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L’ETRANGETÉ DU SALUT

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 octobre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Evidemment, le premier réflexe en entendant cet évangile, c'est de trouver les neuf lépreux guéris impolis ! Quand on est bien élevé, on sait que lorsqu'on a reçu un beau cadeau, la première chose qu'on doit faire, c'est de remercier celui qui nous l'a offert.

Mais, il y a un deuxième réflexe. Donc, l'exégète qui sommeille en vous va dire après une lecture plus attentive de cet évangile: oui, mais si on regarde bien, on voit d'abord que Jésus n'a pas guéri les dix lépreux d'une manière visible. Il leur a dit tout simplement d'aller voir les prêtres, Il les a renvoyés. Si vous êtes encore meilleurs en exégèse, vous allez en plus rajouter que Jésus n'a fait qu'obéir à la Loi en envoyant les lépreux se faire examiner auprès des prêtres pour que ceux-ci puissent effectivement déclarer la guérison. Donc, Jésus obéit à la Loi, et les neuf ont obéi à la Loi en allant chez les prêtres.

C'est sûr qu'avec cela, on ne va pas très loin… Et j'aurais voulu ce matin, amener la réflexion sur un autre plan, en commençant par la prière qui est formulée par les dix lépreux et en finissant par un mot très précis qui qualifie ce samaritain : "étranger".

En fait, dans cet arc de cercle -la prière de ces dix lépreux et l’action de grâce d’un étranger - je crois qu'on a une confusion entre Dieu et l'homme. C'est-à-dire, pour résumer, il y a d'un côté la demande de guérison, et de l'autre côté, la reconnaissance de quelque chose de plus large : le salut. Or, les notions de guérison et de salut chez l'homme sont plutôt de l'ordre de la confusion. On ne sait pas très bien quand ces dix lépreux prient Jésus : "Maître, prends pitié de nous", ce que cela veut dire, comment cela résonne en eux. Que désirent-ils en réalité ? Ils désirent être guéris. Qu'est-ce que la guérison ? La guérison, si l'on prend l’exemple précis de la lèpre, c'est d'abord retrouver une intégrité physique, abîmée, déchirée, détruite par une maladie qui ronge les chairs.

Mais la guérison, c’est aussi retrouver une intégration sociale. Les lépreux n'avaient plus de place dans la société, c'est pour cela qu'ils vivaient en groupe. Il ne fallait surtout pas s'en approcher et eux-mêmes se signalaient quand ils arrivaient dans un village. La maladie, telle qu'elle est expliquée dans cet évangile est du côté de la destruction du corps, de moi-même par rapport à moi-même, et de la destruction de la personne que je suis vis-à-vis des autres. C'est une exclusion. Et la démarche des lépreux tout à fait légitime, est d’une part la demande de la guérison d’une intégrité abîmée et d’autre part une demande pour être remis à niveau, si vous me passez l'expression. Ce n'est déjà pas mal, "avoir les comptes remis à zéro !", dans ce cas-là, ce n'est pas du tout péjoratif que de demander à redevenir comme avant. C'est cela la guérison.

Mais qu’est-ce que le salut ? Si la guérison est un retour dans un monde qui nous est familier, la société, la famille, la possibilité de poser des actes liturgiques, retrouver la familiarité de son corps, retrouver la capacité de poser des gestes, qu'est-ce que le salut ? Le salut est bien davantage que la guérison. Le salut est au-delà de la guérison. Le salut, c'est l'exploration d'un royaume, d’un lieu, de signes, d’images, de liens avec mes frères et sœurs, avec la Parole de Dieu, avec le culte qui est au-delà de ce que je pouvais faire auparavant. C'est l'ouverture à un monde inconnu qui ne m'était pas accessible. La guérison, c'est le Dieu familier, le salut, c'est le Dieu étranger. C'est sans doute important de signifier cela aujourd'hui. C'est vrai que nous avons tendance dans la vie chrétienne et à travers la lecture de l'évangile, à être plutôt du côté du Dieu familier, de celui que l'on connaît bien, de celui qui est bon, qui est généreux, parce qu'effectivement, cela nous rappelle certains aspects de notre vie humaine. Mais, il y a un autre Dieu. C'est le Dieu étranger, et je crois que, tout en sachant bien que je n'apporte pas une réponse à cet évangile, la question qui m'intéresse dans cet évangile, c'est de savoir pourquoi c'est un étranger qui revient vers Jésus.

Les neuf autres, en retrouvant cette intégrité du corps, cette possibilité d'être à nouveau réintégrés dans la société, retrouvent une familiarité de la vie : "c'est bien, on n'est plus étranger". Tout redevient comme avant, on peut respirer... Mais ce qui est un inconvénient pour ce samaritain peut se révéler être un avantage : Il est un double étranger, il était étranger par la lèpre, mais même guéri, il reste encore étranger à ce peuple d'Israël. Et cette exclusion va l’obliger à aller plus loin : une fois guéri, vers qui se tourner ? Il n'est pas de ce peuple d'Israël. Alors, d’où vient le salut ? C'est vrai que les signes, le culte, la société sont des chemins qui peuvent nous autant nous rapprocher de Dieu que faire obstacle à sa rencontre. Et je pense que dans l'évangile c'est le signe comme "obstacle" à la rencontre qui est dénoncé.

Les neuf lépreux vont aller voir les prêtres, comme la Loi du Lévitique le demande, mais ils vont rater l'essentiel. Ils vont manquer la rencontre de celui qui est à l'origine même de la loi du Lévitique. Et c'est sans doute cela qu'il faut garder de cet évangile : découvrir que notre demande est toujours en deçà de ce que Dieu nous donne, et que la communauté que nous formons, les signes que nous cherchons, sont à la fois autant de signes qui peuvent nous emmener vers Dieu, que de signes qui nous empêchent d'aller vers l'origine du Salut. Car enfin, je crois que si l'on peut dire que la guérison est du côté du Dieu familier, le Salut, lui, n'est pas une sinécure. Le Salut, c'est difficile à vivre. C'était difficile pour les neuf lépreux, d'avoir ce réflexe qu'ils n'ont jamais eu, et comment auraient-ils pu l'avoir, de se détourner de cette Loi qu'ils avaient reçue pour s'en détacher et se diriger vers le Christ ?

L'homme est celui qui demande à Dieu la guérison, mais l'étonnement de Jésus à la fin de cet évangile, c'est l'étonnement de Dieu qui nous donne le Salut par le baptême et qui ne comprend pas qu'à chaque fois que nous prions, nous ne lui demandons pas d’êtres sauvés, nous ne lui demandons pas nécessairement la grâce, nous ne le remercions pas nécessairement, mais nous lui demandons encore une guérison. Dieu nous sauve et nous lui demandons de nous guérir. C'est cela qui blesse le Christ, que nous ne sachions pas encore découvrir ce Salut qui est au fond de nous.

Frères et sœurs, dans cette eucharistie, dans ce moment où Dieu réitère son Salut à travers le don de sa vie, essayons de découvrir dans notre vie, tous ces moments où le Seigneur nous a sauvés, pour que nous puissions comme le samaritain, revenir vers Dieu et lui rendre grâces.

AMEN

 

 
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