RENDEZ DONC A CESAR...!

Is 45, 1.4-6 ; Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
29ème dimanche du temps ordinaire – année A (22 octobre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, à l’église, c’est bien connu, on ne parle pas de politique. Mais il y a des jours où la liturgie constitue une véritable provocation de la part du Fils de Dieu, puisqu’en ce dimanche, c’est Lui qui nous en parle. Il faut donc bien en parler. J’espère que cela ne sera pas comme la fameuse caricature de Caran d’Ache concernant l’affaire Dreyfus où l’on voit une famille s’étriper après un bon repas avec cette légende : « Ils en ont parlé ! »

Toujours est-il que Jésus a réellement parlé de politique. Il en a parlé très rarement, mais Il en a parlé. C’est d’autant plus étonnant que tout au long de son ministère, il semble avoir trouvé une position très équilibrée mais que dans le cas précis dont nous venons de lire le récit, il propose une formule très originale pour échapper au piège que constitue une question qui lui est posée par les Pharisiens, grands observateurs de la Loi et les Hérodiens, grands “collabos” du pouvoir impériale romain.

En fait, la réaction de Jésus est d’autant plus troublante que la question posée touche à un des points les plus délicats de la situation politique de l’époque. A la question : « Est-il est permis de payer l’impôt à César ? », nous mesurons la portée de cette question en référence à la façon dont nous justifions la nécessité de l’impôt dans les sociétés contemporaines : il faut bien faire quelque chose pour la collectivité, et payer l’impôt est la manière normale de manifester notre engagement vis-à-vis de la collectivité à laquelle nous appartenons. Mais là, pour mieux cerner la difficulté de la question de l’impôt à César : on doit d’abord se demander comment il fallait en apprécier la nécessité. Or, on ne le pense pas spontanément, mais il s’agissait de l’impôt que les non-citoyens et surtout les étrangers soumis au pouvoir romain devaient payer personnellement à César. Ce n’était pas l’impôt pour entretenir les routes, les ports et des voies de communication de l’époque. Non, c’était l’impôt par lequel on reconnaissait qu’on était soumis et obéissant à César : c’était une marque de reconnaissance de la souveraineté de Rome sur le peuple juif. C’est le premier point.

Le deuxième point, c’est le fait que Tibère, alors empereur, règna jusqu’en l’an 37 – il est mort à 77 ans –, et ce personnage était une vieille baderne, d’une méchanceté légendaire de son vivant ! Tibère était le pire et le plus haï de tous les empereurs romains du Ier siècle. Il a passé son temps à manigancer des affaires sordides pour mettre en place son successeur et il a éliminé au moins une quinzaine de prétendants à l’Empire. D’ailleurs, l’un des exécuteurs des hautes œuvres – je n’invente rien, vous pourrez vérifier cela dans des manuels d’histoire romaine – un des exécuteurs s’appelait Macron ... Ça ne s’invente pas ! Il faut donc imaginer un contexte dans lequel non seulement les juifs, mais la plupart des sujets de l’Empire détestaient l’empereur. On avait à faire à un pouvoir terrible et imprévisible. Et donc, lorsqu’on demande s’il faut payer l’impôt à César, c’est-à-dire poser un acte de soumission à Tibère, – nommé César parce que c’est son titre –, Jésus sait certainement bien ce que représente Tibère comme homme politique.

On comprend donc mieux le caractère profondément piégé de la question, car on touche ici une difficulté fondamentale : être un juif pieux, un rabbin, avoir des responsabilités dans l’enseignement de ce qu’il faut faire et ne pas faire et se voir poser la question : « que penses-Tu de ce problème d’une particulière actualité pour nous les Juifs, savoir s’il faut ou non payer l’impôt … ? » Or, il est évident que l’effigie de Tibère est présente sur le denier, la monnaie qui sert précisément à payer l’impôt ! Les juifs avaient pour certaines opérations spécifiques la permission de recourir à des pièces de monnaie qui n’étaient pas frappées à l’effigie de César, en accord d’ailleurs avec le commandement : « Tu ne feras pas d’image taillée », mais, vraisemblablement, la plupart du temps, ils devaient payer cet impôt avec un denier à l’effigie de Tibère. C’est pourquoi d’ailleurs Jésus pose explicitement la question : « Montrez-moi l’effigie ». Il faut réaliser très concrètement l’horreur que pouvait éprouver un juif, lorsqu’il tenait entre ses doigts une pièce de monnaie avec une effigie humaine, (ce geste était d’ailleurs interdit dans la Loi, par le commandement : « Tu ne feras pas d’image taillée »), pour ensuite verser intentionnellement cette pièce au pouvoir en place, qu’il devait juger totalement immoral !

La question des pharisiens prend évidement un relief particulier et dangereux : « est-il est permis de payer l’impôt à César ? » Les adversaires de Jésus jouent de manière très subtile. Ils ne demandent pas négativement : « Est-ce qu’il est permis de ne pas payer ? » mais plutôt de façon plus positive : « Est-ce qu’il est permis de payer ? », ce qui est nettement plus compromettant. On pose vraiment la question de la loyauté vis-à-vis d’une crapule au pouvoir. Cela nous interroge d’autant plus, quand on constate que Jésus prononce une phrase qui nous semble aujourd’hui parfaitement satisfaisante mais qui, en réalité, pose un cas de conscience bien plus complexe qu’il n’en a l’air. Jésus répond : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». « Rendez à César ce qui est à César » signifie clairement que sa dignité d’empereur, le pouvoir de gouverner et la façon concrète dont Tibère s’y prend, sont incontestables. La réponse de Jésus ne met absolument pas en cause le fondement et la légitimité de gouvernement de cet ignoble personnage. « Rendez à César ce qui est à César ». Par conséquent, nous sommes déjà devant une prise de position assez grave. Jésus ratifie-t-Il le pouvoir politique exercé par César ? on pourrait le comprendre de cette façon.

En outre, il nous faut prendre un peu de recul par rapport à la conscience politique de l’époque. Elle n’est pas la même que la nôtre aujourd’hui. A l’époque personne, y compris Jésus Lui-même, ne pouvait penser qu’un pouvoir politique n’était pas légitime et surtout, on l’acceptait spontanément comme plus ou moins cautionné par une certaine autorité divine. La première lecture tirée du livre du prophète Isaïe, le dit à propos de Cyrus, qui, n’était pas non plus un enfant de chœur, mais qui semble avoir été plus humain, notamment par le fait d’avoir permis aux juifs de rentrer sur leur terre, à Jérusalem et en Judée. D’où le fait qu’il ait été qualifié de Serviteur ou de Messie par le prophète Isaïe dans le texte que nous venons d’entendre. Cyrus n’a jamais fait de sacrifice dans le cadre de la religion juive parce qu’il était Perse, il devait vénérer Ahura Mazdâ, la divinité majeure de l'ancienne religion mazdéenne, selon le culte iranien de l’époque. Cyrus était néanmoins considéré comme une figure messianique précisément en raison de cet acte bienveillant en faveur du retour des juifs. On y voyait évidemment le signe manifeste qu’il était guidé et conduit dans sa sagesse politique par le Dieu des Juifs. Pour revenir à notre récit, quand les autorités juives posent leur question, on peut supposer que Jésus partage d’une certaine manière ce type d’opinion « classique », ce qui sera aussi le cas de Paul lorsqu’il écrira dans l’Épître aux Romains 13, 1 : « Tout pouvoir vient de Dieu ». Et saint Paul vivait sous Néron, ce qui n’était guère mieux que sous Tibère. Nous sommes donc dans un registre de représentations du pouvoir politique très différent du nôtre : un pouvoir aussi imposant, aussi apparemment incontestable et incontesté que celui de l’empereur romain, d’une certaine manière ne pourrait venir que de Dieu. Ce type d’approche constitue la grande différence entre les “anciens” régimes et les régimes “modernes” : ces derniers ne veulent plus que soit posée la question de l’origine du pouvoir, autrement qu’en termes de société. Les anciens acceptaient que la forme politique concrète que prenait un pays, une nation, une société donnée, soit, d’une certaine manière, fondée et légitimée par Dieu et qu’elle ait donc un fondement transcendant. Auguste, Tibère ou d’autres étaient des manifestations (imparfaites, mais irréfutables) de la providence divine. Aujourd’hui, qui pourrait penser une chose pareille à propos de Lénine, de Hitler ou de Staline ?

Ainsi donc, ceux qui de nos jours ont le pouvoir ne veulent absolument pas reconnaître qu’ils l’ont reçu de Dieu ; c’est donc parfaitement inutile de vouloir lui reconnaître une origine divine ! « Rendez à César ce qui est à César » veut dire que d’une certaine manière Jésus reconnaît le pouvoir de l’autorité romaine en la personne de Tibère. Mais, et c’est là le plus intéressant, Jésus fait faire un pas considérable à la conscience politique de l’humanité, en affirmant que si tout pouvoir vient de Dieu – et donc il n’est pas contestable que Tibère exerce une autorité légitime – en revanche, il la relativise en affirmant que le pouvoir de César ne peut empiéter sur la relation avec Dieu.

Il s’agit donc d’une prise de position assez nouvelle car jusque-là tout pouvoir politique venait de Dieu, la relation cultuelle avec Dieu était pour ainsi dire conditionnée par l’autorisation du pouvoir : d’une certaine façon le politique conditionnait le religieux et on les pensait tellement entrelacés et impliqués l’un dans l’autre, qu’il fallait d’abord obéir au pouvoir politique et conséquemment mouler et glisser ses propres options religieuses dans le respect de ce pouvoir politique. C’est pour cela que les juifs avaient demandé de pouvoir être une religion “autorisée” – religio licita –, les autorités romaines ayant permis aux juifs, à leur demande explicite, de pouvoir exercer leur culte et non celui de la religion officielle romaine. C’est un peu comme si Jésus avait dit : « Il y a un système politique, « rendez à César ce qui est à César », mais il faut lui apporter un “correctif” indispensable : « rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». Désormais les deux choses ne seront plus synchronisés. Quand il faudra rendre à Dieu ce qui est à Dieu, cela ne veut pas dire nécessairement que ce sera exigé par le souci de rendre à César ce qui est à César. Il y aura désormais une sorte d’indépendance, de béance et de coupure entre les deux registres. C’est une grande nouveauté et qui nous vient de Jésus Lui-même. Elle nous montre qu’on ne peut pas arguer de la religion pour définir et juger un pouvoir politique. Mais surtout, on ne pourra plus désormais arguer du pouvoir politique pour limiter l’existence religieuse. C’est cela, je pense, que Jésus visait premièrement. Il voulait dire par là : « Vous, mes adversaires, vous faites un cas de conscience de votre appartenance à la foi juive à travers un certain nombre de règlements en face de la nécessité de rendre à César ce qui est à César. Pour moi, ce n’est plus un cas de conscience. Désormais, vous devez savoir distinguer fermement que ce pouvoir politique dans lequel vous vivez et auquel vous ne pouvez rien, existe et vous devez avoir suffisamment d’initiative et d’imagination pour inscrire votre propre appartenance à Dieu, pour “rendre à Dieu ce qui est à Dieu” ».

C’est dire que la position de Jésus nous invite à ne plus vouloir imaginer une espèce de raccommodage entre le pouvoir politique et l’existence religieuse. Ce n’est pas du même ordre. C’est la première fois qu’on met en évidence ce “décrochage” si clairement et si explicitement. Il est parfois regrettable que l’Eglise, à certains moments, ait voulu essayer absolument de reconstituer un certain maillage entre les deux domaines. Ce fut probablement une erreur : même si on pourrait vouloir que tous les présidents de la République soient saints comme Louis IX. Entre nous soit dit d’ailleurs, saint Louis a pris parfois des mesures politiques qui n’auraient sûrement pas été approuvées par un certain nombre de catholiques aujourd’hui, mais c’est un autre problème ! On peut toujours rêver d’une harmonie préétablie entre le spirituel et temporel. Mais en réalité, la réponse de Jésus sur la question de l’impôt à César peut se résumer en un seul mot : « il ne faut pas rêver ! » En effet, il y aura toujours un décalage entre la gestion provisoire politique de ce monde tel qu’il va et le fait que, dans cette gestion et dans ce déploiement de la vie politique, il y ait des chrétiens qui devront trouver les divers moyens de manifester leur liberté dans leur relation avec Dieu. Cela ne facilitera pas les choses. Il a fallu deux siècles de martyrs dans l’Empire romain pour arriver petit à petit à faire comprendre que les témoins de Jésus ne se plieraient pas à certaines conceptions de la vie politique incompatibles avec leurs propres convictions. Cela s’est fait grâce aux chrétiens. Contrairement à ce que l’on dit habituellement, l’édit de Constantin et l’édit de Théodose qui au IVème siècle ont donné au christianisme sa place dans l’Empire romain ne sont pas une victoire ou une domestication du christianisme par l’Empire. C’est que les chrétiens avaient réussi à faire passer dans un premier temps, certes très limité mais très décisif pour l’avenir, ce qu’on appelle aujourd’hui la liberté de culte, notre bien le plus précieux.

 
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