Photos

LE SALUT EST UNIVERSEL

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 octobre 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, comme chaque dimanche vous l'avez remarqué, la première lecture est tirée de l'Ancien Testament et choisie en parallèle avec le texte de l'évangile. Aujourd'hui ce parallèle est particulièrement bien choisi et nous allons voir que sur plusieurs points essentiels la guérison de Naaman dans le deuxième livre des Rois présente des éléments similaires avec la guérison des dix lépreux telle que nous la raconte l'évangile.

La première similitude est absolument évidente, ici et là, il s'agit de guérison ce qui d'ailleurs arrive souvent dans la Bible et en particulier dans l'évangile. Il ne faut pas oublier que ces guérisons si abondantes dans les textes évangéliques ont une signification essentielle pour notre foi : le salut que Jésus nous apporte, la grâce qui nous sauve n'est pas seulement une grâce spirituelle qui s'adresserait à la part la plus noble de notre être, celle que nous appelons notre âme, mais c'est une guérison qui s'adresse à notre être tout entier, à notre corps comme à notre âme. C'est par erreur qu'on s'imagine que le christianisme est un spiritualisme comme si seul ce qui est du cœur et de l'esprit avait de l'importance pour nous, aux yeux de Dieu tout notre être a valeur, notre corps comme notre âme, et c'est pourquoi Dieu veut nous restaurer aussi bien dans notre équilibre physique que dans notre équilibre spirituel.

La deuxième similitude sur laquelle on s'attarde souvent, c'est le fait que dans les deux cas, celui de Naaman comme celui des dix lépreux de l'évangile, la guérison s'opère en deux temps. Le premier temps est une épreuve pour la foi. Quand Naaman se présente devant le prophète Élisée, il s'imagine en bon païen qu'il est, que le prophète va venir faire quelques gestes mystérieux sur lui par lesquels il écartera le mauvais œil ou cette maladie qui le torture. Pas du tout ! Le prophète ne sort même pas à la rencontre de Naaman, il lui fait dire : "Va te baigner sept fois dans le Jourdain et tu seras guéri". Cette réponse d'Élisée provoque une certaine indignation et une incrédulité chez Naaman : "Je pensais que le prophète viendrait à ma rencontre et qu'il agiterait la main sur ma plaie. Je pensais qu'il me donnerait une guérison profonde et non pas seulement me faire baigner dans un fleuve qui ne vaut pas plus cher que les fleuves de mon propre pays". Il faut que les serviteurs de Naaman lui disent : "Si le prophète t'avait demandé quelque chose de difficile tu l'aurais fait, pourquoi ne fais-tu pas cette chose aussi simple que d'aller te tremper dans le Jourdain". Naaman va donc le faire. Dans ce premier temps apparemment, l'action du prophète ne correspond pas à l'attente, à ce que nous pourrions appeler la foi, mais une fois encore très païenne, de Naaman. Dans un deuxième temps quand il voit que selon le conseil de ses serviteurs, il s'est trempé dans le Jourdain sept fois et que "sa chair est redevenue comme celle d'un petit enfant", alors il vient rendre grâces, il vient vers le prophète pour remercier ce Dieu, le seul désormais à ses yeux, ce Dieu qui l'a guéri.

Dans le récit de l'évangile il y a deux temps également, mais ils ne sont pas absolument parallèles à ce que nous venons de voir dans l'épisode de Naaman.

Dans un premier temps, Jésus agit un peu comme le prophète Élisée : les lépreux lui demandent d'avoir pitié d'eux, et Jésus leur répond non pas en les guérissant, mais en les envoyant voir les prêtres comme c'est prévu dans la Loi. Dans Loi, il est prévu que quelqu'un qui a la lèpre doit le faire constater par le prêtre afin qu'il soit mis à part du peuple pour éviter de répandre sa maladie, et s'il vient à guérir, il doit de nouveau faire constater sa guérison par les prêtres. Jésus renvoie donc les dix lépreux à ce qui est écrit dans la Loi sans aucune intervention miraculeuse de sa part. C'est seulement lorsque les dix lépreux vont selon la parole de Jésus, faire constater par les prêtres, une guérison qui n'est pas encore effective, c'est seulement quand, acceptant dans la foi cette médication absolument dérisoire de Jésus, qu'ils sont guéris sur le chemin.

Dans le deuxième temps, comme pour Naaman, le samaritain, celui parmi les dix lépreux qui n'était pas juif revient pour rendre grâces, pour rendre gloire à Jésus pour cette guérison inespérée qu'il a obtenue.

Il y a donc dans ces deux temps une chose qui est extrêmement importante, c'est qu'il ne suffit pas d'obtenir ce qu'on a demandé, il faut savoir ensuite entrer en action de grâces. Rendre grâces est très important, cela veut dire reconnaître la grâce qui vous est faite et en renvoyer l'écho à celui qui vous a fait grâce, c'est-à-dire à Dieu. Ce qu'on appelle l'action de grâces (mais le fait de rendre grâces est plus expressif), montre bien qu'il y a un état d'âme qui est essentiel chez nous, c'est de reconnaître la grâce pour ce qu'elle est et de rendre à Dieu cette grâce qu'Il nous a faite dans une réciprocité d'amour et d'émerveillement.

Le troisième point commun à ces deux passages, c'est que celui qui est guéri est un étranger. Naaman est un général syrien, bien qu'étranger au peuple juif, sur les conseils d'une petite esclave qui avait victime d'une razzia au cours des guerres qui opposaient Aram à Israël, cette jeune fille a été capturée et elle est devenue l'esclave de la femme de Naaman. Voyant la lèpre de son maître, elle lui a recommandé d'aller voir le prophète qui est en Samarie. C'est en étranger qu'il s'y rend, il le dit bien lui-même : "Est-ce que les fleuves de Damas ne sont pas aussi valables que le Jourdain ?" Jésus insistera dans sa toute première prédication à Nazareth en disant à ses compatriotes qui ne croient pas en lui. Il leur dira : "Du temps du prophète Élisée il y avait beaucoup de lépreux en Israël et pourtant ce n'est aucun d'eux qui fut guéri mais un étranger, Naaman". C'est donc aux yeux de Jésus, très important de reconnaître que celui qui est guéri n'est pas un croyant juif, c'est un étranger. D'ailleurs cet étranger dira ensuite à Élisée, et c'est un aspect assez touchant de ce récit : "Accepte un présent". Élisée refuse. "Permets que je prenne un peu de terre d'Israël pour pouvoir prier". C'est une conception encore très païenne et primitive, comme si la prière ne pouvait atteindre Dieu que par la médiation de quelques mottes de terre qu'il aura pris dans le sol de la Samarie. Élisée ne lui dit pas qu'un bout de terre n'a aucune importance mais que ce qui compte, c'est de prier dans le cœur, de croire en Dieu. Il respecte sa manière encore païenne et primitive d'agir et il le laisse prendre un peu de terre qui est un symbole à ses yeux de cette présence de Dieu qu'il a désormais reconnu. Ensuite quand Naaman dit à Élisée : "Je suis un serviteur du roi d'Aram, et quand il ira adorer ses faux dieux, que je ne reconnais plus maintenant puisque j'adhère au Dieu d'Israël, je ne pourrai pas me dérober, il faudra qu'il appuie sa main sur mon épaule pour se prosterner devant son dieu. Alors, pardonne par avance cette participation inévitable qui sera la mienne au culte païen de mon roi". Élisée là encore ne condamne pas Naaman et il lui permet d'agir ainsi et lui dit : "Va en paix".

Il y a dans l'attitude d'Élisée quelque chose de très étonnant par rapport à l'Ancien Testament : il reconnaît la possibilité du salut, de la grâce, de la paix pour quelqu'un qui ne fait pas partie du peuple d'Israël, qui n'adhère pas au moins au plan rituel au rite de la religion d'Israël, pour quelqu'un qui est dans un milieu païen avec des compromissions avec le paganisme, Élisée au nom de Dieu accepte cette situation et il n'est pas question de circoncision qu'il proposerait à Naaman. Le seul fait que Naaman croit dans le Dieu véritable suffit, sans qu'il doive passer par toutes les nécessités imposées par la Loi.

Quand il s'agit dans l'évangile du samaritain, ce n'est pas un texte isolé dans l'évangile. Ce n'est pas un événement par hasard qui fait qu'il y a eu un samaritain parmi les dix lépreux et que c'est celui-là qui est venu rendre grâces. Pendant tout l'évangile Jésus ne cesse de donner au samaritain la même grâce que celle qui en principe est réservée au peuple élu. C'est sans cesse que les samaritains sont ainsi à l'horizon de l'évangile de Jésus comme des sortes d'hérétiques. Les samaritains, il faut bien le comprendre, étaient la portion du peuple juif qui au moment de l'Exil était resté sur place et avaient été mêlés avec les apports païens qui avaient envahi Israël et qui donc gardaient une certaine foi dans le Dieu unique, mais mêlée avec toutes sortes de compromissions avec le paganisme. Ils étaient des mauvais croyants, c'étaient des gens méprisés par les juifs, rejetés, considérés comme totalement marginaux et par certains côtés, pire que des païens, puisque c'est la vraie foi qu'ils ont gauchie en la mélangeant avec le paganisme. Sans cesse dans l'évangile, Jésus montre que la grâce est pour les samaritains autant que pour les juifs. C'est l'annonce que tous les hommes sont sauvés et que très spécialement celui qui pour moi est un étranger, celui que je ne reconnais pas comme semblable à moi, comme faisant partie de ma culture, de ma nation, de ma famille, de mes options, de ma foi, celui qui est un étranger est aussi objet de la grâce que je le suis moi-même. La grâce de Jésus s'étend à tous. C'est pour cela que dès le début de l'évangile de saint Jean, nous voyons Jésus rencontrer la samaritaine au puits de Sychar et lui annoncer à elle la première, qu'Il est le Messie. C'est pour cela que nous voyons la parabole du bon samaritain où les juifs se détournent de l'homme blessé, et c'est un samaritain qui va le soigner et le conduire à l'hôtellerie pour qu'il guérisse. C'est sans cesse donc, semble-t-il, des samaritains qui sont pour Jésus, la manifestation d'un salut qui dépasse les limites d'une nation, qui dépasse les limites du peuple choisi.

Que ceci soit important pour nous, croyons que le Christ s'occupe de notre être tout entier, corps et âme. Croyons que la véritable rencontre avec le Christ, c'est cette action de grâces par laquelle nous reconnaissons la grâce que Jésus nous fait. Et surtout, croyons que ce frère étranger qui est là à côté de nous est l'objet de la grâce et de la miséricorde de Dieu aussi bien que nous-mêmes. Résistons à cette tentation permanente qu'il y a en nous de rejeter l'étranger parce qu'il est différent. Que cet évangile nous aide ainsi à découvrir la véritable volonté du Christ dans notre vie.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public