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LA SOUFFRANCE, SIGNE PARADOXAL DE VIE ET DEFI POUR DIEU

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – année B (21 octobre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Vous remarquerez que les trois lectures de ce jour ont comme centre le problème de la souffrance ; souffrance humaine, et aussi, d’une certaine manière, souffrance de Dieu. Remarquons d’abord, on ne le dit pas assez, que ce qui fait la grandeur de la révélation chrétienne est de ne pas avoir escamoté ce problème de la souffrance. Certains l’ont si peu escamoté qu’ils en ont fait leur religion, en voulant une religion doloriste – plus on souffre, plus on a de chances d’entrer au paradis – : ce n’est heureusement pas du goût de tout le monde. En fait, le christianisme n’a rien d’une sorte d’encouragement à souffrir. En revanche, il prend en compte comme réalité basique et incontournable le fait que l’homme est un être souffrant. Ce n’est pas sa définition, ni sa manière d’être, c’est une donnée fondamentale de l’existence humaine. Que ce soit dans l’Ancien Testament, dont nous avons lu un tout petit passage à propos du fameux serviteur souffrant, qui est sans doute un roi amené dans des circonstances extrêmement difficiles à mourir parce qu’il était même renié par son peuple, que ce soit Jésus Lui-même qui annonce sa passion et qui, lorsque ses disciples disent : « On voudrait bien participer à ce que Tu vas vivre », leur dit Lui-même : « Pouvez-vous boire la coupe que Je vais boire ? » c’est-à-dire la souffrance ; que ce soit le deuxième texte que nous avons entendu, qui nous dit que nous avons un grand-prêtre qui n’est pas indifférent à notre souffrance parce que lui-même a été éprouvé : dans les trois cas, la méditation des auteurs qui ont écrit ces textes tourne autour du problème de la souffrance.

La souffrance est comme une sorte de point aveugle, bien réel, mais infiniment difficile à cerner, qui pèse ou qui menace en tout cas toujours notre vie à tel point qu’à certains moments, quand on est très heureux, on a l’impression que c’est de l’ordre de l’insolence. Ce n’est pas faux. Quand on mène une vie très heureuse, il nous arrive parfois de nous retourner, de voir tous ceux qui souffrent autour de nous et de nous dire : « Pourquoi suis-je heureux ainsi et pourquoi les autres autour de moi souffrent-ils tant ? » Nous avons tous fait cette expérience ; c’est le début de ce sentiment très profond et difficile à expliquer qui s’appelle la compassion.

La compassion est le fait que lorsqu’on voit une souffrance, normalement, si on a le cœur à la bonne place, si on n’est pas pervers, on est immédiatement impliqué dans cette souffrance. Ça veut donc dire que pour la Bible comme pour nous aujourd’hui – Dieu sait qu’il y a aujourd’hui des occasions de compassion – il n’est pas tout à fait faux de dire que la souffrance est le pain quotidien de l’humanité. La révélation biblique n’est pas une négation de la souffrance, elle n’en est pas non plus une récupération, elle constate la souffrance comme une donnée fondamentale de notre vie. Pourquoi ?

Il nous faut faire un petit retour en arrière. Qu’est-ce qui est paradoxal dans la souffrance (parce que c’est un vrai paradoxe) ? C’est que la souffrance est liée de façon absolument intime et radicale à la vie. Pourquoi la souffrance nous atteint-elle si fortement, si radicalement, que ce soit notre propre souffrance, celle des autres, physique, physiologique ou morale, quel que soit le type de souffrance, ça nous atteint directement. Pourquoi ? Parce que la souffrance est immédiatement et radicalement liée à la vie. Pas de vie qui à un moment ou à un autre ne soit confrontée au problème de la souffrance ! C’est une évidence. Ne serait-ce qu’à certains moments, la peur de souffrir ou la peur de mourir. Mais la différence entre la souffrance et la mort est que la mort, pour nous, dans notre expérience humaine, est la destruction de la vie, la fin de l’individu vivant. Alors que tant qu’il y a de la souffrance, il y a de la vie. Tant qu’on souffre, pardonnez-moi l’expression, on n’est pas mort. Ce n’est pas seulement une boutade. Souffrir, c’est vouloir vivre. C’est mesurer à certains moments la menace radicale qui pèse sur notre existence, que notre vie est sans cesse menacée. Le problème de la souffrance humaine, psychologique, morale, etc. est qu’elle nous manifeste sans arrêt d’une façon crue, sans ménagement, que notre vie n’est pas une assurance-vie. Il n’y a pas d’assurance-vie dans la vie, seulement chez les assureurs, mais pas dans notre mécanisme de vie. Nous sommes toujours en face, ou au cœur même d’une vie menacée ou qui subit des souffrances. On peut tourner le problème dans tous les sens. Ce n’est pas le christianisme qui a inventé la souffrance. C’est l’humanité qui souffre, depuis le début. Vous pourrez tirer toutes les conclusions que vous voudrez à partir du péché originel, ce n’est pas mon sujet aujourd’hui. Je prends la souffrance comme un fait, une donnée de l’existence humaine. Depuis que l’homme est homme, nous le voyons souffrir. Soit qu’il souffre de lui-même à cause de la fragilité de la vie qu’il porte en lui, soit que les hommes se fassent souffrir entre eux, soit qu’ils portent la souffrance les uns des autres.

Là est toute la question. Pourquoi l’homme souffre-t-il ? On ne va pas résoudre le problème maintenant. Il faut bien comprendre que dans le premier jaillissement, jamais la souffrance n’est acceptée comme une donnée allant de soi. Jamais la souffrance n’est acceptable. Même chez les tout-petits-enfants, la première chose qu’ils apprennent, et ils ne l’apprennent même pas, la première chose qu’ils font, c’est crier. L’homme est un être qui, dès le départ de sa vie, pousse des cris. Et ça dure toute la vie. Après, un peu moins fort, parfois encore plus fort ; le cri d’un enfant peut exprimer une souffrance incroyable. C’est une donnée fondamentale. Que révèle la souffrance ? Qu’on veut vivre. Paradoxalement, à cause du fait qu’elle s’attaque directement à la vie, à sa racine (parce qu’elle la menace tout le temps ; ça peut être le tétanos, le choléra, le cancer, tout ce que vous voulez), la souffrance que nous éprouvons touche directement à notre être même. Il n’y a pas de souffrance qui serait comme un vêtement par dessus notre vie ordinaire. La souffrance est liée à ce qu’il y a de plus intime à nous : d’abord, le corps, puis le psychisme, puis l’âme.

C’est pour cela que dans notre monde le cancer est si redouté, parce qu’il est directement greffé sur la force vitale de l’individu, et la mange. Là est le problème : quand on est aux prises avec cette souffrance, on veut se battre, et tous, qui avons assisté une fois ou l’autre aux derniers jours de quelqu’un, on voit bien quand à un certain moment la personne dit : « Je ne vais plus me battre », alors c’est le début de la mort. Il faut bien être lucide à ce sujet. La souffrance est extrêmement ambigüe puisqu’à la fois elle attaque la vie et révèle notre désir de vivre. Elle le met au grand jour. C’est pour ça que la souffrance est inacceptable. Elle n’est pas seulement inacceptable dans notre tête, par nos raisonnements, en disant : « Ça ne va pas, le monde est mal fait, et si j’avais été Dieu j’aurais fait autrement », non, la souffrance est inacceptable physiquement ; c’est pourquoi elle nous paraît si redoutable et qu’on la refuse absolument. Et c’est très juste de la refuser. Il n’y a pas d’explication ni de justification rationnelle de la souffrance.

Or, – c’est le fil conducteur des trois textes que nous avons vus –, depuis un certain nombre de figures de l’Ancien Testament jusqu’à la mort du Christ Lui-même et à sa résurrection, et comme le dit l’épître aux Hébreux, le fait qu’il a subi comme nous l’épreuve, que s’est-il passé ? Dieu a voulu se faire un vivant comme nous, mais Il a voulu vivre cette réalité de la fragilité de l’existence humaine minée de l’intérieur par la mort. Là, nous n’avons pas d’explication. C’est Dieu qui l’a voulu. Ce n’est pas nous qui le Lui avons demandé. Personne n’aurait eu l’idée, sauf après que nous avons vu le Christ souffrir et donner sa vie pour nous, que Dieu puisse faire une chose pareille. Si notre souffrance était si menaçante et si contradictoire avec notre élan vital, au contraire nous dirions qu’il n’est pas possible que Dieu se manifeste en prenant cette condition-là. Tel est le paradoxe du christianisme face à la souffrance : le Christ Lui-même a voulu épouser notre condition humaine jusque dans cette ultime contradiction à la fois physiologique, psychique, spirituelle, qui est la souffrance. De telle sorte que, l’expression peut paraître forcée, le Christ sauveur est né de la souffrance humaine.

Ça peut paraître terrible, mais c’est le défi de Dieu. Au fond, pour nous la souffrance n’est pas exactement un défi, même  si sans cesse nous essayons de résister et d’être résilients, comme on dit aujourd’hui, mais dans le problème de la souffrance, quand le Christ vient parmi nous et qu’Il accepte la souffrance, Lui l’accepte comme un défi. Mais un défi qui ne diminue rien de la cruauté de la souffrance. Précisément, Dieu n’a pas accepté des semblants de souffrance, comme l’ont dit un certain nombre de chrétiens aux origines, ceux qu’on appelait les Docètes, pour qui le Christ avait fait semblant de mourir et de souffrir sur la croix. Non, les Eglises se sont révoltées contre cela. Elles ont dit que si le Christ n’avait pas épousé l’humanité dans la réalité de racine, de surgissement de l’existence humaine confrontée dès le départ à la souffrance, Il ne se serait pas incarné. Au fond, la souffrance de Dieu est la signature de la vérité de son incarnation.

Frères et sœurs, c’est sans doute difficile à avaler, mais c’est ce qui fait le cœur même et la force du christianisme. La foi chrétienne suggère une attitude vis-à-vis de la souffrance que nous n’avons pas tout le temps (il faut bien reconnaître que là-dessus, nous ne sommes pas toujours des héros, quand on est au fond de son lit d’hôpital, on ne pense pas toujours à Jésus-Christ qui a vaincu la mort), mais à partir de là, c’est l’affirmation que si Dieu Lui-même a accepté le défi de la souffrance au cœur de la vie comme au cœur d’une sorte de contradiction de la vie humaine qu’elle vit sans cesse, que nous vivons tous et qu’Il a vécue comme un défi – quand on dit « Il est ressuscité » , c’est ce que l’on veut dire –, alors la souffrance en tant que "cancérisation" de l’élan de vie et du désir de vivre de l’homme, n’est pas capable d’emporter le morceau. Au contraire, Dieu se lie totalement à la condition vivante de l’homme jusque dans la contradiction de la souffrance humaine au cœur de la vie et au cœur de sa vie, pour qu’Il puisse nous transmettre la plénitude de sa résurrection.

 
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