Photos

ÉLECTION OU SUBSTITUTION

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (9 octobre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L'olivier …
Avec le peuple juif, et j'entends bien le peuple juif, nous ne parlons pas aujourd'hui de politique et du problème des israéliens, mais avec le peuple juif, les héritiers d'Abraham, de Moïse, de la Torah, de l'Ancien Testament, avec ce peuple juif, quel est le problème ? On ne peut commencer à éclaircir les situations et engager les dialogues que quand on sait à peu près où se situent les divergences, les points d'accords et les différences.

Il y a d'abord un certain nombre de points qu'il faut éliminer d'emblée. Ce n'est pas une question culturelle, car au fond, le Nouveau Testament, la venue du Christ s'est insérée de façon parfaitement identique à la culture des juifs de ce temps-là. Par conséquent, les divergences ne sont pas d'abord culturelles. Les divergences ne sont pas non plus comme on l'a parfois un peu trop majoré dans les questions d'obéissance à la Loi, les juifs étant plus stricts que nous. Si véritablement la Loi se résume dans le Décalogue, je pense que de ce point de vue-là, du respect de la vénération et de la reconnaissance que nous en avons, nous sommes à égalité. C'est sûr qu'il y a des commandements supplémentaires qui s'imposent, mais ce n'est pas une question insurmontable.

Ce n'est pas non plus le problème de la circoncision. Quand un juif se convertit au christianisme, il reste circoncis, il reste marqué dans sa chair par le sceau d'appartenance au peuple juif. Il y a bien eu des discussions au moment du début du christianisme sous saint Paul, où des juifs qui croyaient au Christ faisaient pression pour qu'on circoncise les païens. Cela n'a pas survécu, et aujourd'hui encore, il arrive que des membres du peuple juif se convertissent mais ils gardent ce sceau d'appartenance dans leur chair à travers la circoncision au peuple dont ils sont issus. Je vous signale ce que dit le vieux proverbe bien connu et qui est très juste théologiquement même si on l'a utilisé avec humour : quand un juif se convertit, cela fait un chrétien de plus, mais cela ne fait pas un juif de moins ! C'est la vérité du Bon Dieu.

Mais alors, qu'est-ce qui nous différencie ? Qu'est-ce qui fait le point de litige, qui occasionne comme saint Paul le signale dans l'épître aux Romains, cette fameuse jalousie ? Paul de ce point de vue-là il a une sorte de regard prophétique, il écrit cela en 58, vingt-sept ans après la mort du Christ, il fallait la lucidité de saint Paul pour oser dire : "Le peuple des chrétiens issu du paganisme et les juifs sont en situation de rivalité et de jalousie". C'est à peu près ce que semble refléter la parabole que nous avons entendu dans l'évangile. Sur quoi porte ce problème de la jalousie ? C'est parce que eux, comme nous, nous disons que nous sommes élus. Dire cela veut dire que nous sommes choisis par Dieu. Les juifs ont été choisis en Abraham, parce qu'ils sont fils d'Abraham, et cette élection, ils la considèrent comme leur bien propre qui s'est transmise de génération en génération, et nous, les chrétiens, nous considérons que cette élection s'est répercutée jusque dans le Christ puisque saint Paul dit : quand on parle d'Abraham on dit : je te bénirai toi et ta descendance. Saint Paul dit "la descendance", c'est le Christ et par conséquent, il y a un lien direct. En attendant, pour les juifs aujourd'hui, l'élection c'est la leur. Et nous, que disons-nous ? Nous disons que nous sommes élus par grâce, élus dans le Christ.

C'est là que les affaires commencent à se gâter, car peut-il y avoir deux élections ? Le problème c'est l'élection qui s'est cristallisée lorsque les deux groupes religieux ont commencé à tracer les frontières et à percevoir de plus en plus nettement leurs différences, et cela a donné naissance au problème de la substitution. L'Église devenait de plus en plus majoritairement issue de païens alors qu'au début elle était majoritairement composée de juifs, et on peut dire qu'à la Pentecôte, l'Église est entièrement juive, les onze apôtres, la vierge Marie et les frères de Jésus qui étaient présents au Cénacle étaient tous juifs. Mais en quatre ou cinq générations les choses se sont, non pas clarifiées mais obscurcies, car on s'est aperçu que les juifs ne voulaient pas rentrer dans l'Alliance et les chrétiens se distinguaient de plus en plus en disant : puisqu'ils ne veulent pas y rentrer, l'Alliance, c'est nous ! On est même allé jusqu'à dire que nous nous étions dans le dessein de Dieu, substitués au peule juif et par conséquent il avait été déchu de son élection que nous avions récupérée à sa place. Cela se résume dans un autre proverbe tout aussi connu qui dit : qui va à la chasse perd sa place. Les chrétiens ont dit : oui, les juifs auraient dû répondre, ils n'ont pas répondu et les païens se sont engouffrés dans la brèche. C'est un peu le constat de saint Paul qui dit : je n'y comprends rien, mes coreligionnaires pour qui l'Alliance est faite, pour qui tout est promis, eux ne veulent pas y rentrer, et eux, les païens ils veulent bien y rentrer. C'est le monde à l'envers.

La substitution est une thèse qui essaie de justifier le passage de l'élection du peuple juif au peuple chrétien. Dans les dialogues judéo-chrétien, c'est le point de litige le plus courant. Notez-le bien, le point de rupture n'est pas le fameux "déicide", ce n'est pas la mort du Christ. Si elle avait été le point de rupture, il n'y aurait eu aucun juif qui aurait voulu entrer dans le peuple de Dieu après la mort et la résurrection du Christ, y compris les apôtres. Au Moyen Age, pour simplifier la prédication, on a justifié l'isolement et l'existence des juifs comme une sorte de châtiment parce qu'ils avaient mis à mort le Christ, mais comme le disait fort bien le Cardinal Lustiger dans son magnifique livre : "Le choix de Dieu", si on reproche aux juifs le déicide alors, ce n'est pas nous qui l'avons fait, donc nous les païens, nous sommes innocents. On peut désigner dans l'humanité ceux qui sont coupables et ceux qui ne le sont pas. Lustiger ajoutait : c'est la négation même du péché originel et du salut universel. Si le Christ est mort, il est mort pour tous et à cause de tous. Ce n'est pas uniquement le problème d'un jugement par Anne et Caïphe, mais c'est le problème du péché du monde qui a été porté dans la mort et la Passion du Christ. Le vrai problème de tension, de la différentiation, apparaît après, quand le salut est proposé, apparemment la majorité du peuple d'Israël considère qu'il n'a pas à entrer là-dedans par un Messie comme Jésus, tandis que les chrétiens acceptent d'entrer dans ce salut. Donc, la justification est réalisée, les chrétiens sont obéissants, ils sont les bons élèves et ceux qui avaient tout pour eux et qui ont refusé le salut se sont mis hors de l'Alliance.

Il faut bien comprendre que cette thèse de la substitution peut être très violente. Elle a empoisonné les rapports entre les juifs et les chrétiens et faute d'un recul théologique, spirituel et simplement humain suffisant, on en est venu à dire qu'il y avait eu une première Alliance, l'Ancienne Alliance, d'ailleurs les titres de la Bible nous arrangeaient bien. L'Ancienne Alliance c'était la Loi, les obligations, les observances, la contrainte de la liberté, Luther a même ajouté que c'était l'obéissance servile, tandis que le Nouveau Testament, c'est la Nouvelle Alliance, c'est la liberté, c'est l'amour. C'est pour cela qu'on a chez Luther des passages d'un antisémitisme extrêmement virulent dans lesquels il oppose la Loi et l'amour, et il y a peut-être des gens qui pensent comme lui dans cette assemblée, ce n'est pas rare. Le résultat, ce sont les mêmes fruits de la théologie de la substitution. Les chrétiens ont pris la place des juifs qui sont hors jeu, ils sont les éternels remplaçants possibles, ils restent sur les bancs.

Puisque nous célébrons le cinquantième anniversaire du lancement du Concile Vatican II, je voudrais vous lire des extraits d'un texte promulgué par ce Concile sur la situation des juifs et des chrétiens. Je vous signale pour la petite histoire que ce texte n'aurait jamais été rédigé s'il n'y avait pas eu deux personnages extraordinaires originaires de Provence : Jules Isaac et le Cardinal de Provenchères. En fait, ce texte a pris naissance dans les bureaux de l'évêché, non pas dans sa formulation car ce n'était pas tout à fait le genre de Monseigneur de Provenchères de faire de la théologie sur ce sujet. Mais il avait contacté Jules Isaac au moment où Jean XXIII était pape, et c'est Monseigneur de Provenchères qui a introduit Jules Isaac au Vatican. Il paraît que l'entrevue était assez comique, car étant aussi sourds l'un que l'autre, ils se hurlaient chacun dans l'oreille quelques éléments de leur thèse. Mais quand Jean XXIII a reçu Jules Isaac dont cela a été un des derniers actes officiels (Jules Isaac avait écrit "L'enseignement du mépris, Jésus et Israël). Jean XXIII a pensé que s'il envoyait Jules Isaac à une commission, cela tombera dans les oubliettes, alors il l'a mis en rapport avec le Cardinal Béa. Et c'est ce quatuor qui a fait que le texte sur le problème des juifs a abouti sur les bureaux du Concile, dans les commissions préparatoires et ensuite la rédaction définitive.

Voilà ce texte de Nostra aetate dans lequel on dit qu'il y a une multitude de religions. Le texte énumère d'abord les religions polythéistes, puis les religions monothéistes pour arriver à la religion juive. Tout ce texte vise à dire qu'il n'y a pas de substitution. "Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d'Abraham". On ne dit pas le peuple du Nouveau Testament, les chrétiens, mais le peuple du Nouveau Testament et la lignée physique d'Abraham. "L'Église du Christ en effet reconnaît que les prémices de sa foi, de son élection se trouvent selon le mystère divin du salut dans les Patriarches, Moïse et les Prophètes". L'Église dit : je suis dans l'élection d'Israël. Donc, impossible de concevoir une substitution. "Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi (Galates, 3,7) sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple d'Israël hors de la terre de servitude, l'Égypte. C'est pourquoi l'Église ne peut oublier qu'elle a reçu (et non pas pris à la place de …), la révélation de l'Ancien Testament par ce peuple dans lequel Dieu avec sa miséricorde indicible a daigné conclure son antique Alliance, qu'elle se nourrit de la racine de l'olivier franc (c'est la comparaison de saint Paul où nous les païens nous sommes un olivier sauvage greffés sur un olivier franc) sur lequel ont été greffés les rameaux d'olivier sauvage que sont les Gentils (Romains 11, 17-24). L'Église croit en effet que le Christ notre paix, a réconcilié les juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même en a fait un seul peuple (Ephésiens)". Vous voyez la subtilité ? L'Église dit qu'il n'y a pas à dire une élection plutôt qu'une autre, des deux, le Christ a fait un seul peuple. Il n'y a pas de substitution, il y a le but du salut de faire des deux un seul. Cela ne veut pas dire qu'on va organiser des campagnes de conversion, mais c'est le fait que désormais les deux peuples sont saisis dans le même but de faire un seul peuple. Nous y sommes déjà, qu'on le reconnaisse ou qu'on ne le reconnaisse pas. "L'Église a toujours devant les yeux les paroles de l'apôtre Paul pour ceux de sa race à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les Alliances, la législation, le culte, les promesses et les Patriarches et de qui est né selon la chair, le Christ (Romains 9, 4-5)". Celui qui est l'Alliance personnifiée, le Christ, est juif ! L'Alliance est juive, même l'Alliance nouvelle est juive puisqu'elle est scellée entre une personne de la Trinité qui est juive, Jésus de Nazareth. La structure de l'Alliance est juive. On peut tourner le problème dans tous les sens, on n'en sort pas. Il est impossible de substituer. "L'Église rappelle que les apôtres fondements et colonnes de l'Église est née du peule juif ainsi qu'un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l'évangile du Christ". Ce n'est pas comme un catéchisme de la fin du dix-neuvième siècle qui énumérait le nom des onze apôtres et qui terminait par "Judas qui était juif "! Ce n'est pas vrai, ils étaient tous juifs. Les premiers promoteurs de la Nouvelle Alliance sont tous juifs ! C'est pour cela que l'Alliance est "nouvelle", elle n'est pas "neuve". Réfléchissez à la différence entre une voiture neuve et une voiture nouvelle … "Au témoignage de l'Écriture Sainte, Jérusalem n'a pas reconnu le temps où elle a été visitée. Les juifs en grande partie n'acceptèrent pas l'évangile et même nombreux furent ceux qui s'opposèrent à sa diffusion". C'est tout le problème de la diffusion de saint Paul qui se retrouve avec des tirs de barrage dans toutes les villes où il parle dans les synagogues. "Néanmoins, selon l'apôtre, les juifs restent encore à cause de leurs pères très chers à Dieu dont les dons et l'appel sont sans repentance (Romains 11, 28-29)". On ne peut pas faire une théologie de la substitution sans faire que Dieu se contredise. Ce n'est pas nous qui décidons qui est dans l'Alliance et qui n'y est pas. Nous sommes tous dans l'Alliance, juifs et chrétiens. Que les juifs soient d'accord ou non, c'est un autre problème, mais ils y sont et nous devons les traiter comme des frères qui sont dans l'Alliance, et non seulement qui y sont, mais qui y sont à un titre privilégié que c'est par eux que l'Alliance s'est accomplie définitivement en Jésus-Christ.

Je ne poursuis pas plus longtemps le texte car vous voyez bien ce qu'a voulu dire l'Église au Concile Vatican II. Elle a voulu corriger le tir sur le problème fondamental. Il ne faut pas se tromper d'objectif. C'est vrai que lorsqu'on lit un évangile comme tout à l'heure, avec les invités à la noce, on peut être victime de la fausse fenêtre : les juifs étaient invités les premiers et ils ont trouvé des excuses, les païens sont venus et eux ils ont répondu à l'invitation. C'est une lecture un peu simpliste, et je soupçonne l'évangéliste Matthieu d'avoir un peu durci le trait parce que précisément à Antioche commençaient à se poser des questions concernant l'unité de l'Alliance et Matthieu appuie sur le fait à cause des juifs qui sont opposés à la communauté chrétienne d'Antioche. Sur le fond, le problème reste entier. Même si les gens ne répondent pas à une invitation, ils restent invités. Tout reste possible pour le peuple juif. Tout est jouable et rien n'est fermé ni de la part de Dieu ni de la part de l'Église. Il n'y a pas d'exclusive. C'est pour cela que saint Paul dit que dans la mesure où les chrétiens issus du paganisme ont compris que l'évangile est ouvert à tous, c'est évidemment scandaleux et terrible de supporter qu'on ait l'impression que ceux pour qui il était en priorité n'aient pas répondu, mais cela ne veut pas dire qu'ils sont exclus du salut et de l'Alliance et qu'ils soient les rejetés de l'Alliance.

Frères et sœurs, c'est très important et il faut que nous puissions de ce point de vue-là approfondir et voir au mieux où sont les enjeux de cette relation avec le peuple juif. Ce n'est pas un problème annexe, comme si nous, l'Église, nous pouvions conduire imperturbablement notre chemin en allant conquérir l'Afrique et l'Australie pour éviter les discussions. Non, nous sommes encore en train d'être porteurs d'une Alliance dont les juifs aussi sont les bénéficiaires sans exclusives, et même bénéficiaires privilégiés.

Qu'aujourd'hui dans notre prière nous demandions que les cœurs s'ouvrent des deux côtés, c'est-à-dire du côté des juifs et des chrétiens, non pas comme deux Alliances différentes mais comme deux peuples qui sont actuellement dans une situation de tension et de jalousie, mais qui sont en réalité déjà engagés par le fait que le Christ par sa mort des deux peuples en a fait un seul.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public