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TOUT LACHER POUR LE BON MAITRE

Sg7, 7-11; He 4, 12-13; Mc 10,17-30
28ème dimanche du temps ordinaire  (11 octobre 2015)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs,
Cette page est bien connue. On en a fait d'une part l'apologie pour les moines, ceux qui quittent tout – en réalité les monastères ne sont pas toujours spécialement pauvres –, et d'autre part, la condamnation des riches. C'est une lecture un peu littérale car un cœur de riche, parfois, c'est un cœur dur mais ce n'est pas obligatoire. Il faut donc lire ce texte à un degré de profondeur plus exigeant. Et à cet égard, je voudrais attirer votre attention sur un point.
Habituellement quand on va vers Jésus, on lui demande quelque chose : « Seigneur, prends pitié de moi, Seigneur, guéris-moi, Seigneur, faites que je vois, Seigneur, ma fille est très malade, la mort de mon fils est imminente… » Mais là, le jeune homme ne demande rien, ce qui est extraordinaire.
C'est le seul cas dans l'Evangile où quelqu'un s'approche de Jésus comme une fleur pour lui demander simplement un conseil : « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Il pose la question avec un air un peu dégagé ; il est beau, il a tout pour lui, il est riche, il a une vie aisée et selon les critères de l’époque, il a tout pour plaire non seulement aux hommes mais aussi à Dieu. Par conséquent, il vient poser une question mais il ne demande rien. Et même il a un petit soupçon que le maître auquel il s'adresse est exceptionnel car jamais on n'appelle quelqu'un « Bon Maître ». ça n'existe ni dans la littérature juive, ni dans la littérature païenne et dans l'Evangile, c'est le seul cas, « Bon Maître ». Habituellement, on s'adresse aux maîtres parce qu'on considère qu'ils sont intelligents mais pas nécessairement parce qu'ils sont bons. Ça veut peut-être dire qu’il est bon pédagogue, mais ça n’est pas l’idée. Et Jésus accroche immédiatement en lui demandant : « Pourquoi m’appelles-tu "bon" ? » On n'a pas exactement la réponse. On ne sait pas pourquoi il a eu cette inspiration de l’appeler « bon ». Mais Jésus poursuit et lui indique les commandements ; et le jeune homme répond : « Mais tout cela, je le fais ! »
Alors pourquoi le jeune homme pose-t-il la question ? C'est parce qu'il a un doute : il fait tout comme il faut, c’est parfait, et pourtant il pose la question. Ça veut donc dire qu’en rencontrant Jésus, d’abord il lui dit « bon », et deuxièmement il vient le voir parce qu’il a le soupçon que tout n'est pas réglé en ce qui concerne sa vie. Jésus profite de cette faille. Pour suivre Jésus, il faut au moins se poser des questions. Ceux qui le suivent sans se poser de question risquent de croire qu’ils font tout ce qu’il faut. Précisément, ce qui est curieux, c’est qu’il ne demande rien ; il a un doute et il l’appelle « bon ».
Quelle est la réponse de Jésus ? Il va enfoncer le coin dans la fissure de l'interrogation et du doute. Il lui dit : « Tu doutes, tu te poses des questions. Si tu veux une réponse puisque tu as fait tout ce qu’on te demande selon la Loi, puisque selon les exigences de la Tradition juive tu es parfait, il ne te manque qu’à tout lâcher. Il faut tout lâcher. Ça peut paraître curieux que Jésus fasse entrer le mystère de la réponse de la vocation que ce jeune homme peut avoir, par la fissure de cette interrogation et de ce doute. Mais à partir du moment où Il a enfoncé le clou, il va jusqu’au bout : « Tu pars, tu vends tous tes biens, tu te débarrasses de tout et tu me suis. Tu me suis parce que tu as pressenti que j'étais bon, mais tu lâches tout ».
Alors qu’est-ce que ça veut dire ? C’est très simple. Cela veut dire – et c’est suggéré par la suite quand Jésus posa sur lui un regard et qu’il l’aima – que Jésus a repéré la qualité exceptionnelle de ce jeune homme, parce que même s’il correspond à tous les critères de la vie religieuse de l’époque, en réalité il y a quelque chose en lui dans cette interrogation, alors qu’il n’a besoin de rien,  qui a touché Jésus au cœur.
Au fond, la rencontre du jeune homme riche, ça veut dire une chose très simple : « Tu as pressenti – c’est pour cela que tu m’appelles « bon », à quel point je pourrai t'aimer, tu l’as pressenti. Tu n’es pas comme Pierre qui va faire des réclamations ensuite. Tu ne me connaissais pas, tu m'as vu et tu as pressenti tout l'amour que je pouvais avoir pour toi ». D’une certaine manière, ce jeune homme a pressenti l'abîme de la tendresse, de la bonté et du salut de Dieu. C’est ça que Jésus lui dit : « Puisque toi, tu as compris, alors vas-y ! Comment réponds-tu à l'infini de l'amour de Dieu pour toi, tel que tu l’as vu, manifesté dans la bonté que j’ai fait rayonner dans mon regard sur toi ? Que vas-tu faire ? Sais-tu ce qu'il faut faire ? En réalité, tu ne le sais pas, parce que tu ne peux pas l’imaginer. Il faut que tu lâches tout. Si je t’ai aimé infiniment, je veux que tu m’aimes infiniment ».
En fait, cet épisode, c'est une déclaration d'amour ratée. « Puisque je t’aime infiniment, il faut que tu m’aimes infiniment. Puisque tu as pressenti ce que ça pouvait être, tu ne peux pas aller par demi-mesure ». Le drame : le jeune homme part car il avait de grands biens. C’est étonnant.
Frères et sœurs, je voudrais ajouter ma conclusion personnelle, mais vous en faites ce que vous voulez. Le jeune homme va-t-il être sauvé ou est-il perdu ?
Certains prédicateurs répondraient qu'il est fichu car il a refusé l'amour infini de Dieu, ce qui est impardonnable, c’est le péché contre l’Esprit etc. Moi, je crois qu'il est sauvé. Pourquoi ? Parce qu'on passe tous par là. Simplement, c'est au moment de notre mort. Au moment de la mort, il faut tout lâcher, on quitte sa famille, on quitte ses biens, on quitte même sa condition humaine, on quitte même le plaisir de vivre, comme c’était si bon et si agréable. Et c’est parce qu’on arrive comme ça que le Seigneur nous dit : « Tu n’y as peut-être pas mis beaucoup de bonne volonté, mais si tu meurs dans cette attitude de tout lâcher pour moi, alors ce n’est pas si mal et je t’accueille dans mon Royaume. C’est dans la mesure où, à travers la mort, tu as fait l'expérience de ton dépouillement, de ta solitude, et de la nécessité de t’abandonner à moi totalement, infiniment, que tu vas être sauvé ».
Au fond, nous vivons tous comme le jeune homme riche. La règle de vie, c'est « encore une petite minute, Monsieur le bourreau ». La vie est bien agréable et Aix est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde. C'est çà le jeune homme riche, il s'est dit : « Non, je verrai plus tard ». Et j'espère, c’est en tout cas ce que je crois sinon nous sommes tous fichus, j’espère que quand il est arrivé là-haut, il a dit : « J'ai fini par comprendre, j’ai compris à travers cet abandon total de tout ce que j'étais, à travers ma mort ».
Amen.

 
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