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SUR LA GRATUITÉ DE LA MUSIQUE ET DU SALUT DE DIEU

Is 25, 6-10 ; Ph 4, 12-14+19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 octobre 2014)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Que les tambourinaires et les provençaux pure souche me pardonnent si je commence cette homélie par une référence culturelle qui n ’a rien à voir avec la Provence, qui vient de « la sagesse lyonnaise » ! Tout le monde sait l’abîme qui sépare les lyonnais qui habitent au nord de la Durance, des provençaux, qui habitent au sud de la Durance ! Cependant, je n’ai pas trouvé de meilleure citation pour introduire  ce sermon : la citation est tirée de ce grand classique mondial qui s’appelle La plaisante sagesse lyonnaise : je reconnais que la juxtaposition  de plaisant et de lyonnais, c’est presque un oxymore ! Mais La plaisante sagesse lyonnaise est un ouvrage fondamental et  très inspiré puisqu’il recueille la sagesse des canuts, de ceux qui filaient la soie sur les pentes de la vallée de la Saône, près du confluent de la Saône et du Rhône. Et ils avaient reconnu ce principe de vie essentiel que je vous prie de bien graver dans votre mémoire : « on n’a rien sans peine, pas même le plaisir ». Eh oui ! les lyonnais disent à la fois quelque chose de vrai et de terrible car la plupart du temps, c’est ainsi que nous vivons. Nous travaillons, nous nous donnons de la peine, précisément, nous nous efforçons de faire le mieux possible, et après on estime devoir être récompensés en proportion du travail fourni. Autrement dit, en tout cas pour les gens lyonnais, tout la vie humaine repose sur cette arithmétique assez singulière : le plaisir (c’est le mot qu’utilise ce petit ouvrage) viendrait comme la récompense d’un long moment négatif d’ascèse, de contrainte qui le légitime et le justifie : on l’a « mérité ». Toute notre manière de penser actuellement, économiquement est inspiré de sagesse lyonnaise : on travaille, on a un salaire, et ensuite on va acheter son billet d’avion pour un séjour au club Med. « On n’a rien sans peine, pas même le plaisir » ; reste à savoir si c’est vrai …

Or, vous l’avez remarqué dans l’évangile que nous venons de lire, sont mis en scène des personnages qui n’aiment que la fête : d’abord le maître qui organise et prépare la noce, met lui-même les petits plats dans les grands, puisqu’il prend soin de faire abattre les bêtes ; lui-même fait tout ce qu’il faut puis il s’occupe de faire parvenir les invitations en envoyant des messagers (on ne peut personnaliser davantage !). On imagine la fébrilité de tous ceux qui préparent ce grand festin : tous ont envie de faire la fête. Or, les invités ne veulent pas y aller parce que ce sont des gens très occupés, parce qu’ils travaillent et  ne comprennent même pas-là qu’on puisse perdre son temps à faire la fête : ils sont pires que les Lyonnais ! Ils ne savent pas qu’il faut faire relâche de temps en temps et retrouver un peu de plaisir de vivre. Non, ils sont là à leurs occupations, « la tête dans le guidon » comme on dit aujourd’hui et ils vont jusqu’à tuer ceux qui viennent les inviter à la fête. Vous remarquerez, entre parenthèse, le coté percutant et provocant, de la parabole de Jésus ! La plupart du temps, on croit que les paraboles sont des histoires “gentillettes” : or, vous remarquerez dans ce cas que le scénario est un peu hard : les porteurs d’invitation sont attendus avec des couteaux et des fusils ! Donc voilà des méchants invités qui ne vivent que dans l’équation salaire-travail : je gagne ma vie pour être complètement indépendant.

Dans une telle situation, que reste-t-il au maître pour faire la fête envers et contre tout ? Il ne lui reste plus qu’à inviter ceux qui traînaient sur la place, tous les laissés pour compte, car dans cette société-là, il y avait déjà des problèmes d’emploi, des problèmes d’occupation, avec des taux de chômage à deux chiffres … Or, ceux-là paradoxalement, parce qu’ils n’ont rien fait et qu’ils n’ont rien à faire, sont très heureux d’être invités et répondent spontanément de façon positive. Précisément parce qu’ils ne vivent pas dans le système de l’accomplissement d’un devoir ou d’un travail qui leur donfère un mérite, une justification pour pouvoir se reposer, ils n’ont rien à prouver, et ils reçoivent l’invitation comme un cadeau immérité et sans contrepartie. Ils acceptent sans discuter.

Ce que Jésus veut nous dire dans cette histoire, qui est évidemment terrible, est en fait d’une grande simplicité. La plupart du temps, on y voit un moyen d’accuser les grands-prêtres juifs qui étaient trop occupés les activités cultuelles ; on soupçonne ainsi Jésus et la première communauté chrétienne à sa suite se sentir obligés  de faire appel aux païens, eux qui n’avaient jamais eu de grandes perspectives religieuses très profondes. Un appel leur est lancé, on les invite à la noce et ils viennent, heureux de la découverte d’une certaine gratuité du salut dont ils n’avaient même pas idée. Ce  texte relève d’un contexte historique bien précis, ces quelques décennies où dans les communautés se sont mélangés les juifs et les païens convertis à la foi en Jésus Christ. Les juifs critiquent le comportement des païens leur reprochant de ne pas se donner assez de mal pour observer dans le détail tous les préceptes de la loi mosaïque. Et les païens nouvellement convertis de répondre qu’ils ne connaissent pas la loi : non par mépris ni par désintérêt, mais parce que ce mode de vie ne les intéresse pas ; mais ce qu’ils veulent et ce qu’ils cherchent, c’est le banquet, la joie de vivre pour le Christ ».

Tout est là : car Dieu n’attend de nous qu’une chose en fin de compte. Il n’attend pas d’abord de nous que nous maîtrisions notre vie comme un moyen par la peine et le travail de nous affirmer et de nous imposer comme méritant des récompenses qui nous seraient dues par Dieu. Certes, il faut bien travailler pour vivre et tout le monde dans la société comme dans celle d’aujourd’hui, ne peut pas vivre comme des cigales :  il y a nécessairement toujours un aspect fourmi. Cependant, il n’empêche que le plus important, c’est la cigale et ça c’est très difficile à accepter de nos jours ! Religieusement, c’est vrai, chrétiennement il importe avant tout que nous soyons des cigales ! Ça n’exclut pas que de temps à autre, nous soyons fourmis, mais n’en prenons pas prétexte pour nous justifier devant Dieu …

Quel est le motif qui déclanche le récit de cette parabole ? C’est que le roi veut inviter tout le monde aux noces de son fils. Qu’est ce qu’être créé ? Qu’est ce qu’être vivant ? Qu’est ce qu’être membre d’une société ? Et même, qu’est ce travailler ? D’une façon ou d’une autre, C’est toujours répondre à l’invitation gratuite de Dieu qui veut nous rassembler autour de lui dans la salle du festin des noces. Il n’y a pas d’autre raison d’être chrétien ; c’est pourquoi, lorsqu’on s’interroge sur la déchristianisation massive de nos sociétés occidentales, personnellement je crois deviner d’où cela provient : à force d’étalonner toute la vie d’une société sur le Dow Jones ou le CAC 40, on perd assez vite la notion de gratuité ou on la laisse se pervertir dans les comportements de luxe. Combien de personnes n’ont même plus idée de ce qu’est la gratuité de l’existence ! Car tout est là : ou bien notre existence, notre mode de vie et d’action, est une réponse gratuite à l’amour gratuit et à l’invitation gratuite au festin des noces, ou bien effectivement, on tombe au niveau du calcul la peine et le plaisir, on mesure, on se donne du mal et on est déçu du résultat : cherchez l’erreur !

Frères et sœurs, c’est pour cela que les hommes, avant même que Dieu ne se fasse connaître, ont inventé la musique : pourquoi il y a-t-il de la musique ? Ce n’est pas seulement pour faire vivre des orchestres ou des musiciens, mais la musique (pensez quand même que pas loin d’ici, à la grotte Chauvet en Ardèche, on a retrouvé une flûte, un tibia troué, qui date de -30 000 avant JC et sur lequel je crois qu’on pourrait faire à peu près les mêmes performances – en un petit peu moins quand même ! – que les joueurs de Galoubet qui sont parmi nous en ce dimanche) Ça veut dire que les hommes, dès le début, à travers l’expérience de cette modulation gratuite (car la musique ne cherche pas d’abord à dire ou à expliquer quelque chose, elle répond, elle est comme un signe gratuit lancé au beau milieu d’une assemblée). Eh bien la musique, c’est la gratuité de l’existence et du salut : en fait, il n’y a pas meilleure façon de traduire la gratuité de l’existence et de la vie que le langage de la musique. La flûte module à ce moment-là  quelque chose qui n’est pas « obligatoire » et qui n’est pas un dû : on n’est pas obligé de faire de la musique, on n’est pas obligé de chanter, on n’est pas obligé de faire partie d’un orchestre, et cependant la musique, quand elle est vraiment de la musique, dit beaucoup plus que l’ensemble des notes écrites sur le papier (car je vous rappelle quand même cet aspect fondamental du credo du répertoire musical provençal :il s’agit de musique écrite, et non pas d’improvisations interminables comme les pratiquent ces barbares de bretons avec leur biniou ou leurs cornemuses : en Provence c’est de la musique dûment écrite, évidemment !). Eh bien ! la musique ce n’est pas simplement le fait d’interpréter les notes, ce n’est pas davantage un effet de virtuosité.

La  musique c’est la gratuité : quand les hommes ont inventé les banquets, ils se sont rendus compte très vite qu’il fallait de la musique, et du chant, et des instruments. Et quand Thérèse d’Avila a réformé le Carmel, elle a senti que si ses sœurs ne comprenaient pas le sens de la gratuité de la musique comme louange de Dieu, ce serait pratiquement impossible pour elle de rester toute leur vie dans un couvent. Je sais bien que les chartreux ne jouent pas de pipeau, ni de flûte ni de tambourin, mais précisément, tout le monde n’est pas appelé à être chartreux, en revanche tout le monde est appelé à être cette musique spirituelle pour la gloire de Dieu, et de la traduire jour après jour dans la gratuité même du bonheur de vivre pour Dieu .

Alors, de temps en temps on sent qu’on n’a pas envie de chanter, qu’on n’a pas envie de jouer. De temps en temps on oublie la tenue de noces et nous sommes complices de notre péché. Nous oublions cette gratuité de la vie, mais sur le fond, l’invitation tient toujours, et si aujourd’hui nous faisons mémoire plus spécialement de Thérèse d’Avila et de tous ceux qui jouent des instruments à vent, c’est précisément pour dire à Dieu : tout ce Tu nous a donné, nous ne pouvons y répondre que par la musique gratuite de notre cœur. C’est le plus bel hommage que nous pouvons offrir à Dieu. Amen

 
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