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LA VRAIE PRIÈRE DANS L'ESPRIT

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 octobre 1986)
Homélie du Frère Frère Michel MORIN

 

"Il faut toujours prier, sans jamais se lasser". Voici le propos du Seigneur Jésus pour nous au­jourd'hui. Il ne s'agit pas d'un conseil ou d'une recommandation, mais d'un commandement "il faut prier sans se lasser" et toujours n'est donc pas fa­cultatif. Saint Paul le redira plus tard. Etant donné qu'il est déjà si difficile de prier un moment, même dix minutes, alors "prier sans cesse", on y arrivera jamais. Eh bien, tant mieux, oui tant mieux si vous n'y parvenez pas, car alors vous laisserez la place à quel­qu'un d'autre qui y arrivera : l'Esprit Saint. "Priez en tout temps dans l'Esprit" écrit saint Paul aux Ephé­siens (6,18).

Il m'a été donné, ce dernier mois de ren­contrer deux "grands" personnages : Mère Térésa, à l'occasion d'un congrès, et le Pape Jean Paul II au stade Gerland de Lyon avec les jeunes. Dans un congrès de trois ou quatre jours, quand il y a beau­coup de monde, et que tout ce monde est d'accord, n'est-ce pas pour cela que l'on fait des congrès, les participants s'échauffent dans l'affirmation de leurs convictions partagées, applaudissent au moindre mot proclamé plus haut que l'autre, tout cela entraîne une certaine agitation qui peut être d'ailleurs tout à fait pacifique. Dans cette ambiance quand Mère Térésa "entre en scène", la multitude se tait et s'installe alors un extraordinaire silence, on n'y était plus habitué. En entrant dans la salle, au milieu de cette grande foule, Mère Térésa prie en récitant son chapelet, le silence se fait, total et profond, comme si les applaudisse­ments c'était pour les idées, et le silence pour la ré­alité.

Vendredi dernier Monseigneur Panafieu se trouvait à Saint Jean de Malte avec la cinquantaine de jeunes lycéens que j'avais accompagné à Gerland pour la rencontre avec Jean Paul II. L'Evêque a posé cette question : "Alors, vos impressions, qu'en pensez-vous ?" Réponse d'un jeune : "pour moi, c'est la deuxième rencontre avec Dieu, la première c'était ma profession de foi, avec le pape j'ai encore rencontré Dieu". Pourquoi diable a-t-il rencontré Dieu, en voyant le Pape ? Quand le Pape au milieu de cinquante mille jeunes, écoute ce qu'ils lui disent, il prie. C'est d'ailleurs pour ça qu'il entend bien ce qu'on lui dit. Quand le Pape regarde le déploiement du jeu scénique au rythme de la musique rock, il prie, c'est pour cela qu'il voit tout ce qui se passe. Mère Térésa prie, le Pape prie tout le temps, sans se lasser, ni se décourager, alors Dieu transparaît. Je cite ces deux exemples, mais dans l'Église, ils sont multiples. Ceux-là vous les connaissez mieux, médiatiques à souhait, ainsi plus proches ils deviennent aussi plus largement témoins de ce que le Seigneur nous demande : il faut prier sans cesse. Ils prient sans jamais se lasser.

Je ne veux pas dire par là et je ne crois pas que Mère Térésa ou le pape Jean Paul pensent tou­jours à Dieu sous cette forme qui serait obsession­nelle, ce serait alors bien ennuyeux, tenant davantage de la psychanalyse que de la vie spirituelle. Je crois que la prière, ce n'est pas de toujours penser à Dieu, ni encore moins de toujours parler à Dieu. La prière ce n'est pas "je" prie, "je" vais prier, "je" vais Lui parler, "je" vais Lui demander, parce que "je", c'est toujours moi, moi, moi. Et ça c'est mon œuvre à moi, ce n'est donc pas la prière. La prière ne se situe pas au niveau de notre vie psychologique, de notre "moi", de mon "je", de ma vie consciente. Dieu n'est pas présent en moi parce que je dis : "je veux qu'il soit présent". La prière, ça ne se passe pas d'abord à ce niveau-là, parce que la prière ce n'est pas la nôtre. Tant que nous vou­drons faire notre prière, j'entends la prière selon ce que je pense ou veux, nous ne prierons pas, nous nous occuperons religieusement la conscience.

Cela aussi, Jésus pourrait nous dire : "les païens n'en font-ils pas autant" ? Saint Paul fait la distinction très nette, distinction mais pas séparation ou opposition, entre l'homme psychique et l'homme spirituel. L'homme psychique : ce que je pense, ce que je suis, toutes mes capacités et mes facultés in­tellectuelles ou religieuses. Mais la prière ne se situe pas à ce niveau-là, que j'appellerai celui de l'acciden­tel, du superficiel non pas du négligeable mais de ce qui n'est pas l'essentiel. Saint Paul désigne l'homme spirituel celui-ci n'est pas constitué fondamentalement par ce que je pense, rêve, désire ou regrette mais par l'Esprit Saint qui vit en moi. Voilà le niveau profond où se situe la prière véritable. La vraie prière, ce n'est pas moi qui prie, mais l'Esprit Saint priant en moi. Nous nous plaignons tout le temps de ne pas savoir prier, de ne plus prier, de ne plus en avoir envie, ou d'en être dégoûté parce que malgré nos efforts, pour­tant sincères, ça ne marche pas. Pourquoi ? Parce qu'en faisant ainsi nous nous occupons nous-mêmes de notre vie spirituelle, or il n'y a pas ma vie spiri­tuelle, fruit de ma volonté, résultat de mes efforts ou mes techniques de prière, mais il y a la vie de l'Esprit en moi c'est cela la vie spirituelle, comme son nom l'indique. La plupart du temps nous avons l'impres­sion de prier alors que souvent nous ne faisons qu'en­tretenir quelques pensées ou considération religieuse avec des éléments chrétiens. Il ne faut pas alors s'étonner que cette prière nous décourage, nous désole et qu'elle soit "inefficace". Comment voulez-vous que "ça marche", puisque vous ne laissez aucune place à l'Esprit Saint pour vivre, prier, s'exprimer en vous, vous occupez tout le terrain, sans vous plonger vers cette zone de silence intérieur, que vous ne connaissez pas, parce qu'elle est bien plus profonde que votre conscience, où l'Esprit Saint, communion du Père et du Fils demeure.

Ainsi je crois, nous pouvons bien comprendre cette parole de Jésus "il faut prier sans cesse" : laisser l'Esprit Saint faire son travail en vous et arrêter un peu de vous occuper de vous-mêmes, même pour la prière, car c'est encore une façon égoïste de se tourner vers soi, donc de vouloir garder sa vie et par consé­quent de la perdre. Bon, nous ne sommes pas sur le trône de saint Pierre glorieusement régnant, selon la formule antique et solennelle. Nous ne sommes pas penchés sur les mouroirs de Calcutta. Mais peu im­porte qui nous sommes et ce que nous faisons, pourvu que l'Esprit Saint en nous fasse son œuvre de prière, c'est-à-dire nous spiritualise, dans l'amour agissant et transfigurant, du Père et du Fils enfanté et emporté dans cette prière de l'Esprit Saint. Nous deviendrons alors et en vérité, des priants, et nous pourrons comme le Pape Jean Paul II ou Mère Térésa, entendre en vérité les autres, voir en vérité les évènements du monde. Écoutant et voyant en vérité, nous pourrons y répondre en vérité. "Il faut prier en Esprit et vérité" disait Jésus à la samaritaine.

L'Esprit Saint priant en eux, illuminant leur visage et leur parole, de cette brillance de vérité, ils sont vrais dans l'Esprit Saint ainsi sans cesse établis dans la prière de l'Esprit. Voilà ce qui attire vers le visage de Mère Térésa ou du Pape Jean Paul II. Ce n'est pas le côté acteur de théâtre qui est phénoménal, qui séduit chez le Pape, il y en a d'autres, des grands acteurs. Ce n'est pas la beauté ou l'élégance de Mère Térésa, elle est plutôt ratatinée, je vous assure. Ce n'est pas non plus le sari blanc ou la soutane blanche, il ne faut pas exagérer avec les symboles. Ce n'est pas non plus leurs idées, Jean Paul II et Mère Térésa n'en ont pas quand ils parlent, ils ne font que prononcer pour aujourd'hui les paroles éternelles de l'évangile. Et ça suffit, n'est-ce pas d'ailleurs l'unique raison pour laquelle on les écoute et qu'on aimerait les écouter longtemps.

Savez-vous à quelle heure se couche Guy Gilbert, le prêtre des loubards ? trois heures du matin. Pourquoi ? parce qu'il a fini son travail ? non, il pour­rait continuer encore longtemps, les nuits de Pigalle sont parmi les plus longues. Il se couche à trois heures du matin parce qu'il sait qu'à cette heure de la nuit, les moines commencent leur prière.

Savez-vous ce qu'a fait Jean Paul il le soir du 5 octobre, après sa journée : Taizé, Paray-le-Monial, la cathédrale de Lyon pour les malades, Gerland, les religieuses et religieux à Fourvière, la bénédiction de la ville, il pouvait être un peu fatigué, et les quelques évêques qui l'avaient suivi toute la journée aussi ? Arrivant tard le soir en son lieu de résidence, il leur a simplement dit : "maintenant, allons prier". Et de fait, pourquoi s'arrêter, l'Esprit Saint ne s'arrête jamais de prier en nous pour nous introduire au cœur de la vie trinitaire qui nous habite.

Voilà quelques brefs propos sur la prière. Elle n'est pas ce que nous croyons, parce que nous ne croyons pas assez qu'elle est avant tout l'œuvre silen­cieuse et fidèle, et d'une extraordinaire fécondité (ça n'a rien à voir avec efficacité) de l'Esprit de Dieu en nous. Au nom du Seigneur Jésus, frères et sœurs, "Priez ainsi sans cesse", car ainsi priait Jésus.

 

AMEN

 

 

 
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