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 LA GRATUITÉ DE L'ACTION DE GRÂCES

2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 octobre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Gratuité de l'action de grâces devant la beauté

 

"Tous les dix n'ont-ils pas été guéris ?"

Frères et sœurs, permettez-moi de poser la question de façon un peu brutale : A quoi bon cet évangile ? En effet, la plupart du temps, nous l'entendons, je n'ose même pas dire comme une leçon de morale, mais simplement comme une leçon de politesse. En effet, les enfants vous le savez, quand on nous fait un cadeau, quand on nous donne quelque chose, qu'est-ce qu'on dit ? Merci. Et merci qui ? merci maman. Exactement, vous le voyez tout le monde à Saint Jean de Malte est très bien élevé, on aurait été comme le samaritain, merci maman, merci Jésus, merci papa. Evidemment, si on lit ce texte simplement comme un petit récit qui nous apprend à être poli, gentil, on peut dire que c'est bien que saint Luc nous ait raconté cette histoire, mais nous-même maintenant, nous avons appris le sens de la reconnaissance et de la politesse. Alors, à quoi bon nous ressasser ce récit, et puis surtout Jésus est un peu exigeant quand même, pour exiger cette reconnaissance ? D'une certaine manière, quand on a fait un cadeau (je sais bien qu'il y a des gens qui font des cadeaux et qu'il faut payer la reconnaissance après, cela arrive de temps en temps), mais normalement quand on vous fait un cadeau, on ne réclame rien. D'ailleurs, vous l'avez remarqué, il ne réclame rien, il ne demande rien et ce qui est encore plus troublant, quand les dix lépreux sont arrivés à distance, ils savent que selon les préceptes et les ordonnances de la Loi, ils ne peuvent pas s'approcher des vivants pour ne pas les contaminer. Un petit détail pour ceux qui aiment l'histoire, à cette époque-là, la lèpre n'était pas uniquement la lèpre telle qu'ensuite on l'a répertoriée avec son bacille spécifique. Dès que vous aviez un peu d'eczéma sur la peau, vous risquiez fort d'être répertorié dans la catégorie des lépreux. Ces lépreux ne sont sans doute pas tous des lépreux dangereux et contagieux, mais en attendant, à partir du moment où l'on a une quelconque affection sur l'épiderme, on risque de contaminer l'entourage et donc il se tiennent à distance. Or, que leur dit Jésus ? "Allez vous montrer aux prêtres". Jésus leur dit : en réalité, maintenant, j'ai fait ce que j'avais à faire, ils ne se sentent pas encore guéris, ils ne sont pas encore en pleine forme, mais ils vont aller se montrer aux prêtres, c'est-à-dire, qu'ils vont obéir aux prescriptions rituelles.

C'est assez intéressant, parce qu'il y en a un qui désobéit, c'est le samaritain. Il ne va pas se montrer aux prêtres, il revient auprès de Jésus. C'est lui l'esprit fort de la bande qui n'obéit pas même aux consignes de Jésus ni aux consignes de la Loi. Vous me direz que c'était moins obligatoire pour lui, car étant samaritain, il avait une autre interprétation de la Loi et il n'était peut-être pas obligé d'aller se montrer au grand-prêtre de juifs. Mais c'est un peu le monde à l'envers. Les neuf lépreux qui se souviennent qu'ils sont juifs et qu'ils doivent obéir aux préceptes de la Loi, vont se montrer aux prêtres, et celui qui devrait y aller puisque c'était une injonction de Jésus, finalement, n'y va pas et revient.

Ce texte, si on le replace dans son contexte normal, n'est pas aussi clair que cela. L'attitude de Jésus qui leur dit d'aller se montrer aux prêtres, c'est-à-dire qu'ils doivent obéir aux prescriptions rituelles, et ensuite, il s'étonne qu'ils ne soient pas revenus ! Je poserais la question d'une façon un peu inverse parce que à la réflexion, qui a été guéri dans cette affaire ? Vous direz : tous. Mais moi, je pense qu'il n'y en a qu'un qui a été guéri, et c'est précisément le samaritain. Pourquoi ? parce que le samaritain a compris que quand on était guéri, on n'était pas simplement guéri de la lèpre de son corps mais qu'on était guéri à l'intérieur de soi-même de cette maladie qui consiste à ne pas découvrir ou à ne pas trop savoir d'où vient le salut. En réalité, cette guérison de la lèpre c'est une figure du salut. Etre guéri de la lèpre, c'est pouvoir réintégrer la communauté humaine puisqu'on en est isolé à cause de la maladie. Donc, on est sauvé. Ce miracle, Jésus a voulu le faire pour dire à ces dix hommes : désormais, vous êtes réintégrés dans la communauté du salut. Jusque-là, ils ont bien suivi la manœuvre.

Mais la vraie guérison, la cerise sur le gâteau, c'est non seulement le fait d'être dans son corps pour retrouver la plénitude de la vie dans le peuple d'Israël, mais c'est d'être guéri au sens de retrouver l'action de grâces, le remerciement, l'eucharistie, c'est-à-dire de reconnaître jusqu'où nous mène l'action véritable de la guérison et du salut du Christ. C'est cela la pointe de l'histoire. Il n'y en a qu'un seul, qui n'obéissant pas au précepte du Christ, retrouve à l'intérieur de sa guérison, la véritable dynamique qui le pousse au-delà même de ce qu'il avait pu demander, et qui fait qu'il se dit : maintenant, je n'ai plus qu'une chose à faire, c'est de retrouver la source qui m'a donné cette nouvelle existence. C'est exactement cela le salut. Le salut n'est pas simplement d'obéir à des prescriptions : va te montrer au grand-prêtre. Le salut, tout en essayant d'observer les prescriptions, c'est évident, c'est de retrouver la dynamique même que Jésus inspire à travers cette guérison, pour amener les hommes guéris, ces dix lépreux, à pouvoir devenir des hommes de remerciement, d'action de grâces.

Vous comprenez que c'est un texte d'une actualité absolument étonnante. Qu'est-ce qui manque à la plupart des chrétiens ? c'est qu'ils veulent être simplement guéris. De temps en temps, ils vont se montrer au prêtre pour une cérémonie, parce qu'il faut dire une messe, etc … Je fais ce que je dois faire, pas plus, pas moins. Mais la dynamique que Jésus attend, ce n'est pas : va te montrer au prêtre, mais c'est : rends grâces pour ce qui t'arrive, pour ce que tu es, pour la manière dont tu le vis, pour la manière dont tu es sauvé. C'est tout autre chose et c'est la véritable manière d'exister chrétiennement. Je prends toujours cet exemple qui est un peu banal, mais c'est incroyable. Quand on a voulu maintenir la participation à la messe du dimanche à partir du Moyen-Age, on a expliqué que si on ne venait pas à la messe, il vous arriverait toutes sortes de malheurs, vos récoltes seraient frappées par la grêle, vos troupeaux ne feraient plus de petits, le pays serait livré à la disette, etc … On a monté une petite opération d'intimidation spirituelle et mentale. Donc, on a dit aux gens : il faut faire ce qu'il faut ! Du coup, quand il y a à peu près une soixantaine d'années on a commencé à s'apercevoir que si on n'allait pas à la messe, le ciel ne nous tomberait pas sur la tête, on s'est dit, c'est bon ! Or, le fait de se rassembler ici devant le Christ pour recevoir son Corps et son Sang, cela s'appelle précisément l'eucharistie, c'est le "merci" du peuple qui se rend compte de ce que la dynamique de salut que Dieu a induit en lui, ne s'arrête pas simplement au fait de se dire : j'ai reçu le minimum vital et maintenant je vis avec, mais ayant reçu ce que j'ai reçu, je ne peux pas faire autrement que de me laisser emporter dans cette dynamique de l'action de grâces, du remerciement qui me conduit à la présence même du Christ. Non plus simplement la présence du Christ en tant qu'il m'a sauvé, mais en tant qu'il m'a sauvé pour qu'il partage avec moi le bonheur que j'ai d'être sauvé par lui. Et c'est cela le fin du fin de l'attitude chrétienne. C'est bien plus que le "devoir", c'est se laisser prendre et saisir par la dynamique même du salut de Dieu qui nous amène au-delà de ce que nous avons pu demander. Les lépreux demandaient la guérison, mais à partir du moment où Jésus leur donne la guérison, il leur donne en réalité plus, il leur donne de pouvoir vivre avec lui et pour lui.

C'est pour cela frères et sœurs (ce n'est pas la seule raison), que la conscience religieuse dans le monde moderne est souvent si difficile à faire comprendre. Ou bien on comprend la religion comme ce qu'il faut faire, ce qui est obligatoire, ce qui est imposé, etc … et alors les gens vous disent : le Dieu musulman a imposé cela, le Dieu des juifs a imposé autre chose, le Dieu des chrétiens a imposé cela, et les animistes ont imposé autre chose encore, et chacun fait sa cuisine. Évidemment, à partir de ce moment-là la religion est simplement une affaire pour solder tous les comptes et une sorte d'assurance sur la vie éternelle, appelez-la comme vous voudrez.

Mais le cœur même de la foi chrétienne ce n'est pas cela. Le cœur de la foi chrétienne, c'est l'action de grâces. Ce sont les chrétiens qu manifestent l'attitude gratuite de vivre pour Dieu, la puissance du salut de Dieu. Cela rejoint un peu cette critique que Nietzsche avait faite quand il avait dit : moi je croirai au Christ quand les chrétiens auront l'air plus sauvés. De fait, c'est ce que nous appelons le samaritain, car il a l'air sauvé, et pas simplement l'air, mais également la chanson, car il est vraiment sauvé. Etant sauvé, il se rend compte qu'il faut retourner à la source.

C'est cela notre existence chrétienne, c'est l'art de retrouver la gratuité de l'existence comme Dieu nous l'avait donné au premier moment de notre vie. Le salut n'est pas simplement une guérison, ce n'est pas simplement un traitement à l'hôpital. Combien de vois on a assimilé le salut à un remède. C'est vrai par certains côtés, il faut bien nous guérir du péché, mais si on en reste là, on revient au point de départ. Ce que Dieu veut en nous donnant le salut, en nous donnant la guérison du cœur et du corps, ce qu'il veut, c'est que nous vivions pour lui.

Frères et sœurs, par exemple, en célébrant tous ensemble le baptême d'Isaure, nous nous rendions compte à travers son propre baptême que notre baptême à chacun d'entre nous est cette invitation du Christ à vivre dans l'action de grâces avec lui ? Qu'est-ce qu'un baptisé a de plus qu'un non-baptisé ? Il a la gratuité de l'action de grâces. Cela ne se mesure pas dans l'ordre humain. C'est simplement la puissance du salut de Dieu qui se change en nous en manière de vivre pour Dieu. C'est cela que nous allons célébrer dans un instant en baptisant Isaure. Que ce soit pour nous l'occasion de nous rappeler notre propre baptême.

 

 

AMEN

 

 
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