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LA PRIERE, INSURRECTION DE LA DETRESSE

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (20 octobre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Le fils de l’homme quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? Le fils de l’homme quand il reviendra trouvera-t-il encore la prière sur la terre ? »

Frères et sœurs,

Cette petite parabole de Jésus est tout à fait singulière et étonnante ; je voudrais attirer votre attention, en ordre dispersé, sur quelques éléments très simples auxquels on ne fait jamais attention. Premier élément : « Il y avait dans une ville ».

Frères et sœurs, pour faire un enseignement sur la prière, il faut plutôt parler des sanctuaires, Lourdes, la Salette et il faut plutôt parler de gens qui font des pèlerinages, des dévotions, il faut aller à Cotignac, à Orgon, où vous voudrez… Normalement, il y a des endroits pour la prière. Or là, Jésus prend délibérément un exemple qui est la ville. Il n’est pas question de curés, ni d’organisation de pèlerinages, ni de mouvements d’action catholique, rien. « Il y avait une ville » et dans cette ville il y avait ce brouhaha de toutes les villes, cette espèce de murmure incessant qui fait que les villes sont les villes et que l’on n’a pas d’accès de fureur de piété à chaque coin de rue. On est donc dans la sécularité la plus absolue, dans le monde le plus ordinaire qui soit, pas de choses remarquables pour signifier tout à coup, de façon éclatante, la transcendance de Dieu et son amour pour ses amis. Rien de tout cela, on est dans une ville.

Dans cette ville, il y a comme dans l’Arche de Noé toutes espèces de bêtes et d’abord une brave femme, une veuve, qui en a sans doute vu de toutes les couleurs parce qu’elle est veuve, apparemment elle n’a pas de fils et à cette époque-là, même si on se plaint de la diminution des retraites aujourd’hui, il n’y en avait pas du tout, c’était plus simple on ne pouvait même pas manifester pour en avoir. Donc cette veuve est dans la détresse, dans la pauvreté, dans le désarroi ; il faut lui rendre justice parce que précisément elle a dû en plus être victime. Est-ce un détournement de fond, une expropriation ? On ne sait pas de quoi il s’agit, en tout cas elle demande justice. Et dans cette ville, il y a des hommes de loi et parmi ces hommes de loi, comme parmi tous les hommes de loi, c’est un peu inévitable, il y a des coquins. Un terrible coquin qui est juge et qui n’a ni foi, ni loi. C’est vraiment le cas de le dire parce qu’il n’a pas de foi puisqu’il se moque de Dieu et des hommes. Par conséquent, il ne fait pas son travail de juge. C’est un juge qui joue uniquement sur sa reconnaissance sociale, il a le poste de juge et par conséquent la seule chose qui le préoccupe est de pouvoir surnager au-dessus de ce tissu séculier de la ville. C’est dans ce contexte-là que se situe la parabole. C’est une parabole la plus ordinaire qui soit. Pas de considération sur la manière dont il faut prier, pas de considération sur le fait qu’il faut faire silence.

La veuve est là, et la prière à ce moment-là n’est pas simplement une demande, c’est le deuxième aspect. La prière, c’est la situation de détresse dans laquelle se trouve cette veuve. Ici, l’enseignement sur la prière doit démonter immédiatement un réflexe que nous avons, c’est-à-dire que quand on va prier il faudrait que nous nous mettions au garde à vous. Il faudrait changer de position, d’attitude, de discours, d’apparence. Pas du tout. Ici, la veuve est dans la détresse et c’est parce qu’elle y est qu’elle prie. Il y a une sorte de malentendu pour chacun d’entre nous sur ce sujet-là : nous croyons toujours que la prière consiste en des mots. Plus on enfile de chapelets, plus ça devrait marcher. Eh bien non ! Que fait-elle alors ? Elle va voir le juge et elle dit sa détresse : la prière est d’abord la manifestation de la réalité de la détresse humaine.

Frères et sœurs, Jésus ici n’y va pas par quatre chemins. A d’autres moments, quand les disciples Lui demandèrent : « Apprends-nous à prier ! » Il répondit : « Dites : Notre Père qui est aux cieux… » D’ailleurs, il faudrait peut-être là aussi considérer le Notre Père non pas comme une prière de mots que l’on récite mais comme la description de notre détresse devant Dieu. Ça prendrait peut-être un autre relief dans notre vie spirituelle et dans notre vie quotidienne. Ici, Jésus voulant expliquer le statut de l’homme priant, de disciples priant, dit : « Essayez de voir la situation de veuvage dans laquelle vous êtes ». Nous sommes tous des veufs et des veuves, nous prions parce que Dieu n’est pas là. Voilà la prière. Nous n’avons pas à nous plaindre qu’Il n’est pas là, c’est la condition même de la prière. Il n’est pas là, c’est comme ça !

Alors la veuve est quand même particulière : elle a dû faire du judo ou elle est un peu musclée parce qu’à un moment donné, elle agace tellement le juge qu’il dit : « De peur qu’elle ne me rompe la tête », traduction presque littérale parce que le verbe grec qui est là derrière signifie « faire un œil au beurre noir ». C’est une veuve qui sait réclamer son dû. La prière n’est pas de la mollesse, ni de l’impuissance, ni de la soumission. La prière, c’est de l’insurrection. Les chrétiens prient parce qu’ils sont insoumis. C’est parce que nous n’acceptons pas ce veuvage qui est l’absence de Dieu. Voilà le problème.

Donc frères et sœurs, c’est extrêmement frustrant. La prière est l’exercice concret de notre situation de frustré. Et parce que nous sommes frustrés, nous ne pouvons pas supporter cet état. En réalité dans cette parabole, Jésus nous dit : « Le fait de prier est la condition la plus basique et la plus normale de votre existence ». Vous percevez alors la distance entre cet enseignement de Jésus sur la prière et cette espèce de manière, presque de manie, par laquelle nous avons toujours essayé d’enjoliver la prière. Il n’y a rien de plus insupportable pour Dieu que le fait – c’est pour ça que je crois que la moitié des demandes n’arrivent pas là-haut –, que l’homme ne dise pas d’abord la réalité de sa détresse. On n’a pas fait justice à la veuve, elle est en face d’un juge qui est une crapule, elle est accusée, on lui fait des choses atroces et injustes, elle en souffre et c’est ça sa prière.

Elle se dit qu’il ne lui reste plus qu’une chose : le harcèlement. Cette parabole est l’éloge du harcèlement. Alors ça peut ne pas paraître très drôle d’être chrétien, d’être dans le harcèlement permanent vis-à-vis de Dieu. Le harcèlement dans ce cas-là n’est pas une épreuve de pouvoir, c’est un constat d’échec et d’impuissance. Si la prière dure, c’est parce que nous mesurons petit à petit la pauvreté dans laquelle nous sommes ; c’est l’un des fruits les plus utiles de la prière. Si nous étions toujours contents de nous, il n’y aurait plus de relation ni avec les autres ni avec Dieu. Imaginons un monde dans lequel tout le monde serait content de soi !

Dans cette parabole apparemment si simple, l’enseignement de Jésus sur la prière consiste à souligner le milieu sécularisé dans lequel germe la prière, le milieu d’injustice, de souffrance et de détresse qui dit à travers la prière la condition de l’homme. Voilà pourquoi la prière est si importante pour les chrétiens. Chez la plupart des païens, la prière était le moulin à prières, pour  charmer les dieux, faire plaisir à Dieu. Mais là, ce n’est pas du tout le cas, on ne fait pas plaisir à Dieu. Jésus ne dit pas qu’il faut prier pour Lui faire plaisir ; Il dit qu’il faut prier parce qu’on est dans la détresse.

Le plus étonnant alors, c’est que finalement le juge cède. Il faut tenir compte du contexte : pourquoi cède-t-il ? Sûrement pas par estime pour la veuve, il s’en moque. Et même, ce n’est pas par estime pour la cité puisqu’il se moque des hommes. On a donc à faire à un cynique doublé d’un sadique, rien ne l’intéresse, il n’est pas du tout intéressant, mais il est juge. Donc, pardonnez-moi l’expression, il ne faut pas qu’il perde son poste. Voilà le seul motif du juge pour finalement rendre justice à la veuve. Il ne va quand même pas compromettre sa carrière pour ça ! C’est un carriériste de bas de gamme, ça se trouve dans tous les milieux. En voici un dans la carrière judiciaire, ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Christ. Considérons frères et sœurs à quel point l’exaucement de la demande de la veuve est fragile. Ça ne joue que sur le juge qui se dit : « J’ai beau me moquer de Dieu, j’ai beau me moquer de tout le monde, il faut quand même que je me soumette à l’ordre établi ». Pas très reluisant.

Jésus se démarque de cette attitude et Il ne dit pas que Dieu nous exauce simplement pour respecter l’ordre établi ou pour assurer sa bonne renommée au milieu des nations. S’Il voulait, Il pourrait le faire mais Il ne le fait pas. Que se passe-t-il alors ? Jésus dit : « Même dans le pire des cas, celui dans lequel normalement cette pauvre veuve ne devrait pas obtenir justice, au niveau même de ce qu’il y a de plus minable dans l’exercice de la responsabilité humaine, à certains moments, il arrive que ça marche ». A ce moment-là, c’est le pouvoir de la prière, comme harcèlement, comme cette présentation lancinante de la pauvreté, et Jésus confirme : « Devant Dieu, c’est la même chose ».

Peut-être que vous ne le voyez pas, peut-être que vous ne le constatez pas, mais comment penser, si la prière est ce qu’elle est, que le Père ne peut pas s’en préoccuper ? Autrement dit, la prière est faite d’abord pour nous faire découvrir la profondeur de la présence de Dieu au cœur même de nos détresses et de nos appels. C’est pour cela que Jésus dit que le vrai problème de la prière est l’endurance, tenir, car quand on a vu les choses à ce niveau-là, il n’y a plus que deux solutions : ou bien on cale, on va chez l’armurier et on s’achète un pistolet, c’est le désespoir absolu ; ou bien on se dit qu’il n’est pas possible que Dieu ne voie rien, et c’est ça la foi chrétienne.

Certes, nous ne sommes pas contents de notre situation, nous ne sommes pas contents du monde, nous ne sommes pas contents des choses telles quelles vont et cependant il y a quelque chose qui tient. On peut en faire l’expérience dans de nombreux cas de notre propre vie. A certains moments, nous sommes obligés de recevoir en pleine figure des souffrances, des deuils, des séparations, des injustices à crier, et pourquoi ça tient ?

C’est le dernier enseignement de la prière : la prière est le visage même de la patience de Dieu vis-à-vis de chacun d’entre nous et vis-à-vis du monde. Jésus comprend d’une certaine manière qu’on puisse désespérer. Ce n’est pas faux, je pense qu’il y a des prières de désespoir qui sont très belles, des prières de révolte qui sont très belles parce que ce sont encore des prières. C’est peut-être ce qu’il faut comprendre : si à certains moments notre impatience va jusqu’à la révolte, c’est gagné. C’est gagné parce que je pense que Dieu est capable Lui aussi d’accepter et d’accueillir notre révolte.

Autrement dit, dans la prière, Dieu n’est pas nécessairement du côté que nous imaginons, celui qui se demande s’il faut appuyer ou non sur le bouton. Il est peut-être précisément du côté de la veuve qui crie sa détresse et son désespoir. Dieu n’est pas du côté de la puissance, Dieu n’est pas cette espèce d’idole que nous avons fabriquée pour dire qu’Il arrange tout. Dieu est peut-être du côté de la détresse de ceux qui prient et comme Il sait à quel point il y a une grande fragilité dans le cœur de l’homme, même dans sa prière, Il peut à certains moments se dire : « Est-ce que la foi et la confiance tiendront ? » C’est le défi de l’existence des chrétiens aujourd’hui dans le monde, pas pour transformer le monde, pas nécessairement pour résoudre les problèmes écologiques, mais simplement parce qu’il ne faut rien lâcher sur la prière ni sur la foi et la confiance.

Ce n’est pas facile, c’est même très frustrant et le manque ne peut parfois que s’augmenter et s’approfondir mais ça n’empêche qu’il n’y a pas le choix.

 
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