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LES GESTES DE L'EUCHARISTIE SONT DES SIGNES QUI MANIFESTENT LA JOIE DU REPAS DES NOCES

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 octobre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, je ne commenterai pas aujourd'hui la totalité de la parabole que nous venons d'entendre, je voudrais simplement vous commenter la première phrase. Jésus parle en paraboles et il dit : "Il en va du Royaume des cieux comme d'un roi qui fit un festin de noces pour son fils" (Mt. 22, 2). Cette phrase est transparente, le Royaume des cieux, c'est la vie éternelle, le roi c'est Dieu le Père, et son fils, c'est Jésus-Christ.

Voici donc une image d'une très grande richesse et profondeur que Jésus nous propose pour nous parler de l'éternité à laquelle nous sommes conviés auprès du Père et du Fils : il s'agit du repas des noces du Fils. Le Fils, c'est l'Époux de l'Église. L'Apocalypse nous le dit : "Je vis descendre des cieux la Jérusalem nouvelle, belle comme une épouse parée pour son Époux" (Ap. 21,2 ) et encore : "Voici les noces de l'Agneau. Son épouse pour lui s'est faite belle. Heureux les invités au festin des Noces de l'Agneau" (Ap. 19, 7- 9).

Nous sommes donc invités à entrer dans la joie de cette fête qui est les Noces de l'Époux avec l'Église, le repas des noces de l'Agneau. Ce repas, ce sera celui que nous prendrons dans la béatitude, et c'est déjà celui auquel nous sommes conviés aujourd'hui, car l'eucharistie est le commencement du repas éternel. Ce n'est pas simplement une activité terrestre : en mangeant ce pain qui est le Corps du Christ, nous commençons à participer à la fête éternelle du repas des Noces. Par conséquent, la vie éternelle et l'eucharistie qui la prépare sont un festin. Nous ne sommes pas seuls invités, nous sommes invités ensemble. Ce repas est un repas communautaire. C'est d'ailleurs la signification profonde de tous les repas humains et qui a permis à Jésus de se servir du repas comme image de son mystère : les hommes ne mangent pas chacun dans son coin, ils prennent leur repas ensemble. Le repas est déjà au niveau humain un signe de communion, de communauté.

Cela ne veut pas dire que ce repas de noces, ce festin n'ait pas de dimension intérieure. A la fois le festin éternel et l'eucharistie sont un repas communautaire, un repas de fête, un repas que nous prenons tous ensemble et que nous partageons en frères, et en même temps c'est le repas de l'intimité la plus profonde entre Jésus et nous. Car dans ce même livre de l'Apocalypse où Jésus nous annonce le festin des Noces de l'Agneau auquel nous sommes invités, il dit aussi : "Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi" (Ap. 3, 20). L'eucharistie - et c'est le mystère même que Dieu nous propose - est tout à la fois ce repas dans l'intimité - Jésus près nous et nous près de lui - et ce repas universel auquel sont conviées les foules comme nous le disait Isaïe tout à l'heure : "Le Seigneur Dieu prépare pour tous les peuples sur sa montagne un festin de viandes grasses et de vins décantés" (Is. 25, 6) Ce festin il est pour tous les peuples et nous ne pouvons le vivre que tous ensemble, et en même temps nous le vivons dans l'intimité avec le Christ.

Cette communion de tous les fidèles, de tous les enfants de Dieu dans ce même repas, se traduit par un certain nombre de gestes, d'attitudes. Je vais passer à des choses très matérielles, mais vous savez que dans la liturgie, ce sont les gestes du corps qui sont signifiants des attitudes de l'âme et qui d'ailleurs nous invitent à entrer dans la signification de ce mystère. Vous le voyez, ce repas est communautaire, cela veut dire que nous allons le partager tous ensemble. C'est la raison pour laquelle nous venons communier en procession ; nous ne venons pas chacun pour notre propre compte prendre le pain, nous venons tous ensemble, marchant les uns avec les autres, les uns aux côtés des autres. D'une certaine manière pour chacun de nous, il est aussi important que mon frère qui est à côté de moi reçoive ce pain qui est le Corps du Christ que de le recevoir moi-même. Car saint Paul nous le dit : "Nous tous qui avons part à ce même pain nous formons un même corps" (I Co. 10, 17). Nous sommes unis comme les membres d'un corps parce que nous partageons ce même pain et pour manifester que nous partageons, nous venons le recevoir ensemble dans une démarche commune. Cette démarche commune supposerait quelque chose que nous ne faisons pas : après la communion, quand nous avons déjà communié, au lieu de nous asseoir, nous devrions rester debout tant que nos frères s'avancent à leur tour pour communier, car nous ne cessons pas de participer à leur geste eucharistique sous prétexte que nous avons déjà eu notre part. Notre part fait corps avec la part des autres.

Une autre dimension qui manifeste que ce repas est un festin, et un festin de noces, donc un festin festif, c'est le chant. Chanter pour une communauté est un acte de communion, car nos voix se mêlent les unes aux autres pour chanter la gloire de Dieu. Chanter n'est pas une affaire de technique vocale, ce n'est pas réservé à quelques spécialistes. Nous sommes tous appelés à chanter avec la voix que nous avons et comme nous le pouvons, pour nous unir à cette grande louange de Dieu. On dit de quelqu'un qui chante bien qu'il "donne" sa voix. C'est ce que nous ne faisons pas assez, nous ne donnons pas notre voix, nous la murmurons, ou nous laissons les autres la murmurer à notre place. Pourtant, il y a là un geste d'offrande, de sortie de soi, c'est ce qu'on appelle l'extase, sortir de soi, se tenir en-dehors de son petit univers personnel, participer à une œuvre commune, chanter !

Repas de fête, c'est encore ce que signifie très précisément la communion au Sang du Christ. Vous avez la chance que dans notre communauté, on vous offre de communier non seulement au Corps du Christ sous la forme du pain, mais aussi au Sang du Christ sous la forme du vin. Je suis souvent un peu peiné de voir beaucoup d'entre vous qui ne se sentent pas appelés à venir communier aussi au Sang du Christ. Pourtant, c'est quelque chose de tout à fait important et décisif car Jésus a dit en donnant le pain : "Prenez en tous, mangez, ceci est mon Corps" (Mt. 26, 26). Et à propos du calice il a dit : "Prenez et buvez en tous, c'est mon sang" (Mt. 26, 27-28). Ce n'est pas adressé à quelques élites, à quelques personnes qui auraient une dévotion particulière, c'est adressé à tout le monde, prenez-en tous, buvez-en tous.

De plus, si la communion au Corps du Christ souligne que le Corps du Christ est un aliment comme le pain qui est l'aliment fondamental de notre vie, qui accompagne tout ce que nous mangeons dans tous nos repas, le pain nourriture de base signifie que Jésus vient à l'intérieur de notre corps pour le construire, pour le structurer, pour lui donner densité. Le vin, lui, n'est pas une boisson ordinaire. Si Jésus avait voulu renouveler la symbolique du pain dans celle de la boisson, il nous aurait donné de l'eau qui est la boisson courante. Or, le vin, c'est la boisson de fête c'est pour cela que je vous en parle maintenant parce que ce repas de l'eucharistie est un repas de fête, le festin des noces déjà commencé, nous devons aussi le signifier en buvant le vin qui est le Sang, ce vin qui est l'Esprit qui nous enivre comme on le dit au livre des Actes des Apôtres le jour de la Pentecôte. Lorsque tous les apôtres proclament les louanges de Dieu, le peuple dit : "ils ont trop bu !" Saint Pierre répond : "ce n'est pas comme vous le croyez, ce n'est pas parce que nous avons bu du vin, mais parce que nous avons bu l'Esprit de Dieu" (Act. 2, 13 et 15). Que cette communion au vin fasse partie aussi des gestes signifiants. Nous venons à un repas de fête. Nous venons pour boire l'ivresse de la présence de Dieu, car la présence de Dieu en nous est une extase qui nous sort hors de nous-mêmes, qui nous sort de nos préoccupations immédiates et quotidiennes pour nous ouvrir à ce mystère qui vient d'ailleurs et qui nous appelle vers cet ailleurs et nous entraîne plus loin que nous-mêmes.

L'eucharistie est donc tout à la fois l'intimité et la sortie de soi. C'est tout à la fois la rencontre profonde, très personnelle avec Dieu, mais le miracle de cette rencontre avec Dieu, c'est que plus elle est intime, plus elle est personnelle et plus elle est rayonnante, plus elle est communautaire. Etre tous ensemble ne nous empêche pas d'être seul avec le Christ, être seul avec le Christ ne nous empêche pas d'être tous ensemble. Au contraire, plus nous sommes liés intimement à la présence du Christ dans notre cœur, plus nous sommes liés à nos frères en qui aussi est présent le Christ dans leur cœur.

Sachons vivre cette eucharistie à travers les signes qui nous sont proposés : cette procession de communion, ce chant des louanges de Dieu, ce vin qui nous est offert, ces signes, c'est-à-dire des réalités qui nous manifestent un mystère plus profond que nous ne pourrions pas saisir directement parce qu'il est trop grand, mais que ces signes rendent accessible. Boire le vin, c'est manifester la joie de cette fête. S'avancer ensemble c'est manifester le caractère commun de notre démarche. Chanter, c'est manifester la joie qui nous habite tous, qui nous transporte, qui est la joie de la louange de Dieu.

J'allais oublier un dernier signe qui manifeste aussi notre communion fraternelle, c'est le baiser de paix par lequel nous reconnaissons que nous sommes frères et que nous sommes frères parce que Dieu est notre Père, parce que Jésus est le frère de chacun d'entre nous, et parce qu'il nous nourrit de sa présence.

Frères et soeurs, je vous invite dans cette eucharistie à essayer de prendre au sérieux tous ces signes pour qu'ils nous aident à vivre plus profondément le mystère de la venue du Christ.

 

 

AMEN