr, la bonté qui cherche son intérêt est tout à fait légitime, mais si la bonté à un moment donné ne rend pas les armes sous le regard de Dieu sur nous, un regard qui est la grâce, alors elle risque de s'engager sur des chemins au sujet desquels on ne peut plus rien garantir ...

Je voudrais vous proposer pour prolonger cette méditation, que je vous invite à prolonger cha­cun pour soi dans son propre cœur, une page qui n'est pas d'évangile, il s'en faut de beaucoup ! elle est d'Auguste Rodin, oui, le sculpteur, qui contrairement à ce qu'on pense n'est pas seulement ce sculpteur de la volonté de puissance, du désir inassouvi, il est aussi le sculpteur de la contemplation, il a écrit un livre que je trouve merveilleux, même si il y a des ambiguïtés, et qui s'intitule : Les cathédrales de France. Il a beau­coup parlé des cathédrales, c'est normal, mais c'est souvent comme ça chez les artistes, il a aussi beau­coup parlé de lui. Rodin ne risque pas d'être jamais canonisé, parce qu'il a fait des choses qui ne sont pas spécialement recommandables, et cependant, il a dit quelque chose qui aurait pu éclairer le cœur du jeune homme riche, et qui peut-être aujourd'hui, peut éclai­rer notre propre cœur. Ce n'est pas au sujet de la "bonté" qu'il écrit, mais pour un artiste, c'est le pro­blème de la "beauté", ce qui n'empêche pas de donner à penser. Écoutez plutôt :

"La beauté, comme l'air ne coûte rien. La terre, calme ou troublée, fleurit, ou montre son sque­lette (je crois qu'il pense aux arbres l'hiver). Les sai­sons, les bêtes et les fleurs, la foule dans la ville, les admirables portraits que tu vois dans l'omnibus, le bateau, le wagon : partout, artiste, tu trouves un ali­ment pour ta faim de beauté. Qu'importe si de loin, tu ne vois pas le visage, le mouvement général te l'indi­que, et si tu ne vois que le visage, il t'indique le mou­vement général. Le visage et le mouvement racontent toute l'histoire d'une personne, c'est tout un roman écrit avec de la chair. Et comme cette loi de beauté n'a rien de conventionnel, tu la vénéreras sur la face de ton ennemi lui-même, si tu peux en supporter la vue, et jusque dans les êtres qui te sont hostiles. Les animaux méritent notre hommage et c'est justement que le cheval devient l'égal du cavalier dans une fi­gure équestre. Il n'y a pas jusqu'au brin d'herbe qui ne soit articulé en beauté. Il n'y a qu'à regarder, en intervenant le moins possible pour ne pas gêner les acteurs du drame et les dénaturer. Autrefois, je choi­sissais mes modèles et je leur indiquais des poses. J'ai dépassé cette erreur il y a longtemps. Tous les modè­les sont infiniment beaux et leurs gestes spontanés sont ceux qui se ressentent le plus du divin, et tandis que la beauté se révèle à moi, se multipliant de se­conde en seconde à mesure que je la comprends mieux, je commence à travailler dès que mon crayon est taillé ou que ma terre est molle, étudiant ce que je vois, ce qui m'est donné, bien certain qu'il serait su­perflu de choisir. Dans cet état d'esprit où l'on sent qu'on participe à la nature, comment ne serait-on pas heureux ? C'est dans ce bonheur que l'artiste aujour­d'hui voudrait communier avec tous, comme il l'a fait autrefois dans la cathédrale car il y a place et part pour tous. Ce bonheur est immense et pourtant il ap­partient tout entier à qui veut bien faire l'effort de le prendre. C'est une des lois naturelles que tout soit à tous. Chacun de nous ne remplit-il pas le ciel ? Je n'exagère pas. Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel et il nous est impossible de faire quelque mouvement que ce soit sans beauté. Il nous est également impossible de sectionner, de limiter nos pensées, leurs nuances, lesquelles se traduisent par des gestes sans borne en nombre et en ampleur. Nous avons donc tous l'immensité pour propriété. "

 

 

AMEN

 

 
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