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LES MAINS DE L'ÉGLISE LEVÉES VERS SON SEIGNEUR

Ex 17, 8-13

(19 octobre 1982???)

Homélie du Frère Michel MORIN

Intercession

L

a liturgie de ce dimanche nous présente deux personnages de la Bible. Moïse dans le livre de l'Exode et une veuve dans l'évangile de Saint Luc. Moïse celui qui vient de conduire le peuple des hébreux à travers la mer Rouge et qui, d'étape en campement, de rébellion en victoire, conduit lentement ce peuple à travers l'exode, vers la terre promise, dans un désert qui est assoiffant lorsqu'il est vide et qui devient hostile lorsqu'il est peuplé. Moïse, l'homme qui a vu Dieu dans le buisson de feu et depuis ce jour-là il n'a de cesse de le revoir et dont l'intime prière murmure le jour la nuit : "Mon Seigneur, je T'en prie, fais-moi voir Ton visage". Puis, une veuve pauvre, sans défense une veuve fragile qui a en face d'elle ce monde où les humains sont toujours tentés de profiter de la faiblesse des autres pour les exploiter, pour s'enrichir, une veuve qui n'a pas d'autre pain que ses larmes et dont la peine, humainement injuste, ose croire encore en la justice.

       D'un côté, Moïse, l'homme fort le chef d'un peuple l'homme des situations imprévues, l'homme des combats, c'est-à-dire l'homme des victoires et des défaites des acclamations et des récriminations, mais l'homme qui marche toujours sans perdre la tête au milieu de son peuple. D'un autre côté, une femme pauvre, symbole de petitesse de faiblesse, d'humilité, qui n'a plus que son cœur pour aimer, d'ailleurs dans l'invisible, et pour crier jusqu'à en être insolente sa détresse, afin qu'une justice, enfin, lui soit donnée. Elle serait aussi vraie que l'autre cette statue sculptée par Michel-Ange d'un Moïse assis, aux traits fatigués, mais au regard suppliant, aux bras alourdis d'attente et soutenus par ses compagnons d'espérance pour qu'une fois encore dans sa supplication, Dieu renouvelle sa promesse de faire avancer son peuple de victoire en victoire vers la terre promise.

       Et elle serait tout aussi bouleversante cette peinture d'une veuve se précipitant chaque jour chez son juge, que cette autre peinture de Marie-Madeleine agenouillée aux pieds de son Maître, gémissant dans ses pleurs pour qu'une justice d'amour soit enfin donnée à son cœur abîmé par le péché. Ces deux figures paradoxales, l'une symbolisant la force, la grandeur, la connaissance, la gloire parfois, l'autre symbolisant l'humiliation, la pauvreté la souffrance, ces deux figures ont pourtant quelque chose en commun l'une et l'autre sont assoiffées du désir de vivre l'une et l'autre sont obstinées dans la supplique, dans la prière, au milieu des difficultés, pour que Dieu puisse répondre et faire justice selon sa promesse, selon son cœur.

       Chrétien d"aujourd'hui, nous avons en nous un peu de Moïse et de cette veuve nous avons souvent les bras harassés de fatigue, le cœur alourdi de multiples peines ; nous aussi, nous portons le poids du combat contre le mal, ce mal que nous faisons ou ce mal que nous subissons, nous aussi, nous voulons sans cesse faire monter notre prière vers Dieu, nous aussi nous sommes parfois las, désespérés de son silence, de son immobilité, parfois peut-être de son apparente absence.

       Cependant, l'Église que nous sommes, continue comme le peuple de Moïse à cheminer sur une route d'exode, c'est-à-dire que nous n'avons pas ici sur notre terre la demeure qui nous est destinée, qu'il nous faut, comme le peuple hébreu, combattre contre des forces du mal qui à certains moments nous paraissent beaucoup plus fortes que notre foi ou que notre espérance. Mais à ce moment-là, comme Moïse, il faut demander à nos frères chrétiens de se rassembler autour de nous, de se regrouper, de soutenir nos bras de reprendre notre supplication vers Dieu, pour qu'ensemble nous Lui demandions qu'Il ne nous soumette pas à la tentation, à la défaite et à la violence. L'Église reprend continuellement cette supplique de Moïse, l'Église à travers nos mains, lève ses mains vers le Dieu de l'Alliance qui a promis et qui nous demande d'espérer contre toute espérance humaine. L'Église aussi se sent parfois bien seule dans ce monde qui ne respecte pas Dieu et qui se moque des hommes comme ce juge inique de l'évangile. Mais l'Église, comme la veuve ne cesse à la face du monde, mais surtout à la face de Dieu, de reprendre sa supplication et sa demande avec entêtement et avec obstination, pour qu'une fois encore il fasse justice : "Je t'en prie Seigneur fais-moi justice devant mon adversaire".

       Justice pour tous ces pauvres de notre monde opprimé à cause de l'argent ou de l'idéologie, ces deux menteurs, l'Église qui demande justice pour tout cet amour dont on parle tant mais que nous vivons si mal justice pour cette liberté et cette vie dont on parle tant mais que nous détruisons sans cesse, justice pour ces enfants qui ne connaîtront pas d'autre visage que celui de Dieu, parce que si le visage de l'humanité est inique, pour eux le visage de Dieu est miséricorde et lumière, justice pour ces justes qui vivent de la foi, mais qui à cause de cette foi et de cette justice de Dieu sont encore crucifiés sur les innombrables Golgotha de notre monde contemporain l'Église qui ne cesse de prier et de supplier, l'Église qui doit annoncer la Parole à temps et à contre temps, dénonçant le mensonge, affirmant le vrai. Et si dans notre cœur, si dans notre vie, nous avions autant de ténacité dans l'espérance que Moïse, autant d'obstination dans la foi que cette veuve, l'Église deviendrait vraiment cette personne insolente au milieu du monde jusqu'à lui rompre la tête pour qu'enfin il accepte de s'ouvrir à une autre justice qu'à la sienne, à la gloire de Dieu qui prend soin de la veuve et de l'orphelin, qui tire de la détresse, le pauvre criant vers Lui, qui Lui se penche vers l'homme écrasé de péché ou de souffrance.

        Pourtant, c'est une évidence pour chacun d'entre nous que nous croyons en cette justice de Dieu en cette consolation de Dieu, Dieu qui est Vie, qui est pardon.  Autrement, ni vous ni moi, nous ne serions là, à élever nos mains vers Lui et à les ouvrir pour recevoir le pain de sa consolation. C'est vrai que depuis Moïse et l'exode jusqu'à la veuve de l'évangile depuis la veuve de l'évangile jusqu'à chacun d'entre nous, cette prière cette supplique de l'Église pour demander la vraie justice de Dieu, continue de sauver le monde. C'est vrai que nous autre chrétiens dans nos assemblées, nous prions pour que Dieu nous donne sa miséricorde, sa compassion quels que soient nos péchés c'est vrai que dans notre prière secrète, lorsque nous avons fermé sur nous la porte de notre chambre, nous murmurons au Père ces psaumes d'espérance et ces prières de délivrance qui tissent la vie du monde depuis Moïse et bien avant lui et qui continueront à tisser cette vie du monde bien après chacun d'entre nous.

       Notre supplique, notre prière nous l'adressons à Dieu pour nous, mais il faut savoir que c'est cette prière de l'Église, cachée ou reconnue qui permet au monde de s'enfoncer un peu moins dans son injustice dans son péché et dans sa misère.

       Les textes de l'évangile de ce jour doivent nous redire dans notre propre cœur, mais aussi dans le cœur de la communauté chrétienne, tout entière, que nous croyons en un Dieu qui accomplira sa justice, non pas celle du monde que ce Dieu veille dans notre misère dans nos souffrances, dans nos problèmes, dans nos morts qu'Il veille comme un guetteur au milieu de la nuit parce que Lui croit en l'aurore, parce que Lui est le jour sans déclin et que l'attente de ce guetteur c'est qu'enfin un jour, personnellement et tous ensemble nous puissions nous ouvrir à son jour nous puissions ouvrir notre cœur à sa lumière, nous puissions ouvrir notre péché à sa miséricorde notre souffrance à sa guérison, notre mort à sa résurrection. C'est tout cela qui doit habiter notre cœur c'est tout cela qui doit habiter le monde, si nous le vivons suffisamment pour que cela déborde de notre cœur. Qu'est-ce que nous avons à faire dans le monde d'aujourd'hui si ce n'est à Lui révéler qu'il est aimé de Dieu dans son péché et dans sa misère, que tous les cris qui montent des profondeurs du cœur de l'homme sont entendus que Dieu promptement viendra faire justice, justice d'amour, justice de pardon, justice qui petit à petit conduira ce peuple que nous sommes de son exode vers la terre promise.

 

       AMEN

 

 
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