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LAISSER DIEU ÊTRE DIEU

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – C
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Priez sans cesse (stalles - Bommiers)

F

rères et sœurs, vous avez sans doute remarqué à quel point cette parabole qu'utilise Jésus va absolument à l'encontre de tout ce qui constitue la sensibilité de notre monde contemporain. Aujourd'hui, il n'y a rien de plus ennuyeux que l'obstination, l'entêtement, le fait de creuser son sillon, il faut toujours des nouvelles, il faut toujours quelque chose qui change et que l'on propose des produits nouveaux … Il faut donner aux gens l'impression qu'on ne les lasse jamais en leur répétant toujours la même chose !

Quand on voit cette parabole que Jésus prend comme un exemple qui pouvait être courant à l'époque, on peut penser que Jésus s'y prend mal et finalement, Dieu s'y prend mal, car si Dieu faisait quelque chose tous les jours quelque chose de nouveau, cela nous faciliterait tellement le travail. Jésus vante les mérites de ce système, il dit que la veuve a gagné parce qu'elle était têtue. On envisage chez la veuve un comportement presque violent (que les traductions ont fortement atténué). L'entêtement de la veuve est fort, il ne faut pas molester les juges au risque de ne rien obtenir de sa part. Mais cependant, lui comprend le comportement de la veuve.

Pourquoi Jésus a-t-il pris une parabole aussi banale et si peu attirante ? La plupart des commentaires disent que la première communauté chrétienne était dans une sorte d'enthousiasme dans l'attente du retour du Christ. Mais ce retour tardait ! Il fallait donc inviter les chrétiens à prier sans cesse. L'idée de la patience, de l'endurance devenait la meilleure méthode pour être sûr que les communautés continuent à croire. On passe d'un contexte où l'on croit que les derniers temps sont imminents à une mentalité dans laquelle on essaie de prouver que les derniers temps arriveront après. Cela propose une sorte de découragement fondamental pour les premières communautés, on prie et il ne se passe rien.

Jésus a-t-il instrumentalisé la prière ? c'est alors que l'on considère la prière comme une sorte de moyen de pression. Si la prière n'était que cela, comme la veuve qui finit par exercer une sorte de pression sur le juge, la prière manque son but. Le juge est fondamentalement paresseux, il se montre inhumain avec la veuve. Est-ce vraiment la prière qui est l'instrument de conquête ? Jésus qui a eu une telle expérience de la prière a été perçu comme un grand priant.

Il y a une autre hypothèse qui peut être plus suggestive pour notre vie spirituelle. La veuve est vraiment humaine parce qu'elle crie sa misère et son désespoir et en même temps, il lui manque ce lien d'humanité qui a porté toute sa vie jusque-là : l'appui de son mari et de ses enfants. Elle est très humaine, mais elle a perdu tous ses atouts de soutien, d'encadrement, de possibilité de vivre. C'est le grand problème des veuves dans l'Antiquité. Manifestement, la parabole que choisit Jésus nous montre la veuve seule. Du côté du juge, le portrait qu'en fait la parabole est radical : je ne respecte pas Dieu et je me moque des autres ! C'est l'égoïsme individualiste contemporain poussé à l'extrême. Le juge a sans doute du pouvoir sur les autres, mais en même temps il est totalement inhumain.

Or, la parabole nous montre qu'à force d'insistance, avec le peu d'humanité qui lui reste, la veuve va être capable de remettre à jour quelque chose de l'humanité du juge. C'est grandiose. La parabole nous dit qu'elle veut réveiller en ce juge le peu d'humanité en lui qui consiste à dire : je vais m'occuper de ton cas ! Ce n'est pas une décision héroïque, mais il retrouve cette humanité minimale déclenchée par la veuve.

Que veut dire cette parabole quand on l'applique aux élus et à Dieu ? cela veut dire simplement ceci : la prière, c'est laisser Dieu être Dieu. Dieu n'est pas quelqu'un qui perd sa divinité comme le juge qui est capable de se déshumaniser. Mais si le juge, si inhumain soit-il retrouve quelque chose d'humain face à la démarche de la veuve, comment la prière ne nous révèlerait-elle pas la manière dont Dieu est Dieu ? L'expérience de la prière reconnaît simplement que Dieu est Dieu, et l'on se tient devant lui en acceptant de ne pas voir notre demande acceptée tout de suite. C'est très grand de la part de Jésus, et c'est sans doute le cœur de son expérience de la prière devant son Père. Devant son Père, il dit : "Père que ta volonté soit faite". Il ne dit pas à son Père ce qu'il doit faire pour lui, même si parfois il lui dit : "Que ce calice s'éloigne de moi", aussitôt il ajoute : "Que ta volonté soit faire, et non la mienne". Jésus demande à son Père d'être Père comme il l'a toujours été.

C'est cela la prière chrétienne, pouvoir dire à Dieu : Seigneur, sois vraiment Dieu. Même si nous ne comprenons pas tout, nous n'avons aucun droit sur les décisions de Dieu. Nous n'avons qu'un droit qui est de demander que son nom soit sanctifié. Il n'y a pas de plus beau commentaire du Notre Père que cette parabole. C'est ce que dit la veuve au juge, elle lui demande d'être juge, c'est cela qui déclenche en lui la possibilité d'être un véritable humain. La veuve, les élus ou l'Église face à Dieu, ce n'est pas qu'ils déclenchent en Dieu la possibilité d'être Dieu, mais c'est le fait de ne pas demander de comptes à Dieu, ni à lui imposer nos désirs, mais de lui demander simplement d'être Dieu. Quand on prend cette attitude-là devant Dieu, on commence alors à participer à quelque chose du cœur de Dieu qu'au départ nous ne comprenons pas, mais nous éprouvons petit à petit la manière dont Dieu est pour nous et tout simplement le fait qu'il nous donne de toujours pouvoir nous adresser à lui. Car chez Dieu, le bureau des réclamations est toujours ouvert. Il n'y a pas d'horaire : priez sans cesse. Demandez sans cesse à Dieu d'être Dieu pour vous, c'est ce qu'il veut être pour chacun d'entre nous.

 

AMEN

 

 

 

 
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